« Pour faire marchandise de tout, l’idole Argent exige qu’on lui livre tout, et, pour cela, qu’on lui sacrifie les repères culturels et spirituels qui enracinaient et transcendaient la vie des hommes. (…) L’idole Argent est un Moloch qui mange aussi notre âme ». Ces mots sont de Patrice de Plunkett dans son dernier essai – « Face à l’idole Argent, la révolution du pape François »[1]. Terrible diagnostic…

L’Eglise enseigne de longue date que les structures de la société peuvent porter, en elles-mêmes, une influence – bonne ou mauvaise – sur l’âme. Le Salut n’est pas une affaire purement extérieure à la vie collective : l’homme a en quelque sorte besoin de la société pour déployer le bien.

Plunkett cite Joseph Ratzinger dans Le sel de la terre[2] : « Il y a manifestement des structures du mal : elles pèsent lourd sur l’homme et peuvent édifier un mur devant l’entrée de Dieu dans le monde ». Ratzinger se réfère ici à la notion de « structures de péché » développée par Jean-Paul II.

Le débat sur les structures prend de l’ampleur chez les catholiques depuis la parution de Laudato si’. A partir d’un même constat – une économie qui n’est pas au service de l’homme -, deux thèses s’affrontent : celle d’une structure neutre que l’on pourrait réguler par la vertu des personnes ; et celle d’une structure intrinsèquement mauvaise qu’il faudrait changer.

Plunkett démontre que c’est bien à ce « changement des structures » que le pape François appelle, parce que le système économique produit le monde dans lequel nous vivons.

C’est également le constat posé par Mathieu Detchessahar, professeur agrégé de gestion, dans un essai intitulé « Le marché n’a pas de morale – Ou l’impossible société marchande »[3]. Son livre est original car il aborde la question économique sous l’angle de la panne d’un « vivre-ensemble » devenu « sans substance et sans lien ».

Pour Detchessahar, si la société se défait et ne parvient plus à trouver son « projet collectif », c’est parce que le système économique a pour ambition de « fonder le lien social sur autre chose que l’histoire partagée, la culture, les valeurs ou les vertus communes » ; pour « le faire reposer essentiellement sur les interdépendances économiques ou marchandes », jusqu’à « exclure de l’espace des interactions publiques l’ensemble des considérations morales ou religieuses ».

Pour l’auteur, « le marché et le droit des contrats » prétendent suffire à « articuler harmonieusement les égoïsmes et le bien collectif par l’intermédiaire de la production de la plus grande richesse possible ». Eh bien non : l’idée que « le marché suffit à dire le bien » ne fonctionne pas. A tel point que l’on « peine à apercevoir ce qui constituerait encore un bien commun incontestable dans notre société ». Detchessahar explique que « le marché libre déclenche une dynamique de subversion permanente de l’ordre social opposée à toute forme de tradition ou de conservation ».

En citant Margaret Thatcher, il rappelle les objectifs de la « révolution conservatrice » des années 1980, qui a préparé la financiarisation des années 1990 : « passer à la société des individus ». Pour cela « l’économie est la méthode, l’enjeu est de changer le cœur et l’âme », disait l’ex-premier ministre britannique. Voici qui nous renvoie au constat de Plunkett sur ce « Moloch qui mange aussi notre âme ».

Il est aujourd’hui urgent, comme l’écrit Detchessahar, de retrouver un « projet collectif » assis « sur une commune conception du bien » et de créer les conditions d’un « retour du politique ».

Guillaume de Prémare
Chronique Radio Espérance du 13 novembre 2015

[1] Artège, novembre 2015
[2] Flammarion, 1997
[3] Le Cerf, 2015

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