La réponse au référendum-surprise proposé par Alexis Tsipras au peuple grec est tombée : « Non ». À plus de 60%.

Chacun pourra penser ce qu’il veut de la responsabilité des uns ou des autres dans cette affaire. Pour autant, il nous semble intéressant de relire cette histoire à l’aune des différentes étapes qui auront jalonné la route suivie par la Grèce et l’Union européenne jusqu’à ce dimanche 5 juillet 2015. Nous vous proposons une chronologie des événements qui ont conduit le peuple grec à refuser les mesures d’austérité supplémentaires qu’exigeait la Troïka.

1992- 2002 : Tout est possible…

Durant ces dix années – et alors même que chacun convenait que la Grèce ne remplissait pas les critères de convergence du traité de Maastricht – tout aura été mis en œuvre pour que son entrée dans la zone euro puisse se réaliser. C’est que l’on « ne fait pas jouer Platon en seconde division », selon l’expression prêtée à Valery Giscard d’Estaing en 1980. Et de fait, la Grèce est à la fois le berceau de l’Europe et celui de la démocratie. Alors peut-on l’exclure du « grand projet européen » ? Difficile en effet…

Pendant cette décennie tout sera mis en œuvre pour permettre à la Grèce de suivre le mouvement. Du gouvernement grec en passant par la presse, les chefs d’Etats européens, les partis politiques, les banques, le FMI, les agences de notation, le parlement européen, tous veulent que ce pays – dont personne n’ignore les fragilités économiques – entre dans la zone euro.

● 7 février 1992, signature du traité sur l’Union européenne (traité de Maastricht) intégrant dans son article 104D des critères de convergence économique[1],

● 26 septembre 1994, le conseil de l’UE constate l’existence d’un déficit excessif en Grèce. Conformément à l’article 104 paragraphe 7 du traité de Maastricht, le Conseil adresse des recommandations à la Grèce les 7 novembre 1994, 24 juillet 1995, 16 septembre 1996, 15 septembre 1997 et 29 mai 1998 afin que celle-ci mette un terme à cette situation,

● Le 25 mars 1998, la Commission européenne annonce, le nom des onze pays admis dans l’euro au 1er janvier 1999. La Grèce, n’en fait pas partie, mais s’attelle à respecter les critères de convergence,

● Le 1er janvier 1999, 11 pays adoptent la monnaie unique sous sa forme scripturale (La Grèce y est absente),

● La presse commence à parler du «miracle grec». Entre 1996 et 1999, l’inflation tombe de 8% à 2% et le déficit de 10% à moins de 2%. L’agence de notation Moody’s relève de quatre crans la note du pays (de Baa3 à A2)[2],

● Dans son avis du 8 novembre 1999, le Fonds monétaire international[3] estime que “la Grèce est entrée dans le cercle vertueux essentiel au succès de sa démarche pour participer à l’euro”.

● Décembre 1999[4], l’Union lève la procédure engagée cinq ans plus tôt pour déficit excessif,

● Janvier 2000, la Grèce réévalue sa monnaie pour la première fois depuis 1945,

● Le gouvernement Simitis décide d’amarrer la drachme à l’euro. La Grèce subit une première cure d’austérité : privatisations (secteurs de l’énergie, des banques, des télécoms,…), gel du traitement des fonctionnaires et hausses d’impôts…

● Le magazine “Conjoncture” (n° 2, février 2000) de la banque Paribas note que “le gouvernement grec peut se vanter d’avoir réalisé des progrès économiques considérables sur une courte période, notamment depuis 1996. Ainsi, le déficit public grec s’est réduit de 7,6% du PIB en 1996 à 1,5% en 1999 et serait à 1,3% pour 2000 ».

