Sélectionner une page

DÉCALOGUE. Les  » dix commandements » ne sont pas extérieurs à l’ homme ; ils sont inscrit dans sa nature et le conduisent vers le bien ; ce qui comble sa nature. En l’ absence de toute révélation divine, ils peuvent être découvert par la raison humaine.

La loi naturelle a-t-elle sa place dans l’ économie du salut ? pour répondre a cette question, il faut savoir qu’ il existe trois choses dont la connaissance est nécessaires au salut.

Donc, trois connaissances :

1. – La connaissance de ce qu’il faut croire : c’est le Credo.

2. – La connaissance de ce qu’il faut désirer : c’est le Pater.

3. – La connaissance de ce qu’il faut faire : c’est la loi.

Nous reconnaissons dans cette énumération les trois vertus théologales de foi, d’espérance et de charité.

La foi concerne ce qu’il faut croire. L’espérance concerne ce qu’il faut désirer. La charité concerne ce qu’il faut faire, car ce qu’il faut faire c’est toujours aimer.

DÉFINITION DE LA LOI

Nous venons spontanément de poser une première définition de la loi : la loi, c’est ce qu’il faut faire.

Mais pourquoi faut-il le faire ? Au nom de quoi faut-il ? Disons alors que la loi est un commandement de la raison, en vue du bien commun, promulgué par une autorité légitime. Cela apparaît clairement si l’on considère les lois humaines, celles que le législateur décrète dans la cité.

Mais cette définition vaut aussi pour la loi morale. La loi n’est pas un commandement concernant en particulier un seul individu. Elle a pour but un bien qui est commun à plusieurs. Elle suppose une communauté, une société. Comme vous le savez, la vie en société n’est pas simplement une nécessité physique : c’est pour l’homme un devoir moral imposé par Dieu de poursuivre sa fin naturelle et sa fin surnaturelle en communauté avec les autres. Et notre destinée surnaturelle nous appelle à la société des élus, ou Église du Ciel, dont le bien commun est Dieu lui-même.

La loi est ce qu’il faut faire en vue du bien commun, et il faut le faire parce que l’auteur de la loi est Dieu lui-même, Créateur et Fin dernière.

LES QUATRES LOIS

Il existe quatre lois dans l’ordre moral : trois qui ont été promulguées par Dieu, et une quatrième qui est une fausse loi, la loi promulguée par le Diable.

•  Premièrement. La loi naturelle est cette lumière de la raison placée en nous par Dieu lors de notre création. Par cette lumière naturelle nous savons ce qu’il faut faire et ce qu’il faut éviter.

•  Le Diable est venu par là-dessus et a semé en l’homme une autre loi, une singerie de loi, contraire à la raison et contraire au bien commun : on l’appelle la loi de concupiscence ou loi de péché. Dans l’état où l’homme avait été créé par Dieu, la chair obéissait à la raison (la chair c’est-à-dire, au sens large, le corps, les sentiments, les imaginations, les désirs etc.).

Après le premier péché, qui livre l’homme au Diable, celui-ci sème en l’homme la loi de concupiscence : la chair n’est plus soumise à la raison. Et alors, bien que l’homme continue par sa raison à voir et à vouloir le bien, il est incliné au mal par la concupiscence.

C’est ce dont témoigne saint Paul « Je ne fais pas le bien que je veux et je fais le mal que je ne veux pas » (Rom., VII, 9).

Ainsi la loi de concupiscence combat la loi naturelle et détruit l’ordre de la raison. Elle parvient même à obscurcir plus ou moins largement en nous la lumière de la loi naturelle, pour diverses raisons dont la plus manifeste est celle que constate le moraliste : « Si l’on ne vit pas comme l’on pense, on finit , par penser comme on a vécu ».

•  Dieu vient au secours des hommes et Il rétablit l’ordre en promulguant successivement :

1) la loi de Moïse, révélée sur le Sinaï ;

2) la loi d’amour, qui est la loi du Christ, contenue dans l’Évangile.

De la loi de Moïse, nous retiendrons ici la partie morale, universelle, intangible, qui est le Décalogue ; l’autre partie de la loi de Moïse est la partie rituelle, qui par nature était provisoire.

