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Voir l’ oeuvre de Le Nain

Les coloris châtoyants du XVè ont fait place ici aux couleurs brunes et sombres de la palette de Louis Le Nain, qui correspondent davantage au sujet traité dans ce très beau tableau[[- Huile sur toile de 113×159 cm ; elle date de 1648, et se trouve aujourd’hui dans l’aile Richelieu du Musée du Louvre.]] qui peut être considéré comme l’une des œuvres emblématiques de son temps. A la suite des Pays-Bas, le XVIIè siècle français voit en effet se développer la peinture dite «de genre», autant dire la représentation de scènes de la vie quotidienne. Ce qui est incontestablement le cas ici.

Dans la pièce commune d’une ferme, à côté de l’âtre en arrière plan à gauche, trois générations de paysans s’apprêtent à partager un maigre repas, s’ils n’étaient dérangés dans leur intimité par l’irruption des spectateurs de la scène, et vers lesquels se dirigent les regards des personnages principaux.

Six enfants, dont on peut attribuer la maternité à la jeune femme assise à droite du tableau qui nous regarde avec aménité. Elle est la seule de sa génération et l’on peut supposer que son époux, comme ses frères éventuels, font partie des paysans enrôler dans l’armée royale contre les troupes de la Maison de Habsbourg, puisque nous sommes, en fait, à la fin de Trente Ans[[-La Guerre de Trente Ans est une suite de conflits armés qui ont déchiré l’Europe de 1618 à 1648 ; commencée sous un prétexte religieux, la guerre se terminera en une lutte politique entre la France et la Maison d’Autriche. Les combats se déroulent initialement et principalement dans les territoires d’Europe centrale, mais impliquent la plupart des puissances européennes, à l’exception de l’Angleterre et de la Russie. Dans la seconde moitié des années 1620, les combats se déroulèrent également en France]] lorsque Le Nain peint ce tableau. A l’arrière plan de ce décor austère, un vieillard, à la trogne bien campée, nous fixe d’un air roublard et sarcastique, semblant nous prendre à témoin de la situation dramatique dans laquelle il se trouve. Ses vêtements sont déchirés et ses épaules ploient sous le poids des années et de la difficulté de vivre en ces années où la guerre ravage les campagnes. On ne saurait vraiment dire s’il est l’ancêtre de la famille où un journalier reçu à la table de ses employeurs, son attitude et son allure contrastant de fait avec celles de ceux qui l’entourent.

Au premier plan, légèrement à gauche du tableau, une extraordinaire vieille femme pose sur nous un regard désabusé et doux. Elle se tient bien droite sur un petit tabouret mal aisé et la manière élégante dont ses doigts enserrent le verre de vin rehausse encore la dignité naturelle de son port de tête et de ses gestes. Elle est de toute évidence la maîtresse des lieux, mère ou belle-mère de la jeune femme à sa droite, près de la table.

Derrière elle, un âtre chétif distribue une lumière vacillante qui dessine les silhouettes de trois enfants se chauffant à l’intérieur de la cheminée, et tout particulièrement celle de la fillette de profil, dont le visage éclairé révèle la finesse des traits. Trois autres enfants sont autour de la table, une évidente tristesse se dégage de leurs attitude et de leurs regards, même si l’un d’entre eux joue du flageolet. Ils sont pieds nus, mais il ne faut pas oublier que les paysans jusqu’au milieu du XXè siècle marchaient en sabots et les ôtaient sur le seuil de la ferme. On ne mettait de “souliers” que les jours de fête et pour aller à la messe.

Le spectateur ne peut qu’apprécier la douceur de la lumière flatteuse qui vient de la droite du tableau et souligne délicatement les contours des visages et des corps, pour venir mettre particulièrement en valeur la vieille femme assise et la force de l’expression de son visage qui résume à lui seul la tragédie que vit cette famille et le courage avec laquelle elle porte l’épreuve.

Le dépouillement du cadre, la rudesse des lourdes étoffes des vêtements et la modestie des objets quotidiens, soulignent les difficultés de la condition paysanne en ce milieu de XVIIè siècle. Mais ces paysans ne sont pas de pauvres erres faméliques, vêtus de haillons, ni de misérables individualités perdues dans une masse populaire sans personnalité, sans histoire et sans espoir.

Ce sont les membres d’un peuple, des enfants de la terre de France, qui souffrent sur leur terre d’une pauvreté engendrée par le ravage de leurs champs et le pillage de leurs récoltes, qui supportent les ruines engendrées par la guerre ; ils se tiennent droits dans l’adversité par la conscience qu’ils ont de leur dignité et de leur appartenance à une lignée dont la peine au travail nourrit leurs congénères ; ils appartiennent à une histoire, à une famille populaire dont ils sont fiers. Ce peuple, qui n’était pas une masse, n’était pas assisté, ce peuple trouvait ses ressources en lui-même. A la fois dans sa foi et dans sa force de caractère, cette faculté, qui fait la dignité de l’être humain et permet de dominer son destin pour être à la hauteur de soi-même !

C’est cette noblesse populaire, qui connaît à la fois le sens de la vie, le prix des choses et la valeur du travail, qu’a voulu exalter Louis Le Nain par le truchement de son talent et du souci qu’il avait de ses compatriotes.

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