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Avant de vous livrer mon point de vue voici les paroles de la chanson des « Enfoirés » qui fait polémique.

Des portes closes et des nuages sombres
C’est notre héritage, notre horizon
Le futur et le passé nous encombrent
Avez vous compris la question ?
NON
Vous avez tout, l’amour et la lumière
On s’est battus, on n’a rien volé
Nous n’avons que nos dégoûts, nos colères
Mais vous avez
Mais vous avez
Oui, vous avez
Toute la vie, c’est une chance inouïe
Toute la vie, c’est des mots, ça veut rien dire
Toute la vie, tu sais le temps n’a pas de prix
Utopie, sans avenir
Toute la vie, c’est à ton tour et vas-y
A ton tour et vas-y
A ton tour et vas-y
A ton tour, vas-y
Vous aviez tout, paix liberté, plein emploi
Nous c’est chômage, violence, sida
Tout ce qu’on a il a fallu le gagner
A vous de jouer mais faudrait vous bouger
Vous avez raté, dépensé, pollué
Je rêve ou tu es en train de fumer ?
Vous avez sali les idéologies
Mais vous avez
Mais vous avez
Oui, vous avez
Toute la vie, c’est une chance un défi
Toute la vie, c’est bidon, ça veut rien dire
Toute la vie, tu sais le temps n’a pas de prix
Utopie, sans avenir
Aujourd’hui, j’envie tellement ta jeunesse
Quel ennui, je l’échange contre ta caisse
C’est la vie, la vie qui caresse et qui blesse
C’est ta vie, vole et vas-y,
Vole et vas-y

Ne nous attardons pas sur l’affligeante pauvreté poétique de ce texte …. Il y a plus intéressant.

La tempête médiatique que cette chanson a provoquée est-elle dérisoire ? Elle révèle à sa manière le même malaise profond que la réaction populaire du 11 janvier galvaudée et dévoyée par « je suis Charlie ». Inquiétude, angoisse, peur du lendemain, de l’avenir. Désillusion et rancœur face à un immense gâchis, face à la misère de notre discours sur la vie.

Dans ce dialogue entre deux générations, « les choqués » ont identifié du paternalisme, du mépris à l’égard de la jeunesse. Peut-être… Est-ce de la prétention, du mépris ? Je me demande au fond, c’est ce que je me suis pris à espérer, s’il ne s’agit pas plutôt de dérision, à l’image de celle du fondateur, Coluche, dont on avait le droit de ne pas apprécier l’humour souvent vulgaire, mais toujours vrai. Coluche maître de l’autodérision a su créer, avec une grande sensibilité, une œuvre digne de l’humain. Cet enfoiré s’est mis au service des autres, pour de bon.

Avec cette chanson nous ne sommes plus dans le slogan initial « on n’a pas le droit ni d’avoir faim ni d’avoir froid » qui est malheureusement toujours d’actualité. Ses paroles ne nous lancent-elles pas plutôt une interrogation sur l’insuffisance de la réponse matérielle et caritative ? Sur le sens de la vie. Qu’avons-nous fait de notre héritage ? Jean-Jacques Goldman a quelque part le mérite de retranscrire une vraie question, de manière provocatrice, comme la réponse qu’il y apporte. Pourquoi pas ! Et si c’était de la dérision ?

Celui qui m’a le plus déçu, mais il n’y a rien d’étonnant à cela…, c’est Jacques Attali, nanti parmi les nantis, sur le plan intellectuel comme sur le plan matériel, prétentieuse autorité intellectuelle flattée par les médias, qui n’a rien trouvé d’autre à répondre que : «J’ai toujours détesté les Enfoirés. Leur dernier clip est un monument de vulgarité et de haine des jeunes. Au secours, Michel [Coluche]. Il n’a rien compris, une fois de plus, même si pas plus que lui je n’ai d’affection particulière pour les enfoirés….

Goldman met certaines vérités dans la bouche de nos jeunes. Le monde que nous avons transmis à nos enfants ne les fait pas rêver. Il est vide. Il n’a pas de sens. À leur jeunesse nos enfants préfèrent « nos caisses ». Dans la liberté que nous leur avons vantée ils n’ont trouvé que le sida. Dans la paix que nous avons proclamée ils ne voient que la violence grandissante que nous leur laissons. Ils sont obnubilés par le chômage qui les menace. La vie c’est bidon. L’utopie est sans avenir. Les idéologies sont sales. Telles sont ses paroles…

Un certain milieu médiatique s’est scandalisé de la réponse faussement prétentieuse de cette chanson, d’un discours volontariste qui relève du « y a qu’à faut qu’on » et de l’impuissance qui le caractérise lui-même si bien… Notre génération n’a plus à sa disposition que l’imprécation et le volontarisme. Elle est choquée par sa propre impuissance que les paroles de Jean-Jacques Goldman soulignent avec … dérision.

Les jeunes ne sont pas convaincus par nos réponses. Pour finir le dernier conseil « C’est ta vie, vole et vas-y, Vole et vas-y? » est à double sens. Comment doit-on interpréter l’invitation au « vole » qui fait écho au nous n’avons rien volé du début ? Dérision ultime ? Provocation ?

Tout cela me fait penser à la fameuse lettre au général X dans laquelle Antoine de Saint-Exupéry écrit « je hais mon époque de toutes mes forces, l’homme y meurt de soif ». Jean-Jacques Goldman, le préféré des français…, se défend en prétendant avoir voulu délivrer un message d’espoir, n’a-t-il pas souligné par cette chanson, bien pauvre par ailleurs, son angoisse, notre angoisse, face aux défis que la quête du sens lance à notre époque ?

Saint-Vincent-de-Paul qui fit avant Coluche et les enfoirés tout ce qu’il pouvait pour répondre aux misères matérielles de son temps et qui créa une œuvre qui a duré des siècles, avait compris que l’on ne peut pas se contenter de donner à manger et à boire à ceux qui ont faim et soif. En donnant, il faut se donner soi-même. Pour se donner soi-même il faut avoir quelque chose à transmettre qu’à manger et à boire. Il faut que la vie ait un sens. C’est toute la question.

Bernard Hawadier
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