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Source : Permanences n° 50, mai 1968, 13-30.

L’histoire éducatrice du sens chrétien

Bien Chers Amis…

Au terme de ces trois jours, il vous paraît, je pense assez démontré que s’il est un sens chrétien de l’histoire, ce dernier ne saurait être conçu à la façon d’un progrès linéaire immanquable…, autant dire : à la façon d’un déterminisme évolutionniste qui, pour différente qu’en puisse être l’orientation, ne manquerait pas de ressembler au déterminisme évolutionniste révolutionnaire de ce fameux « sens de l’histoire » dont presse et radio nous rebattent les oreilles.

Ce qui est loin d’impliquer l’obligation d’un moindre crédit accordé aux enseignements de l’histoire ; puisque c’est dans l’histoire que l’arbre de notre foi est d’abord enraciné. Planté qu’il est sur cet événement, dont saint Paul n’a pas craint de dire que s’il était récusable notre foi serait vaine.

Evénement de la résurrection de cet homme qu’on appelle le Christ ! Et donc événement de sa vie même.

Et c’est là ce que nous ne savons pas assez bien distinguer.

Par légitime et saint désir d’alimenter notre foi à la doctrine de l’Evangile, nous tendons à oublier qu’avant d’être, si l’on peut dire, un livre d’enseignements doctrinaux et spirituels, l’Evangile se présente comme l’annonce de la venue historique de quelqu’un ; le récit de la vie de quelqu’un, à tel moment de l’hitoire.

Souvenons-nous !

« En ce temps-là… Quirinius étant gouverneur de Syrie… il sortit un édit de César-Auguste ».

Ou bien encore…

« L’an 15 du gouvernement de Tibère-César, Ponce Pilate étant gouverneur de Judée ; Hérode tétraque de Galilée, Philippe son frère d’Iturée et de Trachonitide, Lysanias tétrarque d’Abilène, sous le grand prêtre Anne et Caïphe ».

Et coetera…

Vraiment, un plus grand soin était-il possible pour situer solennellement dans l’histoire la venue de cet homme qu’on appelle le Christ ?

Et non seulement les évangélistes on tenu à préciser en quelles circonstances historiques, politiques, notre Seigneur est né, a vécu, a prêché, est mort et est monté aux cieux ; non seulement, comme tous les grands personnages, Jésus-Christ apparaît clairement situé dans les annales du genre humain, mais il n’est aucun homme qui, autant que lui, apparaisse au centre, au somment de l’histoire.

Et cela, non à la façon d’un point « oméga », projeté dans l’inconnaissable perspective d’un avenir mythique. Mais à la façon d’une des personnalités les mieux connues et telle qu’il est impossible désormais, de ne pas compter avec Lui, qu’on l’aime ou qu’on le déteste.

Le Christ « règne aux siècles des siècles », dit la Liturgie.

Or – nous-mêmes, chrétiens, ne le remarquons pas assez – le fait est que nul, sinon Lui, ne s’est jamais présenté comme étant le centre, la raison même de l’histoire.

N’aurait-on point la foi, impossible de nier l’objectivité du trait.

Autrement dit, cet homme ne remplit pas seulement l’histoire de son Nom ; mais – ce que le plus fou des fous n’a jamais osé faire – Il s’est présenté comme Celui en fonction duquel l’histoire a été créée et continue à s’ordonner.

Son signe apparaît dès la Genèse, et Il a eu l’audace inouïe de prétendre que c’est encore Lui qui reviendrait présider à la fin des temps.

Cet homme si sage, incontestablement, et si saint, serait-il donc, en même temps le plus insensé des insensés ?

Car, il n’est pas un homme, pas un fondateur de religion, pas un héros mythologique, pas un faux dieu, ni le Bouddha, ni Mahomet, ni Zeus, ni Prométhée… qui ait parlé, ou qu’on ait fait parler ainsi.

Même à ceux qui refusent d’admettre la vérité d’une aussi vertigineuse prétention, elle doit apparaître unique.

Car, soit avant la venue de cet homme qu’on appelle le Christ, soit pendant sa vie sur la terre, soit depuis lors, il a toujours existé et il existe toujours des hommes qui n’ont attendu leur salut que de Lui. Et, en admettant même qu’on refuse de croire à la légitimité d’une telle espérance, le fait n’en demeure pas moins « qu’historiquement », cette espérance – folle si l’on veut – a rempli les siècles.