La loi de Moïse est dite loi de crainte : elle fait des esclaves – des esclaves de la loi – tandis que la loi d’amour du Christ fait des hommes libres. – La loi de crainte conduit aux biens temporels, la loi d’amour conduit aux biens éternels. La loi de crainte est lourde, la loi d’amour est légère.

Mais la loi d’amour ne vient pas abolir la loi de crainte : elle vient l’accomplir, c’est-à-dire lui apporter la plénitude à laquelle elle était destinée.

Il était nécessaire de rappeler brièvement ces notions fondamentales pour montrer où se situe la loi naturelle, quelle est sa place historique et morale dans l’économie du salut.

Historiquement, la loi naturelle était au début, dans l’acte même de la Création. Elle fut alors promulguée par Dieu en ce qu’il l’inscrivit dans la structure même de la nature qu’il nous a donnée. Toute chose créée a ainsi sa loi naturelle : et cette loi naturelle est d’aimer par-dessus tout son Créateur. L’univers entier aime naturellement Dieu par-dessus tout, mais il l’aime à sa manière de minéral ou de végétal. II faudrait ici être poète pour en parler, ou peintre, ou musicien, car telle est la plus haute fonction de l’art lorsqu’il représente les choses matérielles : il s’agit pour l’artiste, mystérieusement, et ce n’est rien d’essayer de le dire avec des mots, de montrer qu’un paysage, la courbe d’un fleuve, le dessin d’un arbre rendent à leur manière au Créateur un témoignage qui est un témoignage d’amour.

Pour l’homme, doué de raison et de volonté, sa loi naturelle est d’aimer Dieu par-dessus tout avec sa raison et sa volonté, c’est dire librement. Parce que l’homme est un être libre, qui a le pouvoir de suivre sa nature ou de ne pas la suivre, la loi naturelle de l’homme est une loi morale.

Après le péché, Dieu promulgue à nouveau la loi naturelle de l’homme, sous forme cette fois de loi écrite : c’est le Décalogue. Puis, par l’œuvre de la Rédemption, il donne un triple parachèvement à la promulgation du Décalogue :

1) Il promulgue la loi d’amour à laquelle le Décalogue était ordonné ;

2) Il nous donne la manière d’accomplir les préceptes du Décalogue : par amour et non par crainte ;

3) Il nous donne la force effective – qui nous faisait défaut dans l’état de nature déchue par le péché – d’accomplir réellement les prescriptions du Décalogue.

CONNAITRE LA LOI NON ECRITE

De ce que nous venons de dire, il ressort déjà que nous avons donc trois voies pour connaître la loi naturelle.

•  La première et la plus sûre, et qui est suffisante en elle-même, est de nous reporter au Décalogue. que l’Église fait généralement enseigner au catéchisme sous le nom de Commandements de Dieu. « Décalogue », « commandements de Dieu », « loi naturelle » sont les trois noms d’une seule et même chose.

Chacun de ces noms a d’ailleurs sa raison d’être, chacun dit quelque chose que l’autre ne dit pas : Décalogue : ce sont les 10 prescriptions fondamentales de la loi naturelle telles qu’elles ont été révélées par Dieu à Moïse et au peuple juif.

Commandements de Dieu : ce nom nous rappelle que Dieu est l’auteur de la loi naturelle.

Loi naturelle est un nom qui met en lumière deux choses :

1) ce ne sont pas des commandements qui nous seraient extérieurs, ils sont inscrits dans notre nature et ils nous dirigent vers le bien qui nous est connaturel, le bien auquel aspire notre nature et qui la comble ;

2) ces commandements eu vent être découverts, en l’absence de toute Révélation divine, par la raison nature e.

Et donc, pour celui qui n’est ni juif ni chrétien, il existe deux autres voies pour connaître la loi naturelle.

•  Seconde voie : la lumière de la raison. Tous les préceptes du Décalogue sont accessibles à la raison naturelle.

Seulement il faut préciser que ’cette possibilité théorique de la raison n’est pas toujours, en fait, une possibilité pratique. Il y faut un long et pénible travail philosophique, et tout le monde n’est pas Aristote en personne ; il y faut beaucoup de temps, un long cheminement de la réflexion, qui comporte des risques d’erreur, car si la raison humaine est capable de connaître, elle n’est pas pour autant infaillible, elle peut aussi se tromper.