● 9 mars 2000, Costas Simitis officialise la candidature de son pays à l’euro,

● 15 mai 2000, le rapporteur Goebbels écrit dans son rapport au Parlement : « votre rapporteur estime qu’il n’appartient pas au Parlement de vérifier à nouveau les données économiques et statistiques fournies aussi bien par la Commission que par la BCE. Le Parlement n’en a malheureusement pas les moyens. Votre rapporteur n’entend pas non plus recopier les observations et remarques émises dans les rapports de la Commission et de la BCE. Le Parlement est consulté dans le cadre d’une décision politique, à prendre par le Conseil Ecofin après délibération du prochain Conseil européen. La réponse du Parlement après consultation ne peut donc être que politique, à savoir qu’il peut dire “oui” ou “non”, ce qui est toujours l’arbitrage final dans une démocratie politique. L’adhésion de la Grèce à la zone euro ne comporte en fait aucun risque politique. Comme tout État membre, la Grèce a le droit, sinon l’obligation, d’adhérer à l’UEM. Les risques économiques existent. Ceux-ci sont plus importants pour la Grèce que pour les pays de la zone euro ».

● Le Parlement européen, approuve le rapport Goebbels sur l’entrée de la Grèce le 18 mai 2000 à une large majorité. En ce qui concerne les députés français, les socialistes, les Verts, le RPR et l’UDF votent «oui» en bloc. Ce jour-là se côtoient, parmi cette quarantaine de «oui», François Bayrou, Harlem Désir, Daniel Cohn-Bendit et Brice Hortefeux[5],

● Juin 2000, les chefs d’Etat et de gouvernement – dont Jacques Chirac et Lionel Jospin – réunis dans la ville portugaise de Santa Maria da Feira au Portugal – donnent leur feu vert, assorti de félicitations pour les politiques «saines» menées en Grèce,

● Le 1er janvier 2002 l’euro est mis en circulation sous sa forme fiduciaire en Grèce.

2002- 2008 : Mensonges et aveuglements volontaires

À la faveur d’un changement de gouvernement, la Grèce avoue bientôt avoir maquillé ses comptes afin de « respecter » les critères de convergence. Le déficit budgétaire et la dette publique sont très largement supérieurs à ce qui avait été déclaré à Eurostat et à la Commission. On découvre ainsi, en 2004, que la Grèce est entrée par erreur dans la zone euro. Pourtant, en 2002 déjà, Eurostat, l’équivalent européen de l’Insee français, avait donnée l’alerte. Pour des raisons politiques, personne ne semble souhaiter en tirer les conséquences. Au demeurant, après 2004 et l’officialisation du mensonge, on parlera d’irrégularités et jamais de falsification des comptes, ce dont il s’agissait pourtant.

● En mars 2002, Eurostat refuse de valider les statistiques qui lui ont été transmises par le gouvernement grec. La dette publique est revue à la hausse et l’excédent budgétaire se transforme en déficit après retraitement[6],

● En mars 2004, Eurostat refuse à nouveau de valider les chiffres de la Grèce,

● Du 13 au 29 août 2004 se déroulent à Athènes les jeux olympiques. C’est l’heure d’un triomphe très dispendieux pour la Grèce,

● Le 20 septembre 2004, un audit des finances publiques mené par le nouveau premier ministre conservateur, Konstantinos Karamanlis, révèle que son prédécesseur socialiste, Costas Semitis, a maquillé les comptes publics. Le déficit réel est deux fois supérieur à celui affiché : 4,1 % en 2000 au lieu de 2 %, 3,7 % en 2001 et 2002 au lieu de 1,4 %, 4,6 % en 2003 au lieu de 1,7 %, 5,3 % en 2004 au lieu de 1,2 % annoncés,

● Mais à cette époque, L’Union européenne toute entière vit dans l’euphorie, et personne ne veut prendre la responsabilité de « gâcher la fête »,

● Seul Jean-Claude Trichet[7], le président de la Banque centrale européenne, s’inquiète en qualifiant « d’énorme problème » le fait que l’ampleur des déficits publics grecs ait été sous-estimée depuis des années, notamment lors de son entrée dans la zone euro

● Aucune disposition particulière n’est donc prise, et il faudra attendre 2008 et la crise financière des subprimes pour que l’Europe commence à réagir à la situation de la Grèce.