Et donc saint Paul, même si l’on estime qu’il se trompe n’a point menti, lorsque, dans un élan magnifique, il va jusqu’à répéter dix-huit fois le mot « fide » au début des versets du onzième chapitre de sa « Lettre aux Hébreux »…

« Fide… fide… fide… » – « C’est par la foi… ». C’est par la foi et dans l’espérance en la venue de cet homme qu’ont vécu et agi tous les saints de l’Ancient Testament.

Il est celui vers qui a tendu l’espoir des Abel, des Noë, des Abraham, des Isaac, des Jacob, des Moïse, des Isaïe, des Daniel… Comme il fut l’espérance des Agnès, des Félicité, des Hilaires, des Augustin, des Bernard, des Thomas d’Aquin, des Jeanne d’Arc, des Thérèse de Lisieux, des Pie X…

Et donc – même si l’on pouvait croire que cet a menti en se disant « celui qui devait venir » – le fait est qu’aucun autre ne s’est présenté et qu’effectivement il n’y a que lui qui soit venu. Au point que, loin d’attendre un messie différent, les juifs ont dû interpréter d’une façon nouvelle les textes qui avaient soutenu l’attente de leurs pères.

Fût-il un imposteur il faudrait au moins savoir gré à cet homme d’avoir empêché l’imposture de prophéties qui, sans sa venue, apparaîtraient comme ayant été l’argument de la plus gigantesque escroquerie morale dont ait été victime l’espérance humaine.

Et non seulement cet homme règne « aux siècles des siècles », non seulement il règne sur l’histoire, mais l’évidence dit que, dans son sillage, tout semble procéder de cette royauté sur le temps.

Car s’il est d’autres noms ayant résisté à l’usure des siècles, ces noms ne survivent le plus souvent qu’en forme de souvenir érudit.

L’essentiel de maints systèmes philosophiques, moraux ou religieux conçus dès l’antiquité n’étant plus guère admis qu’à titre de référence rétrospective, vestige émouvant des vicissitudes intellectuelles et morales de l’humanité.

C’est dire qu’on peut aimer Platon, Aristote, Cicéron… et tirer encore grand profit à les lire. Mais au prix de quel déchet ! ! Et qui oserait faire totalement sienne la pensée d’auteurs plus proches de nous… tels Proudhon, Auguste Comte… Et Marx lui-même ! Leurs plus fervents disciples ne sont-ils pas leurs premiers correcteurs, « expurgateurs », réformateurs ?

Seul le message de cet homme qu’on appelle le Christ continue à rester intact. Car s’il est vrai qu’on s’y réfère très fragmentairement, cela ne tient pas aux insuffisances du message…, cela tient à nos insuffisances à nous. Cela ne tient pas au fait que l’Evangile soit dépassé. Cela tient au fait que nous sommes comme dépassés par l’Evangile.

Oui ! Comme s’il était maître du temps et de l’histoire, seul cet homme qu’on appelle le Christ a eu l’audace de prétendre que le ciel et la terre passeraient, mais que rien – pas un iota – ne passerait de ce qu’il a enseigné, annoncé ou prescrit. Et s’il est vrai qu’à maintes reprises des réformes furent nécessaires en son Eglise, ces réformes, pour être fécondes et saintes, ne consistèrent jamais à céder aux pressions de l’histoire mais à dominer celle-ci, et comme à régner sur elle. – A revenir scrupuleusement à l’enseignement immuable et toujours parfait de l’Evangile.

Raison de perpétuelle jeunesse de l’Eglise !

Or l’Eglise, enseigne Bossuet, c’est « Jésus-Christ, répandu et communiqué ». Autrement dit : l’Eglise c’est l’être même de Jésus-Christ, la vie même de Jésus-Christ projetés dans les successions de l’histoire et la multitude des nations.

Et donc l’Eglise est aussi bien (et parfois plus !) une histoire à connaître, une histoire à méditer qu’une doctrine à apprendre.

Comme le mystère de Jésus-Christ réside en ce qu’il fut, en ce qu’il fit autant (si ce n’est plus) qu’en ce qu’il dit… : à son tour le mystère de l’Eglise réside autant (si ce n’est plus) en ce qu’elle fut, en ce qu’elle est, en ce qu’elle fit (en bref : dans son histoire) qu’en ce qu’elle professe magistralement.