De plus, tout homme connaît avec une évidence immédiate le « premier principe de la raison pratique », qui s’énonce : « il faut faire le bien et éviter le mal » ; et des impératifs généraux tels que « ne pas faire de tort aux autres » ou « ne pas faire à autrui ce que l’on ne veut pas subir soi-même » ; mais arriver par la raison à une connaissance claire et certaine des 10 commandements du Décalogue est possible en soi, bien difficile en fait.

•  Troisième voie : consulter sa propre nature humaine.

Non plus ici la connaissance par la raison, mais une connaissance dite « connaturelle », une connaissance comme spontanée et pour ainsi dire instinctive.

La loi naturelle est inscrite dans le cœur de l’homme : l’expression est de saint Paul. Que l’homme consulte donc son cœur et l’inclination naturelle de son cœur : mais la véritable inclination naturelle. Dans l’ état de nature déchue qui est le nôtre depuis le péché d’Adam, sous le joug de la loi de concupiscence qui nous incline au mal, une telle consultation risque souvent d’être illusoire, chimérique, trompeuse.

Ces deux voies naturelles vont d’ailleurs le plus souvent ensemble, s’aidant et s’éclairant l’une l’autre. Sous ce rapport la loi naturelle est appelée la « loi non écrite » par distinction d’avec les lois écrites du législateur humain. Pour celui qui n’est ni juif ni chrétien, la loi naturelle est une loi qui n’est écrite nulle part, sauf dans sa raison et dans son cœur.

La pensée grecque avait atteint une idée très haute et parfois très certaine de la loi naturelle : très certaine, puisque l’Antigone de Sophocle donne sa vie pour obéir à la loi naturelle, exactement conçue comme une loi supérieure aux lois humaines. Si les lois humaines promulguées par la cité contredisent la loi non écrite, il faut désobéir aux lois humaines et obéir à la loi non écrite, fût-ce au prix de sa vie.

Quoi qu’il en soit du progrès, nous pouvons nous trouver aujourd’hui dans des circonstances analogues, où la loi politique vient contredire la loi naturelle. Mais la loi naturelle n’est plus pour nous la « loi non écrite », pour nous ce sont les Commandements de Dieu, dûment formulés et écrits, et notre devoir est encore plus clair : il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes.

CONTENU DE LA LOI NATURELLE

Nous l’avons déjà dit : le contenu de la loi naturelle, ce sont les 10 commandements du Décalogue. Avec cette précision : le Décalogue est à la loi naturelle ce que le petit catéchisme est à la foi chrétienne.

Toute la foi chrétienne est dans le petit catéchisme, si c’est un catéchisme vrai. Mais ce contenu de la foi chrétienne peut être approfondi et développé en des dizaines et des dizaines de volumes qui n’arriveront jamais à l’épuiser : c’est la tâche des saints docteurs et du Magistère de l’Église, et sous leur conduite c’est la tâche de la méditation quotidienne de chacun.

De même, il n’y a rien dans la loi naturelle qui ne se ramène à l’un des 10 commandements du Décalogue. C’est la tâche notamment des philosophes d’étudier jusque dans le détail tout ce qui est conforme à la raison et à la nature de l’homme.

Les 10 commandements furent inscrits sur les deux tables de la loi. Sur la première table, les trois premiers commandements gui concernent nos devoirs naturels envers Dieu ; sur la seconde table, les sept autres commandements, qui concernent nos devoirs naturels envers les hommes.

Premier commandement : « Je suis le Seigneur ton Dieu, tu n’auras pas d’autre Dieu »,

Second commandement : « Tu ne jureras pas en vain le nom de ton Dieu ».

Troisième commandement : « Tu cesseras le travail pour rendre à Dieu un culte visible ».

Ces trois commandements appartiennent à la loi naturelle.

Le premier commandement formule ce que nous devons naturellement à Dieu dans notre cœur. Le second commandement formule le respect que nous devons naturellement à Dieu dans nos paroles. Le troisième commandement énonce que nous devons naturellement à Dieu de lui consacrer un certain temps et certains gestes extérieurs. J’insiste : c’est la dette naturelle que nous avons envers Dieu Créateur de notre nature.

Ces trois premiers commandements. sont inscrits et dans notre cœur, et sont accessibles à la droite raison. Les mettre entre parenthèses, ce serait amputer gravement la loi naturelle, ce serait la défigurer irrémédiablement.

