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Le volume et l’espace de la Création

Mais Jean-Baptiste Corot ne s’en est pas remis ici à la nature seulement pour le chatoiement des subtiles couleurs qu’elle nous offre. Il s’est également conformé à la rigueur de son ordonnancement en trois dimensions. Problème de la restitution de la profondeur d’un univers inscrit dans le volume de l’espace terrestre et cosmique que les peintres eurent à résoudre dans les premiers siècles de l’art pictural occidental. Difficulté de la reproduction sur un support plat d’un univers en trois dimensions qu’ils s’attelèrent à vaincre par volonté de soumission à l’ordre objectif du monde dont ils entendaient proposer l’admiration de la beauté à leurs contemporains par le truchement de leur art.

Difficulté finalement vaincue par une autre humilité, une autre soumission aux lois de l’optique qui gèrent notre regard d’homme et veulent que les lignes parallèles à l’endroit où se trouvent le spectateur convergent toutes en un point précis qui est celui, dans l’espace qu’il regarde, le plus éloigné de lui.

Tous les Fra Angelico, Giotto, Mantegna, Raphaël, Michel-Ange et autres Botticelli, sur plusieurs siècles, se sont trouvés confrontés à cette difficulté de taille sur laquelle ils ont tous travaillé et qu’ils ont fini par vaincre afin d’être capables de représenter l’être humain dans l’exacte reproduction du volume et de l’espace de cette Création que Dieu lui avait confiée.

Soumission et liberté

Cette soumission des artistes à l’ordre du monde devient alors pour eux une liberté. Par la capacité qu’elle offre de replacer l’homme dans son exact cadre d’existence, elle leur permet de transmettre aux spectateurs de leurs œuvres, les situations de vie, les actions et les activités, les rapports des personnages entre eux, leur gestuelle, toutes ces expressions incarnées du ressenti humain. Ainsi que les rapports et les hiérarchies de valeur qui existe entre l’être humain et son environnement naturel.
Toutes ces difficultés vaincues par le travail et l’humilité, permirent aux hommes que sont les artistes de parler de l’homme – et de Dieu – à ces autres hommes que sont leurs spectateurs. Dialogue enrichissant qui unit les êtres humains sur l’essentiel de leur condition et de leur âme ; et cela par-delà les siècles qui passent.

De fait, comment ne pas être, aujourd’hui encore, séduit d’emblée par la paix profonde qui se dégage de ce paysage de Jean-Baptiste Corot[[Cette huile sur toile de 42cm x 55cm, se trouve au Musée du Louvre.]] ? L’univers y semble en parfait équilibre, tout comme l’esprit du spectateur au moment où son regard se promène dans cette magnifique composition où la terre cède aux cieux une bonne partie de la toile, tout en ménageant autour des deux personnages centraux, qui s’éloignent en nous tournant le dos, la trouée d’un chemin semblant écarter les branches des arbres sur leur passage, tandis qu’ils se dirigent tranquillement vers le village et son église.

La raideur brune des troncs dénudés, dressés de chaque côté du chemin dégagé s’élevant doucement en direction de l’église, est adoucie par quelques branches qui viennent sur la gauche barrer de leur oblique l’alignement cérémonieux des troncs déjà prêts à affronter les premiers frimas d’un hiver qui approche.

Au premier plan, un étang dans lequel la lumière du ciel se reflète. S’ajoutant à elle, mais plus incisive que la luminosité du jour se faufilant entre les nuages, cette seconde source lumineuse confère à l’ensemble de ce paysage une légèreté séduisante pour les yeux comme pour l’esprit.

A la droite du tableau, sur la berge de l’étang, une femme est penchée sur ce que l’on devine être la pierre d’un petit lavoir où elle s’active pour y nettoyer son linge. La précision de cette scène conduit à nouveau notre regard sur les deux silhouettes féminines qui s’éloignent sur le sentier au centre du tableau. Notre curiosité découvre alors entre elles deux une masse noire imprécise, mais qui évoque, étant donné le contexte, soit une brouette qu’elles poussent, soit un panier qu’elles portent dans laquelle ou lequel se trouve certainement le linge qu’elles viennent d’achever de laver.

Au cœur de l’harmonie et de la paix de la nature, la sérénité du travail de l’être humain.