Autrement dit : l’intelligence et l’amour des choses divines et humaines qu’il nous est donné d’atteindre par l’Eglise, ne tiennent seulement à l’étude, à la méditation de la doctrine… Cette intelligence et cet amour des choses divines et humaines qu’il nous est donné d’atteindre par l’Eglise tiennent aussi (et parfois plus) à l’étude, à la méditation de ce qu’est l’Eglise comme telle. Etude et méditation de ce qu’elle fut. Etude et méditation de ce qu’elles est concrètement. Etude et méditation de ce qu’elle a traversé surmonté ou subi. Etude et méditation de ce par quoi Dieu a voulu et veut toujours qu’elle passe : crises, épreuves, scandales, humiliations, écrasements.

Comment une simple rectitude intellectuelle pourrait-elle être baptisée : « sens chrétien » si ce sens du drame de l’Eglise lui demeure étranger ? Or pour mystique qu’en soit l’enseignement ce drame est d’abord historique !

Drame analogue à celui de la vie et de la passion du Seigneur !

Drame qui, beaucoup mieux qu’un enseignement exclusivement doctrinal (toujours schématique, abstrait, « idéel »…), peut seul préparer à l’adoration convenable du mystère de l’action divine dans l’histoire. Mystère de la Croix ! Mystère de la Rédemption du monde !

Autrement dit : nécessité de connaître la doctrine, bien sûr ! (Notre réputation de fervents de la doctrine est, pensons-nous, assez établie, pour qu’on soit sans inquiétude sur ce point). Mais, encore et surtout, nécessité de connaître et d’aimer l’Eglise dans la plénitude de sa vie et, donc de son histoire.

 

Combien aujourd’hui sont troublés, combien se scandalisent, parce que leur sens chrétien est trop exclusivement doctrinal, trop exclusivement principiel. Attendu qu’il n’est rien de plus raide, rien de plus cassant que ce tour d’esprit purement théorique, purement idéel.

Telles luttes, tels remous, tels scandales nous ébranlent, nous poussent à la révolte ou à la désertion, mais n’est-ce point parce que nous nous faisons de la vie de l’Eglise une conception tellement en l’air qu’elle ne résisterait pas une seconde à la moindre évocation de son histoire, si nous la connaissions vraiment !

Car si l’histoire de l’Eglise n’offrait que de rares exemples de défaillances internes on admettrait que ce caractère exceptionnel leur enlève toute valeur et que le mieux est de les taire pour éviter de choquer sans profit. Mais quand on sait la place que tiennent dans les annales chrétiennes ces misères humaines, comment oser croire que tout cela s’y est produit par effet de l’inadvertance divine ?… Comment oser croire que Dieu ait permis (et permette encore) cela si, pour nous, il ne devait pas y avoir là une occasion d’avancement dans la foi, une occasion de pénétrer plus avant dans la surnaturelle intelligence du mystère de la Croix.

Et donc il est probable, sinon absolument sûr, que la méthode qui tend à escamoter, voiler, minimiser une part aussi notoire du mystère de l’Eglise, n’est pas aussi surnaturelle qu’on semble le croire.

Méthode plus proche d’une prudence humaine qui cherche à présenter les choses, non comme Dieu a permis qu’elles se renouvellent sans arrêt depuis vingt siècles, mais comme on a l’espoir de les faire accepter « selon le monde ».

Ainsi, laissons-nous de répandre ce slogan publicitaire que chez nous, chrétiens, la vie serait plus paisible et sereine qu’ailleurs. Et nous nous étonnons de l’inertie générale !

Comme disait Bernanos : « Ils écriront sur leur temple : on est mieux nourri ici qu’en face. Et ils s’étonneront de ne recueillir que des ventres ».

Quelques persécutions… venant de l’extérieur ? Passe encore. Mais troubles, scandales, trahisons au dedans ? Voici que nous perdons confiance.

Pourtant ni la doctrine, ni l’expérience d’une histoire vingt fois séculaire, ne permettent d’affirmer qu’ici-bas l’Eglise doit être nécessairement composée de fidèles édifiants, de prêtres de bonne doctrine, d’évêques sans respect humain, courageux devant César, soumis de coeur au Saint Siège… Voire des papes impeccables, bien qu’infaillibles !