En ce qui concerne le 3e commandement, précisons que c’est bien la raison naturelle qui nous éclaire sur notre devoir de faire certains gestes extérieurs en l’honneur de Dieu. Mais la nature ne détermine point en quoi ce culte visible doit consister, quels sont ses rites. Il appartient aux prescriptions positives de l’autorité humaine et de l’autorité divine de fixer par quels rites précis doit se manifester ce culte visible rendu à Dieu.

Il était normal que, dans la loi de Moïse, la prescription proprement rituelle soit énoncée en même temps : « Souviens-toi de sanctifier le jour du sabbat ». Il est pareillement normal que dans la formule catholique des commandements de Dieu, la prescription proprement rituelle soit également énoncée en même temps : « Les dimanches tu garderas en servant Dieu dévotement ».

Mais, pour celui qui n’est ni juif ni chrétien, ni le dimanche ni le sabbat n’ont de signification. Le sabbat et le dimanche appartiennent à l’ordre du rite d’une religion révélée et font mémoire du repos de Dieu au septième jour de la Création.

En faisons abstraction, pour celui qui n’est ni chrétien ni juif, du sabbat et du dimanche : le 3e commandement ne disparaît pas pour autant.

Au niveau de la seule loi naturelle, de la pure morale naturelle – c’est-à-dire distingué de tout ce qui est rite positivement fixé d’une religion révélée – le 3e commandement énonce l’obligation naturelle de rendre à Dieu un culte visible en cessant le travail pour consacrer un certain temps aux choses divines. Il est dans la nature de l’homme de consacrer un certain temps à toutes les choses qui lui sont nécessaires : la nourriture, le sommeil… et donc de consacrer un certain temps de sa vie à Dieu. C’est un commandement moral, naturel, universellement impératif. Mais celui qui n’est ni juif ni chrétien ne peut trouver dans la nature ni dans la raison aucune précision sur la forme que doit prendre ce culte visible.

Le premier commandement de la seconde table, ou 4e commandement, est celui qui dit : « Honore ton père et ta mère afin d’ avoir longue vie sur la terre que te donne le Seigneur ton Dieu. »

Ce 4e commandement énonce Je fondement moral de la vie sociale temporelle. Il est, si l’on peut ainsi parler, la base même du « contrat social ». Sans lui, une société n’a pas de « constitution ». Toute société qui n’est pas fondée sur lui n’est plus une société.

Il est d’ailleurs le seul qui dans le Décalogue comporte la promesse explicite d’une récompense – et d’une récompense temporelle. Mais n’oublions pas que tous les commandements du Décalogue ont pour but de nous conduire, s’ils sont observés, à l’obtention … des biens temporels gui sont conformes à notre nature.

« Vivre longuement » peut d’ailleurs et doit s’entendre de diverses manières, mais toutes temporelles, il s’agit de toutes façons de la vie temporelle. Ce peut être vivre longuement soi-même jusqu’ici un âge avancé, ou bien vivre longuement par sa descendance, ou encore vivre longuement par le souvenir qu’on aura laissé : toutes ces significations sont légitimes, et d’autres encore. Car une vie est « longue » dit saint Thomas, quand elle a été « bien remplie » : cela se mesure d’abord à sa qualité et non pas forcément à la quantité matérielle du temps écoulé.

Les trois premiers commandements marquaient notre dette naturelle à l’égard de Dieu lui-même. Le 4e commandement marque notre dette à l’égard de ceux qui sont les médiateurs naturels de Dieu auprès de nous pour nous donner ce que Dieu nous donne par eux et à travers eux : la vie physique et la vie morale, – c’est-à-dire la vie et l’éducation.

Nous devons naturellement un culte à Dieu, de qui nous vient tout bien et l’être lui-même. Nous devons naturellement un culte à nos parents, qui sont les instruments. Les instruments libres et les médiateurs naturels, par lesquels Dieu nous donne l’être et l’éducation.

Pas le même culte qu’à Dieu, bien sûr ; mais un culte aussi : un culte proportionné à son objet.

Et par ce 4e commandement, nous devons un culte à tous ceux à qui nous sommes redevables de quelque chose en matière de vie et d’éducation : les parents de nos parents, les ancêtres, les anciens, les bienfaiteurs, les maîtres, les grands hommes de notre patrie – les grands hommes et les humbles serviteurs de notre patrie, de notre civilisation, de l’humanité.

