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Jean-Ousset-300x248L’Action, p. 153 à 158. Se procurer l’ouvrage.

Troisième Partie : Instruments et méthodes

 

Chapitre IV : Ecouter

 

Au moment où des français se lèvent pour défendre la dignité de toutes les personnes et de toute la personne, en particulier des plus fragiles, que faire pour une action durable ? 
Ce livre est un maître livre pour bien penser l’action en fonction du but poursuivi.  Tout homme ou femme d’action le lira avec profit pour inspirer son engagement. Jean Ousset est le premier en effet à avoir méthodiquement formaliser une doctrine de l’action culturelle, politique et sociale à la lumière de l’enseignement de l’Eglise pour concrètement répondre au mal par le bien. Action de personne à personne et actions multiformes en réseau, ses intuitions sont mises en œuvre magnifiquement dans l’utilisation d’internet. A l’encontre des pratiques révolutionnaires et de la dialectique partisane, si l’amitié est le but de la politique, Jean Ousset nous montre comment pour agir en responsable, l’amitié en est aussi le chemin.

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« Le premier de tous les apostolats est celui de la parole, a dit le Père Ramière. Rien ne peut le remplacer »[1].

Le fait est que, dans la mesure où ils supposent un contact personnel plus direct, les moyens auditifs sont plus vivants, plus entraînants. Sans sous-estimer l’influence considérable que peuvent avoir des écrivains de qualité, ce sont surtout les orateurs, les prédicateurs qui entraînent. Un bel article, un beau livre peuvent avoir une énorme influence mais beaucoup plus commune, beaucoup plus insinuante est l’action de la parole.

Combien peu savent lire d’ailleurs, et combien peu lisent. Dans les milieux populaires surtout, les propagandes se font principalement de bouche à oreille. D’où l’importance des meneurs. Il est si rare que l’influence d’un article parvienne à combattre victorieusement l’action habituelle des conversations. Il est facile de se défendre contre un livre. Il suffit de le fermer. Il est moins facile de ne pas entendre le compagnon de travail, le voisin d’atelier, l’ami, le parent qui parlent. Bien plus, le livre, la revue, le journal ne sont lus bien souvent qu’après recommandation orale ; parce qu’on en a entendu parler.

Reste que cette action par la parole peut être de deux sortes.

  1. Il peut y avoir d’abord l’action d’une parole… qu’on pourrait dire à sens unique. Un seul parle pendant que d’autres écoutent. Tel est le cas des sermons, émissions, discours, conférences, cours, etc.
  2. Il peut y avoir aussi l’action par échange de paroles. Par « dialogue »… entre deux ou plusieurs personnes. Ce qui, à la vertu de la parole même, ajoute la vertu beaucoup plus efficace, de contacts personnels, de vraies rencontres.

Car, en un sens, le fait qu’un certain nombre d’auditeurs soient réunis pour écouter un sermon, un discours, une conférence, un cours et, à plus forte raison, une émission radiophonique, un film ou une pièce de théâtre… ne mérite pas, au sens strict, le titre de rencontre. Ces gens ne font qu’ECOUTER. Et bien qu’assis les uns près des autres, n’échangent le plus souvent aucune parole, n’ont pratiquement aucun contact. Auditeurs passifs, sinon amorphes ou distraits.

Ce qui explique que nous ayons tenu à ne pas étudier ensemble ces deux sortes d’actions par la parole… et à reporter au chapitre : « rencontres » la critique de ces formules où, certes, l’on peut VOIR et ECOUTER, mais où, surtout, des contacts, des échanges, des alliances peuvent s’établir.

Discours, conférences et cours, telles sont, avons-nous dit, les formules d’action d’une parole à sens unique. Non « rencontres » au sens strict.

Ce qui, hâtons-nous de l’ajouter, est un argument de classement, la réalité pouvant être beaucoup plus complexe. Car, s’il est des conférences où chacun se retire sans avoir adressé la parole à son voisin, il en est où des contacts précieux s’établissent, où des amitiés se nouent, ajoutant au bienfait de la parole entendue, celui de ces contacts et de ces amitiés.