« Il faut qu’il y ait des hérésies, écrit un auteur peu suspect d’intégrisme : Karl Rahner, parce qu’elles sont plus que de simples conséquences d’une liberté arbitraire. Elles appartiennent à ces sombres choses qui doivent être, afin qu’aucun homme, et donc aussi la « vérité » de l’homme ne puisse se glorifier devant Dieu.

« Ainsi le chrétien ne doit pas s’étonner de rencontrer des hérésies (dans l’Eglise). Bien plus il les attendra. Il les considèrera comme une tentation inévitable, voire… comme la tentation (l’épreuve) la plus haute, la plus sublime. Celle dans laquelle les ténèbres se déguisent en ange de lumière…

« Et si le chrétien ne distingue aucune hérésie… il ne considèrera pas une semblable paix de l’esprit comme quelque chose qui va de soi. Il se demandera plutôt… si les yeux de son esprit ne seraient pas devenus aveugles et son coeur insensible à la différence entre le vrai et le faux, au point de ne plus pouvoir distinguer l’hérésie comme telle ».

Si nous connaissons mieux l’histoire de l’Eglise, nous ne douterions plus de la prédilection de Dieu pour ce genre d’épreuve.

C’est donc manquer d’un sens juste des voies divines que d’ignorer, de taire, cacher délibérément ce que Dieu a si manifestement laissé surabonder.

Et remarquons-le.

Cette intelligence, ce sens naturel et chrétien de l’histoire n’exige, si l’on peut dire, aucune cuisine préalable, aucune de ces sublimations « christogénétiques » (rectilignes ou en spirales) qui, sous prétexte de mieux dégager les leçons de l’histoire commence par en bouleverser la nature.

Autrement dit : c’est bonnement sur ce que l’histoire a de plus élémentairement visible que s’exerce, que peut et que doit s’exercer cette interprétation chrétienne d’un passé proche ou lointain.

Nous disons bien : d’un passé. Car nous sommes de ceux qui persistent à croire que l’histoire au sens strict, l’histoire vraie, la seule bonne et vieille histoire, c’est d’abord, c’est essentiellement l’histoire de ce qui a eu lieu.

Car ce qu’on appelle par contre, autour de nous, le « sens de l’histoire » est beaucoup plus une conception de ce qui n’a pas encore eut lieu, un sens de l’avenir, un messianisme, qu’un sens exact des expériences du passé.

Or – notons-le bien – autant les enseignements de la seule véritable histoire sont aujourd’hui méconnus, méprisés, réputés sans valeur pratique… ; autant l’obligation nous est sans cesse rappelée d’avoir à céder aux injonctions, aux impératifs de « l’histoire ». Mais de cette « histoire » qui n’est qu’un ramassis de prévisions plus ou moins sérieuses, téléguidées surtout par les courants idéologiques dominants.

Histoire de demain, sinon de l’après-demain.

Ce qui fait que l’histoire de ce qui est inconnu, est proposée comme une référence plus sûre que l’histoire de « ce qui est connu ». Et c’est aux injonctions de cette histoire-avenir, de cette histoire de l’inconnu qu’on nous demande de nous soumettre.

Authentique messianisme qui a pour effet d’évacuer l’histoire au nom de l’histoire.

Ainsi, assistons-nous, sous prétexte de « dé-mythisation » à une « dé-historisation » des sources évangéliques et des origines chrétiennes, au profit d’une conception moderniste d’une religion de « l’en-avant » teilhardien d’une religion prospective, d’une religion du futur plus que de l’éternel. Voire d’un christianisme qui se déciderait enfin à sortir des limbes… De telle sorte qu’on nous manoeuvre beaucoup plus au nom des devoirs d’une Eglise à naître, qu’au nom des certitudes séculairement vérifiées de cette Eglise, dont nous disions tout à l’heure que la méditation de son histoire (de son histoire vraie !…) est un des plus sûrs moyens de pénétrer plus avant dans la contemplation de la Passion du Christ et du mystère de la Rédemption du monde.

Ces enseignements écartés, est-il surprenant qu’on s’en vienne dire que « la fonction de l’Eglise est de participer joyeusement, consciemment à toutes les formes de changement, de n’importe quel changement…. » et que la principale fonction de l’Eglise doit être désormais « la célébration du changement » ?…

« STAT CRUX, DUM VOLVITUR ORBIS… », proclame la devise des chratreux. « Seule la Croix demeure stable au milieu des révolutions de ce monde ».