En passant de la première à la seconde table de la loi, nous sommes donc passés du culte de Dieu au culte de l’homme.

Le « culte de l’homme », on en parle beaucoup aujourd’hui. Il a toujours existé. Il est profondément naturel : il est commandé par la loi naturelle.

Mais le culte de l’homme n’est pas le culte de soi-même, – ni individuellement, ni collectivement, voilà la différence d’avec l’hérésie moderne.

Le culte naturel de l’homme est le culte rendu par la piété filiale aux parents, aux ancêtres, aux anciens, aux bienfaiteurs, aux maîtres, aux héros, il est un culte rendu à plus grand que soi.

En venant en ce monde, l’homme est constitué radicalement débiteur. Ce que nous avons et ce que nous sommes, nous l’avons reçu. Il y a aussi ce que nous en faisons : et cela compte certes, c’est même de cela qu’il nous sera demandé compte.

Mais ce que nous en faisons est comme rien en comparaison de ce que nous avons gratuitement reçu. Même le plus extraordinaire génie ne doit à lui-même ni son existence ni son génie : il ne pourra jamais rendre tout ce qu’il doit au Dieu Créateur et à ces médiateurs naturels de Dieu que sont les parents, les ancêtres, les anciens, les bienfaiteurs, les maîtres, les grands hommes et les humbles serviteurs de notre patrie et de notre civilisation.

Tous les commandements du Décalogue ont pour objet la justice, qui consiste à rendre à chacun ce qui lui est dû. Mais les quatre premiers commandements concernent cette justice forcément infirme et imparfaite par laquelle nous n’arrivons pas à rendre tout ce qui est dû : la religion naturelle est cette justice imparfaite que nous rendons à Dieu, la piété filiale est cette justice imparfaite que nous rendons à nos parents, à notre patrie, à notre civilisation.

Notre vie en ce monde, notre vie temporelle, notre vie sociale, notre vie politique est fondée principalement sur cette situation naturelle d’insolvabilité radicale, qui doit être pleinement reconnue si l’on veut se situer exactement dans la réalité, et qui nous inspire en quelque sorte un analogue naturel de la vertu d’humilité surnaturelle. Oublier, méconnaître ou nier cette situation, c’est construire sur le sable d’un homme irréel une société chimérique, et se condamner à coup sûr à ne point avoir longue vie sur la terre que nous a donnée le Seigneur Dieu.

Nous ne pouvons pas étudier ici un à un tous les préceptes du Décalogue ; leur richesse est inépuisable, et c’est toute la vie morale et sociale qu’il faudrait passer en revue. Mais j’en ai dit assez pour vous faire au moins entrevoir que le fondement obligatoire de toute politique naturelle est dans les commandements de Dieu sans en omettre aucun.

Tous les commandements du Décalogue ont pour objet la justice naturelle, fondement indispensable de la vie en ce monde ; et ils ont l’amour pour but. Ils sont ordonnés à l’amour, ils sont destinés aux deux préceptes de la charité surnaturelle : l’amour de Dieu et l’amour du prochain.

Comprenons bien ici ce que nous disons, quand nous disons que la grâce ne supprime pas la nature mai la guérit et la surélève ; ou quand nous disons que la charité n’abolit pas la loi mais l’accomplit. La charité est au-dessus et au-delà de la loi de justice, elle la dépasse mais elle ne la nie pas.

Il nous est dit dans l’Écriture que l’amour du prochain est comme le test négatif de l’amour de Dieu : celui qui prétend aimer Dieu qu’il ne voit pas, et qui n’aime pas son frère qu’il voit, celui-là est un menteur. Cela ne signifie pas que l’amour de Dieu se résume et se limite à l’amour du prochain, mais qu’en tous cas s’il n’y a pas amour du prochain, il n’y a pas véritablement amour de Dieu.

Pareillement, la justice naturelle est comme le test négatif de la charité surnaturelle. La charité ne se limite pas à l’accomplissement de la loi naturelle. Mais là où la justice naturelle n’est pas respectée, là où la loi naturelle n’est pas observée, il n’y a pas charité véritable.

Permanences  [1]

[1]  Ce texte est un extrait de la conférence donnée par Jean Madiran à notre congrès de Lausanne de mars 1967.

Share This