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Ainsi, Monsieur, l’évidente complaisance que Jean-Paul II met à rappeler les « droits de l’homme » vous inquiète à un point tel que vous demandez s’il ne « maçonnise » pas un peu, et si nous ne sommes pas imprudents de lui « faire si promptement confiance ».

Voyons ! Ce n’est pas sérieux ! Je vous crois assez bon catholique pour n’avoir cédé là qu’à une bouffée d’humeur. Sinon il en faudrait déduire que les Conclaves n’élisent pas un pape, comme on l’admettait jusqu’ici, mais qu’ils ne font que proposer un « candidat-pape » à l’assentiment des fidèles. Lesquels seraient parfaitement libres de rechigner, voire ! d’accepter le postulant !

Quant aux rappels des « droits de l’homme » par Jean-Paul II, se peut-il que vous en soyez offusqué ? Vous en appelez à la doctrine de toujours. En êtes-vous si sûr ? Vous craignez, dites-vous, qu’aux yeux du plus grand nombre il y ait là comme une avalisation de la fameuse « Déclaration » (maçonnisante, c’est bien certain) de 1789. Mais à devoir paniquer ainsi, cher Monsieur, c’est se condamner à une débandade permanente; tant l’Histoire est pleine de ces ruines, de ces erreurs dues à des comportement qui, si souvent, ont fait abandonner à l’ennemi d’incontestables vérités, sous prétexte que ledit ennemi en corrompait la substance et détournait le sens.

Bien se dire qu’en pareil débat c’est notre nullité, notre lâcheté, notre incapacité à sauvegarder ce qui mérite de l’être qui maintes fois nous ont conduits à ne plus oser dire « nôtre » ce que l’astuce de l’adversaire nous avait dérobé pour s’en servir contre nous. Et vous souhaiteriez que Jean-Paul II avalise cela ?

Tout est nôtre de ce qui est vrai

Mais ce serait tout ignorer de l’histoire de l’Eglise en pareille matière.

Tout au contraire, loin de laisser rien prendre de ce qu’elle était seule à posséder et à professer, l’Eglise n’a cessé de revendiquer ce qui partout ailleurs apparaissait marqué d’un sceau fondamental de vérité. Selon la fière et péremptoire formule du premier apologiste martyr, Saint Justin : « Tout est nôtre de ce qui a jamais été dit de vrai ».C’est ainsi que dans leur désir de récupérer ce qu’il y avait de bon dans l’oeuvre des païens, les apologistes ne furent pas sans inquiéter maints pusillanimes. Incompréhensions identiques contre Saint Thomas d’Aquin lui-même, accusé, et même (provisoirement) condamné, parce qu’il cherchait à intégrer dans la philosophie chrétienne « l’hylemorphisme » [[- Hylémorphisme, du grec « hylé » (matière) et « morphé » (forme). Doctrine affirmant que l’être de la substance corporelle est constitué de matière et de forme.]] d’un Aristote, païen d’autant plus suspect qu’il réapparaissait alors en Occident sous la double caution mahométane d’Avicenne et d’Averroès. Et c’est pourtant Saint Thomas qui avait raison. Et qui eut raison !

Tout au contraire, c’est Joseph de Maistre et Louis de Bonald qui eurent tort, et qui virent leur « traditionalisme » rejeté par l’Eglise, dans la mesure où ils tendaient à le préférer à la « raison » sous prétexte que les « libertins » et les prétendus « philosophes » des deux siècles précédents n’avaient guère cessé d’invoquer la prétendue « raison » pour faire pièce à la foi. Autrement dit, Maistre et Bonald eurent un réflexe analogue à celui que vous semblez proposer, cher Monsieur, contre Jean-Paul II. Sous prétexte que la « raison » semblait « maçonnisée », loin de contre-attaquer pour défendre souverainement la « raison » comme le fera magistralement le Cardinal Pie, Bonald et de Maistre furent, pour un temps, pris de panique et crurent qu’un efficace repli pouvait être tenté en abandonnant à l’ennemi celle que Saint Jean désigne, dès le début de son Evangile, comme la « vraie lumière ! Celle qui éclaire tout homme venant en ce monde ».

Attitude non moins fréquente et toujours actuelle contre les notions « d’amour » et de « liberté ».

Contre l’amour !