Et non seulement les chartreux le proclament, mais l’histoire le crie.

A ceux donc qui, si nombreux aujourd’hui, ont peu de goût pour des démonstrations doctrinales, jugées trop abstraites pour être convaincantes, sachons montrer que l’histoire, bien étudiée, ne dit pas autre chose que ce que dit la doctrine.

Sachons montrer qu’il n’existe pas deux univers, aux vérités différentes, voire contradictoires : vérités de raison pure et vérités pratiques. Travaillons à rétablir cette unité du vrai dont l’idéalisme, le kantisme, l’agnosticisme ont fait perdre le sens. Unité du double enseignement de la doctrine de l’histoire qui n’est autre que l’unité de la Création et de sa cohérence.

Certes, il n’est pas rare qu’on se perde dans la complexité de maints événements. Aussi n’est-il pas question de prétendre que le moindre enchaînement des faits comporte une leçon claire et péremptoire.

Reste que si le douteux est douteux, il est clair que ce qui est clair est clair. Il suffit de s’y tenir, et de se refuser à dogmatiser l’incertain.

Même élaguée du contestable, l’histoire n’est pas moins une source irremplaçable d’exemples décisifs.

Leçons où, non seulement l’esprit trouve sa part, mais encore cette grande puissance suggestive qu’est l’imagination. Les leçons de l’histoire étant, en effet, normalement offertes sous un aspect plus vivant, plus illustré, plus concrètement humain, que les habituelles conclusions de la spéculation la plus rigoureuse. Et comme serait affaiblie la puissance psychologique de l’enseignement doctrinal de l’Evangile sans le récit simultané qu’il nous offre de « l’histoire » de Jésus-Christ.

Au reste, plusieurs ne déplorent-ils pas leur difficulté à croire, pour lesquels l’acte de foi serait une performance intellectuelle chargée de résoudre toutes les énigmes ?

Combien plus simple et plus conforme à « l’esprit d’enfance » la contemplation du mystère de l’Eglise, projetée dans l’histoire.

Certes ! Les pages de honte de sang ; les pages de lâcheté et d’abandon s’y trouvent nombreuses.

Mais l’Eglise (corps mystique du Christ), serait-elle, comme Lui, universellement rédemptrice, si passait trop loin d’elle cet immense troupeau dont Bernanos a parlé dans « la grande peur ».

« … troupeau, tenu, rassemblé par l’habitude ou la crainte, pour qui le divin n’est plus guère qu’une sorte d’alibi à la paresse, à son horreur de toute lutte virile…

« Mais qui (le) recueillerait sinon l’Eglise ?…

« Ainsi voit-on se presser autour d’elle, repoussant les saints sur le parvis, une foule de malheureux qui n’y viennent chercher, d’âge en âge, que le repos, des honneurs ou des rentes, incapables de trouver ailleurs le pain de leur propre convoitise. Quiconque s’étonnerait de les voir là ressemblerait aux pharisiens sourcilleux toisant d’un regard de dégoût le rabbi Jésus avec son escorte de béquillards, d’aveugles, de mendiants et probablement aussi de simulateurs. Car l’Eglise n’est rien moins que le Panthéon des grands hommes, mais sous la rage de la pluie et du vent éternels, le refuge où la plus misérable espèce vient recevoir de Dieu et de ses saints, jour après jour, de quoi subsister, vaille que vaille, jusqu’à l’éternel pardon ».

Tel est bien le premier volet du mystère de l’Eglise.

Celui qui correspond à la description d’Isaïe : « Nous ne l’avons pas reconnu. Sans beauté. Sans éclat. Méprisé. Le dernier des hommes. Un être de douleur, rompu à la souffrance, défiguré, semblable à un lépreux ».

Oui ! Tel est bien le premier aspect de l’Eglise, comme le premier enseignement de l’histoire à son égard.

Mais de même qu’il est un autre aspect – le grand, le véritable, l’éblouissant aspect – du mystère du Christ et de l’Eglise ; de même l’histoire ne laisse pas d’en présenter un autre. Cet autre qui est aussi le grand, le véritable, l’éblouissant.