Indulgence du spectateur

Ci-contre, une autre œuvre picturale française. Sous le pinceau de Matisse[[Huile sur toile, 56,5 x 72,5 cm ; cette oeuvre se trouve au Musée d’Orsay à Paris.]] et dans la seconde moitié du XIXe siècle cette fois.
De toute évidence, le sujet est assez voisin, d’où notre comparaison : un paysage sylvestre qu’ornemente apparemment une construction humaine. Pourtant – et ce n’est pas la moindre des remarques – ce paysage n’est pas habité d’une présence humaine. Il est la représentation pour elle-même d’un décor naturel boisé.

Un plan d’eau – cour d’eau, rivière ou étang – est enjambé par un pont dont les deux arches latérales, plein cintre et en pierre – qui ne sont pas disposées dans le même axe ni sur le même plan transversal – soutiennent une arche centrale en bois orné d’un parapet, qui aurait toutes les raisons architecturales de s’effondrer. Les deux arcades de pierre se reflètent dans l’eau, mais pas la partie centrale. A l’extrême gauche du tableau, un minuscule premier plan, sur lequel le spectateur est sensé se trouver, porte deux maigres troncs d’arbre qui s’entremêlent en leur sommet. A gauche du pont, probablement sur la berge à moins qu’elle ne repose sur l’arcade du pont, une forme couleur ocre laisse supposer l’existence d’une construction en pierre dont la présence se retrouve dans la même couleur en reflet à l’extrême gauche du plan d’eau.

Le reste du tableau, soit sa moitié supérieure, est occupé par un enchevêtrement de feuillages dont l’œil ne distingue ni la disposition, ni les troncs d’arbres qui les portent, ni les plans successifs sur lesquels ils sont sensés se trouver. D’où l’impression d’un fatras de verdure se trouvant sur le même plan que le pont et sur lequel pourtant il ne peut, en toute logique et vraisemblance, pas se trouver !

Des éclats d’une lumière soutenue, dont on ne comprend pas bien la provenance, viennent se plaquer sur les arches en pierre, faisant ressortir la belle matière picturale du vert de la frondaison. Ces arrivées de lumière, traitées dans l’épaisseur de la peinture appliquée, rehaussant et contrastant en même temps avec le beau vert aux reflets tirant vers le turquoise, font tout le charme de cette œuvre dont la renommée de l’auteur incite le spectateur à l’indulgence.

Plus qu’à l’indulgence au demeurant. Car considérer de telles œuvres comme d’authentiques chefs-d’œuvre, contraint le spectateur à modifier ses critères de jugement devant une œuvre d’art.

Avec la fin du XIXe siècle, le subjectivisme entre dans l’art en faisant de ce dernier, non plus la rigoureuse représentation et belle expression de la vérité de l’homme et de la création, mais l’expression plus ou moins esthétique de la subjectivité de l’artiste lui-même.

Et de fait, ici, dans la vigueur de ses larges coups de pinceau appliqués de biais, Cézanne a oublié, ou n’a pas su traiter, la perspective de cette œuvre, engendrant ainsi un désordre du paysage, qui ne saurait exister dans la nature elle-même du décor qu’il est sensé représenter.

D’où la confusion du regard qui est gêné, pour ne pas dire entravé, dans sa volonté de contemplation. Par voie de conséquence, la confusion du regard engendre la confusion de l’esprit du spectateur qui s’en va chercher, parce que l’esprit humain est une machine à comprendre, une explication de l’œuvre ailleurs que dans l’œuvre elle-même.

Ainsi certains vont-ils la rejeter parce qu’ils estiment que ce n’est pas là du bon travail. D’autres iront questionner la vie de l’artiste pour tenter d’y trouver une explication à la nature de son œuvre. D’autres encore ajouteront leur subjectivité à celle de l’artiste, enfermant leur lecture de l’œuvre dans un «j’aime» ou «je déteste» ou «cela me fait rêver»… toutes attitudes indéchiffrables et incommunicables qui interdisent à l’art d’être un langage commun, engendrant et portant un bien commun.

D’autres enfin s’en remettront au jugement des «spécialistes», estimant par là-même que le bon peuple n’est pas capable de comprendre l’art, voire au discours officiel des tenants actuels du «culturellement correct». Témoins ces quelques lignes, trouvées sur le site du Musée d’Orsay, commentant rapidement ce tableau de Cézanne : «Le dialogue entre l’espace et les masses, les formes et leurs reflets atteint un rigoureux équilibre, à la fois puissant et délicat, au sein d’une structuration rigoureuse du plan de la toile»…

Nous sommes très loin ici de la «saisie de l’intelligible dans le sensible», expression philosophique, qui remontre à l’Antiquité, de la capacité de l’être humain à comprendre l’univers et les êtres qui l’entourent.

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