Sous prétexte que les pires désordres se parent aussi de ce nom, combien parmi les nôtres en boudent l’emploi, jusque dans leur vie spirituelle et morale, croyant préférable, plus sûr, plus fécond, de recourir aux seuls impératifs moraux (style « impératif catégorique » de Kant). Ce qui loin de convertir comme il faut au véritable christianisme en rend l’aspect odieux, insensé; annihilant par là toute ferveur, tout élan mystique chez de « très bons chrétiens » eux-mêmes, lesquels apparaissent souvent comme ces bagnards du salut, si sarcastiquement secoués par Frédéric Nietzsche [[- Frédéric Nietzsche, in « Opinions et sentences mélées » : « Si votre foi vous rend bienheureux, donnez-vous aussi pour tels ! Vos visages ont toujours nui à votre foi, plus que vos arguments ! Si le joyeux message de votre bible était inscrit sur vos figures, vous n’auriez pas besoin d’exiger, avec tant d’entêtement, la croyance en l’autorité de ce livre : vos paroles, vos actes devraient sans cesse rendre la bible superflue, une nouvelle bible devrait sans cesse naître de vous ! Mais ainsi toute votre apologie du christianisme a sa racine dans votre impiété; par votre défense vous écrivez votre propre condamnation. Si pourtant vous désirez sortir de cette insuffisance de votre christianisme, l’expérience de deux mille ans devrait vous amener à une considération qui, revêtue d’une discrète forme interrogative, pourrait être la suivante : « Si le Christ a vraiment eu l’intention de sauver le monde, n’a-t-il pas manqué son entreprise ? » ».]].

Contre la liberté !

Il suffit d’évoquer ce contre quoi nous avons eu à lutter nous-mêmes, contre d’excellents amis, dans les débuts de la « Cité Catholique ».

Comme pour les « droits de l’homme » aujourd’hui, l’évident maçonnisme du trinôme « Liberté, Egalité, Fraternité » nous valait l’objection bien connue : « il n’y a pas de liberté (au singulier), il n’y a que des libertés (au pluriel) ». Comme si ces « bons » catholiques n’avaient jamais appris à quel point la liberté est une notion capitale, une base essentielle du catholicisme ! Ce qui nous valut plusieurs années d’inlassables démonstrations et plaidoyers pour venir à bout de ces complexes. Par la publication du « Couple liberté-autorité », notamment.

Phénomène analogue aujourd’hui.

Des droits inlassablement défendus par l’Eglise

Que dis-je ? Phénomène plus grave ! Pourquoi ? Parce que s’insurger contre le rappel des « droits de l’homme » par Jean-Paul II, c’est oublier ce qu’est purement et simplement le christianisme : le prolongement dans l’Histoire du mystère de l’Incarnation, alliance indissoluble de la raison et de la foi, alliance indissoluble de l’humain et du divin. Ce qui fait que, depuis toujours mais surtout depuis Luther, ces « droits » d’une nature blessée, certes, mais non détruite, ont été inlassablement défendus et vengés par l’Eglise.

Et ce au point que le premier Concile du Vatican n’a pas craint de condamner comme « scandaleuse et téméraire l’opinion de ceux qui soutenaient qu’il peut y avoir un péché purement philosophique qui serait une faute contre la droite raison sans être une offense à Dieu » [[- Denzinger, 1290.]]. Et Pie XII, lui-même, n’a-t-il pas assez répété l’essentiel de cet enseignement : « La loi naturelle ! Voilà le fondement sur lequel repose la doctrine sociale de l’Eglise » [[- Dans son discours à la Rote, le 13.11.1949.]]. Loi naturelle à laquelle appartiennent notamment ces « droits de l’homme » invoqués par Jean-Paul II.

Donc bien se dire qu’il est non seulement légitime, mais essentiel, fondamental, indispensable à une stricte et harmonieuse intelligence de l’ordre humain de parler de « droits de l’homme », voire d’évoquer « l’éminente dignité de la personne humaine, même au seul plan naturel ».

Soit l’admirable prière de l’Offertoire dans l’ancien ordo missae; prière si justement préférée par tant de fidèles aujourd’hui… « Deus qui humanae substantiae… Dieu qui (1°) d’une manière admirable avez créé la nature humaine dans sa noblesse et (2°) qui l’avez restaurée d’une manière plus admirable encore… », etc.

Magnifique, n’est-ce pas ? Et péremptoire !

Et comme les deux degrés sont bien marqués, distingués et unis !

Qui peut dire, dès lors, que Jean-Paul II a tort d’évoquer ce « droit » fondamental de l’homme en un temps où, à peu près partout dans le monde, on voit s’en développer le mépris ?