Aspect qui fait de cette Eglise submergée par les « béquillards », les « aveugles », les « mendiants », les « simulateurs » dénoncés par Bernanos, l’Epouse radieuse et virginale. Source de sainteté dans la vie privée. Source de civilisation d’ordre et de paix dans la vie publique.

L’Eglise, mère des libérateurs d’esclaves. Mère institutrice des peuples barbares. Mères des moines défricheurs, agriculteurs, bâtisseurs et éducateurs.

L’Eglise, mère des cités refuges du Moyen Age. Mère des hôpitaux et des orphelinats.

L’Eglise, mères du respect de la femme et de l’honneur familial. Mère de l’esprit chevaleresque. Mère des seules mesures qui firent reculer la guerre, et en humanisèrent les heurts.

L’Eglise, mère des écoles répandues partout et par tous. Mère des universités. Mère des docteurs, dont Condorcet fut contraint de reconnaître qu’on leur doit toutes les notions essentielles de la métaphysique et de l’épistémologie. L’Eglise, seule à professer encore aujourd’hui l’objectivité de la connaissance intellectuelle contre l’agnosticisme plus ou moins complet de l’idéalisme, du sensualisme, du positivisme, etc.

L’Eglise, mère des plus nobles figures de souverains que le monde ait jamais connues. L’Eglise, mère des encycliques sociales.

Mère protectrice des droits de la personne contre le totalitarimse moderne. Mère protectrice des corps intermédiaires. Mère protectrice des sources de la vie contre le néo-malthusianisme, l’avortement, la stérilisation, l’euthanasie.

L’Eglise, mère protectrice des arts. Mère du grégorien. Mère de nos basiliques et de nos cathédrales.

L’Eglise, mère des saints. Mère des apôtres et des martyrs.

Pour une troupe de « béquillards », « d’aveugles », de « mendiants », de « simulateurs »… qui dit mieux ?

 Mieux par la constance de la durée ?

 Mieux par l’universalité des réalisations ?

 Mieux par la qualité, l’héroïcité des services rendus ?

Or comment, sinon par une méditation pieuse de l’histoire, prendre une conscience assez vive de ces deux aspects du mystère de l’Eglise ?

D’une part, l’évidence d’une misère indécrottable, fondamentale, « originelle »…, et d’autre part cette évidence, toute aussi nette, du salut, du rachat, de la rédemption de cette crotte et de cette misère, par des moyens, dont il faut bien redire avec saint Paul qu’ils sont folie et scandale aux yeux du monde.

Mais que serait la Rédemption, que serait le divin rachat, s’ils ne consistaient pas à sauver, à racheter ce qui, incontestablement « était perdu » ?

Vérité qu’une profonde méditation doctrinale peut atteindre, certes !

Mais comme l’étude de l’histoire l’illustre davantage ! Comme l’étude de l’histoire lui donne plus de relief et plus de vie !

Et comme nous devient plus sensible ce que le cardinal Journet a dit, avec tant de bonheur : « toutes les contradictions sont levées… dès qu’on a compris que les membres de l’Eglise pêchent certes, mais en tant qu’ils trahissent l’Eglise ; que l’Eglise n’est donc pas sans pêcheurs, mais qu’elle est sans péché ».

Or, au plan social, cette différence est radicale entre un mal dû à une faiblesse, à une malice individuelle qui font qu’on ne vit pas selon les principes affichés… ; et cet autre mal qui, lui, est commis au nom des principes, ou sans les contredire.

Différence radicale entre ce mal qui, selon le mot du cardinal Pie, a son principe dans la loi et en découle… ; et cet autre mal commis, malgré la sainteté des principes, par seule indigence de l’homme pêcheur.

Voilà ce qu’avec des ressources d’illustrations incomparables, l’histoire n’a cessé d’enseigner… ; d’une part : les séquelles pitoyables d’une Chute originelle dont on voit assez que la plaie s’en prolonge de génération en génération… ; et d’autre part : la magnificence de l’action divine, de l’oeuvre de l’Eglise parmi les hommes et malgré leur misère.

Histoire, donc qui confirme, qui illustre, simultanément, et ce que la doctrine révèle sur l’indigence de l’homme déchu, et ce que cette doctrine dit aussi des possibilités de l’homme, pour peu qu’il respecte l’ordre divin et soit fidèle aux impulsions de la grâce.