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Les conférences

  • Il est certain qu’elles peuvent avoir une grande influence. L’établissement d’un « consensus » suffisant est inconcevable sans elles. (Notion 1 et 2 d’unité intellectuelle et psychologique).
  • Pour qu’une série de conférences soit plus féconde, un accord préalable des orateurs serait nécessaire : vocabulaire à peu près commun, schèmes de pensée analogues, etc. Le genre « conférence » favorisant, hélas, ce qu’on pourrait appeler l’individualisme, le désir d’être original, de briller… Ce qui n’est pas sans péril au regard de la notion 5 (… d’intelligence plus facile de ce qui est à dire, faire, etc.).
  • Si fréquence et continuité (notion 3) sont relativement faciles à garantir (encore qu’il faille s’y attacher) la sécurité de toute réunion un peu nombreuse est beaucoup plus incertaine en cas de persécution (notion 7).
  • Réconfort assuré, bien sûr ! (notion 4) Le danger tient pourtant à ce que l’atmosphère souvent mondaine de maintes conférences interdit tous débats rigoureux, toute bonne mise en lumière de ce qui a pu être mal dit ou compris.
  • Quant à l’économie (notion 6) les variations peuvent être extrêmes. Telles conférences, à auditoires choisis, étant gratuitement hébergées dans un « salon » offert par amitié. Telles autres exigeant la location de salles onéreuses, des cachets aux conférenciers, etc.

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Les cours

Par là, nous entendons toute formule plus systématiquement pédagogique.

  • Ce qui présente au regard de la notion 1 (unité intellectuelle) une supériorité évidente. Pour bien enseigner, rien de tel que de faire un cours. La formule est hélas, psychologiquement austère. D’où la nécessité de compenser par des œuvres annexes des inconvénients faciles à deviner.

Hors le cas du professeur vraiment exceptionnel, l’enthousiasme y est normalement peu délirant. Le maître parle. Les disciples écoutent. Et comme les lois de toute saine pédagogie exigent qu’on insiste d’abord et beaucoup sur les principes, ce genre de travail est, généralement, peu dynamique.

Il n’est pas jusqu’à la supériorité du professeur qui ne devienne un péril. Elle risque, en effet, de diminuer la familiarité des débats. L’élève évitera timidement, de contredire ou de confesser une trop grande ignorance. Comme les cours dont nous parlons ne sauraient avoir la fréquence des cours de nos lycées ou collèges où l’enfant retrouve son maître chaque jour, une certaine intimité fera toujours défaut. Le nombre d’heures étant réduit, on aura moins de temps pour bavarder.

Le tour pédagogique et plus nettement dogmatique de la formule n’est pas sans favoriser encore un certain esprit scolaire trop ignorant des nuances. Or, plus que tout autre, le combat politique et social exige un sens très aigu de la complexité du réel. L’ennemi nous accusant de n’être pas de notre époque, nous devons d’autant plus montrer que nous ne vivons pas seulement de principes intemporels mais que nous savons observer les exigences concrètes de notre temps.

Or, dans le cas de cours fatalement succincts, l’auditeur reçoit les idées trop élaborées. D’où le risque de s’en tenir à la cohérence exclusivement logique de ces idées. Ecouter, comprendre, approuver le maître sont les démarches principales du disciple. Ce qui suffit, en un sens, pour connaître et professer la vérité. Ce qui ne suffit pas à remplir toutes conditions d’un rayonnement efficace.

Pour l’élève trop pleinement élève d’un cours trop parfaitement cours, tout se divise et se classe par rapport au vrai ou au faux des idées. Il ignore l’acheminement douloureux, les difficultés d’une ascension personnelle vers la lumière. C’est pourquoi la formule du cours pur est moins parfaite qu’on ne le croit.

  • Quant la faculté de fonctionnement (notion 5) il est évident qu’une telle formule est impossible sans professeur. S’il est de grande valeur, l’influence sera considérable, quoique limitée localement* . Ne peuvent assister à ses cours que les habitants de la ville ou de la région susceptibles de se rendre libres à l’heure et au jour dits.
  • Quant aux notions d’harmonie psychologique, d’intérêts communs, de fréquence, de continuité, de soutien mutuel, de sécurité, d’économie, de perfectionnement continu… (notions 2, 3, 4, 6, 7, 8) la formule « cours » offre une souplesse telle qu’elle interdit tout jugement précis. S’il est des cours à l’assistance disparate, il est évident qu’on peut en organiser à assistance homogène. S’il est des cours onéreux, il peut y en avoir de gratuits ; s’il en est de vulnérables, il peut en être de fort discrets : leur fréquence pouvant varier à l’extrême, sans omettre l’adaptation progressive de la formule aux milles exigences de temps, lieu et milieu…

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[1] H. Charlier, Ecole, Culture, Métier : « La parole est le mode d’expression qui mérite une attention privilégiée par ce qu’il est le plus familier et le plus nécessaire au travailleur manuel. Dans l’écriture, la peinture, la danse, la musique ou l’art dramatique, le matériau d’expression est un maniement encore plus difficile et moins lié à l’activité quotidienne habituelle. Le langage écrit, les examens écrits défavorisent l’autodidacte. Devant le papier et la plume il perd « la moitié de ses moyens », alors même qu’il a quelque chose à dire… ».

* Mais depuis, il y a les moyens audio-visuels tels que la magnétoscope, internet…

 

 

 

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