Que voyons-nous proliférer dans l’Eglise ?

Un courant de naturalisme ? C’est certain ! Mais un courant de naturalisme dont il est regrettable qu’en maints chapitres on le puisse présenter comme une réaction (ne disons pas justifiée, mais psychologiquement explicable) contre la position interstellaire, l’absentéisme prétendu surnaturel, d’un grand nombre de catholiques persuadés qu’il suffit de proclamer la vérité pour que Dieu fasse le reste; au plan social et politique notamment.

Amis surprenants, apparemment épris d’orthodoxie, mais auxquels il faut rappeler sans cesse que le christianisme n’est pas qu’un système de pure spéculation, qu’il est et doit être la religion par excellence d’une divine Incarnation. Ce qui explique non seulement l’union de la foi et de la raison, l’union de la grâce et de la nature, mais encore, et par là-même, le devoir d’une action à tous les degrés, au plan religieux certes, mais encore au plan social, au plan culturel, au plan politique, etc. Et pas seulement au plan de l’oraison; pas seulement au plan de la contemplation. L’absentéisme social, culturel, politique, des meilleurs chrétiens, autant dire des catholiques croyant encore à la doctrine de l’Eglise, tel est le grand scandale, le grand désastre de l’heure. Ce qui, me semble-t-il, justifie amplement cette insistance de Jean-Paul II dans le rappel de ce B-A-BA qui vous scandalise.

Tout au contraire bien se dire qu’au seul plan naturel, il est non seulement légitime de parler des « droits » de l’homme, mais de sa « noblesse » comme le prétendait la prière de l’Offertoire. Pour en témoigner plus explicitement, plus doctoralement, pensez à ces apôtres du respect de la simple humanité des Indiens que furent notamment Bartolomeo de Las Casas, Francisco de Vitoria. Ce dernier, docteur du « Droit des gens » et, par là- même, père authentique du Droit International.

D’où l’aveu de Montesquieu : « Dans la guerre nous devons au christianisme un certain « droit des gens » que la nature humaine ne saurait trop reconnaître. C’est le droit qui fait que, parmi nous, la victoire laisse aux peuples vaincus ces grandes choses : la vie, la liberté, les lois, les biens et toujours la religion » [[- « L’esprit des lois », XXV.]].

Quant aux « droits de l’homme » explicitement désignés, c’est le très peu suspect de modernisme Père Séralda qui, dans une thèse récente, nous apprend que le premier, parait-il, à avoir fait usage de la formule aurait été Alcuin, ce véritable ministre de l’instruction publique de Charlemagne ! Ce qui représente quand même, bien cher ami, une assez belle avance sur nos bons francs-maçons de 89 ! Qu’avons-nous à pétocher face à leurs plagiats corrupteurs ? Il n’est que de reprendre notre bien. C’est ce que fait Jean-Paul II ! Courage ! Et travaillons, au lieu de geindre !

Un risque d’ambiguïté?

Mais à parler de « droits de l’homme », insistez-vous, il y a au moins risque d’ambiguïté. Certes ! Mais à parler d’amour, aussi ! A parler de « liberté », itou ! En faudra-t-il venir à tout renier sous prétexte qu’on nous pille, et que, par surcroît, on avilit, on mutile, on déforme, on putrifie ce qu’on nous prend. Le devoir est, le devoir serait, tout au contraire, de défendre avec enthousiasme, générosité, magnificence des biens qui sont plus les biens de Dieu que les nôtres. Que font donc ceux qui savent, ou qui prétendent savoir ? Et vous-même, que faites-vous ? Puisque vous savez ce qu’il en est de ces « droits de l’homme », vous acharnez-vous, au moins, à éclairer, à apaiser les inquiets ? Car c’est bien le comble de voir « ceux qui savent » plus affolés, et plus semeurs d’affolements, que ceux qui dans leur ignorance peuvent être dupes en effet. N’est-ce pas désolant que maints orthodoxes, ou réputés tels, loin de pacifier, de réconforter par les lumières qu’on leur propose, ne fassent qu’embrouiller davantage un horizon déjà suffisamment bouché ?

La contre-attaque, cher ami ! La contre-attaque. Etudiez-en les arguments, sinon les précédents, dans l’histoire de notre Mère l’Eglise. Vous y verrez quelle richesse et quelles splendeurs on y trouve. Et quelle force aussi ! Partant, quelle espérance et quel courage ! Donc, quelle paix ! Donc, vive Jean-Paul II !

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