Histoire qui, si elle éclaire d’un jour si souvent tragique, les possibilités du mal, ne révèle pas moins les incomparables ressources, les merveilleuses revanches de la vérité, du beau et du bien.

L’histoire donc, école de saine méfiance, mais encore de sainte espérance ! Dans la mesure où elle est la grande école de l’expérience humaine. Et donc la grande école de l’action.

Comme l’a dit Gustave Thibon : « est-il enseignement plus viril pour les jeunes générations que de leur montrer qu’aucun héritage du passé n’est acquis, qu’aucune promesse de l’avenir n’est certaine et que la réalité de demain dépend uniquement de leur fidélité, de leur courage », de leur perspicacité à saisir, à exploiter l’événement.

Prudence donc ! Ce qui ne veut pas dire pusillanimité ou « couardise ».

Courage !

Indéfectible espérance !

Zèle infatigable dans l’action ! Car seuls ceux qui persévèrent jusqu’au bout sont artisans de leur salut.

Telles sont les grandes marques du sens chrétien de l’histoire.

A l’action donc !

Et pour cela… une élite d’hommes.

Une élite d’hommes non seulement instruits, habiles, résolus, tenaces mais divers à l’extrême. Répandus en tous lieux et milieux ! Non à la façon de girovagues, mais en tant qu’éléments plus compétents, plus présents, plus dynamiques. Laïcs courageux et conscients de leurs responsabilités. Rien d’efficace et de vraiment profond n’ayant été fait, dans l’histoire, sans cette formation préalable et intense de quelques-uns.

Une élite d’hommes qui, quels que soient les devoirs, charismes, missions, vocations, fonctions de chacun, sachent garder le sens d’une action plus large et le souci de la meilleure complémentarité de cette action.

Une élite d’hommes qui, pour engagés qu’ils soient en telles actions diverses, n’entretiennent pas moins (au-dessus de ces dernières et quels que soient les conflits) un esprit générateur d’union, de concertation ; par intelligence réciproque des divers options ; favorisant ainsi la complémentarité, la solidarité des initiatives.

Une élite qui ait compris qu’au moment où, partout dans le monde, la Révolution se fait « culturelle », pour mieux s’emparer de tout l’homme, on ne risque guère de faire progresser la vérité si on ne la professe qu’à moitié.

Jamais conversion ne s’est faite sur proposition d’un minimum.

Jamais un grand élan n’a été provoqué par des rudiments mal cousus de doctrine.

La vérité n’est enthousiasmante que si elle apparaît dans la splendeur de son universalité !… : doctrine catholique, confirmée par l’histoire…

Si nous osions vraiment demander, il nous serait donné !

Si nous frappions vraiment à la porte, il nous serait ouvert.

L’Evangile le prétend. Y croyons-nous ?

Et ne risquons-nous pas, au contraire de mériter de nous entendre dire ce que la mère du dernier roi maure de Grenade put lancer à son fils, quand il dut quitter sa capitale devant l’avance victorieuse des armées d’Isabelle et de Ferdinand : « Il est inconvenant de pleurer et de trépigner comme une femme quand on est en train de perdre ce qu’on n’a pas eu la volonté, la ténacité de défendre comme un homme ! »

Et donc nous battons-nous sérieusement, chacun à notre place ?

Non qu’une façon impulsive ! Non dans le désordre d’opérations mal concertées !

Comme le cardinal Ottaviani nous le recommande… C’est le devoir de tous !… Quelles que soient les vicissitudes de l’histoire ! Attentifs à mieux régler toujours le dispositif de notre action ! Confiants en la puissance de la grâce !

Car Dieu se sert nous rappelle le cardinal, de ce qu’il y a de petit et de faible ici-bas pour confondre ce qu’il y a de fort et de sage selon le siècle. Afin que nul homme ne puisse se glorifier devant Dieu.

Remplis de la seule foi en Celui qui vit et règne dans les siècles des siècles.

Tel est le sens que nous devons avoir de l’histoire autant que de l’action.

Sens dont le Credo est l’argument, la proclamation majeure !

Ce qui m’incite à vous demander (comme à la fin du précédent congrès) de le chanter ensemble… ainsi que notre très saint Père le pape Paul VI le recommande à toute assemblée chrétienne, en cette année de la foi !

 

Jean Ousset

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