2008- 2009 : Crise des subprimes

Le 15 septembre 2008, tout le système financier est menacé. Lehman Brothers se déclare en faillite, ce qui fait chuter toutes les places boursières mondiales. Pour la Grèce, c’est l’heure des nouvelles révélations, et de nouvelles attaques des marchés qui y voient, à juste titre, la cible la plus fragile de la zone euro. Mais c’est aussi l’occasion de faire de bonnes affaires…

● Octobre 2009, le Premier ministre Georges Papandreou nouvellement élu « découvre » un déficit de 12,9%, une « dette publique équivalente à 115% du PIB et une économie souterraine qui représente un cinquième du PIB»,[8]

● Le gouvernement grec refuse un nouveau Swap de sa dette qui lui aurait permis d’en repousser à plus tard le règlement. En pratique, l’opération de Swap réalisée en 2001 consistait à échanger une partie de la dette contractée par la Grèce, contre des recettes fiscales futures et certaines, comme les taxes sur les aéroports ou sur le Loto. A l’époque, cette technique « ingénieuse » n’était pas considérée comme relevant de la dette, de sorte que le ratio dette/PIB s’améliorait artificiellement. On apprendra, ultérieurement, que c’est la banque Goldman Sachs qui servait de conseiller à la Grèce, lui permettant ainsi de maquiller l’ampleur des dégâts jusqu’en 2004. Ces montages, étaient légaux à l’époque mais sont interdits depuis par les règles européennes,

● Le 8 décembre 2009, l’agence de notation Fitch dégrade la note de crédit du pays de AA– à BBB+. S’ensuit une spéculation sur la dette de la Grèce, corollaire d’une augmentation des taux d’intérêt demandés au gouvernement pour emprunter de l’argent sur les marchés internationaux : 6 à 7 %, le double des taux allemands à 10 ans (Bund à 3,1%),

● Les banques privées s’engouffrent dans la brèche. Les titres grecs leur offrent d’excellents rendements à 7%, le tout en euro et au sein de la zone euro. Elles parient sur le fait que la BCE et l’Europe maintiendront, coute que coute, la Grèce au sein de la zone euro, pensant ainsi que leur créance est sécurisée

● Elles ont raison. Mais en échange, le peuple grec va vivre la plus grande récession en temps de paix de l’Histoire moderne.

2009- 2014 : Récession et crise sociale

Durant ces cinq années, l’économie grecque plonge. Pour comprendre l’élection de Tsipras en janvier 2015 et le résultat du referendum du 5 juillet, il faut imaginer ce que peut être un pays perdant 25% de son PIB ; Une nation dont plus de 26% de la population est au chômage (50% pour les moins de 25 ans) et dont le nombre de suicides et de dépressions explose. Un pays, enfin, où les salaires et pensions ont chutés de 40% quand le niveau des prix est resté inchangés car dans la zone euro.

Il convient aussi d’ajouter que la Grèce, contrairement à la plupart des pays de la zone euro, présente un excédent budgétaire primaire (hors service de la dette). Autrement dit, si elle décidait de ne plus payer les intérêts de la dette, la Grèce pourrait subvenir à ses propres besoins. En revanche, les pays créditeurs (essentiellement l’Allemagne et la France), les organismes financiers créés en 2011 et 2012 (FESF et MES) pour « résoudre » la crise, la Banque centrale européenne et le Fond Monétaire International se trouveraient, quant à eux, en situation délicate.

Il est, pour finir, nécessaire de rappeler que si la Troïka est menacée par un défaut grec, c’est pour avoir racheté les créances des banques privées. En deux plans d’aide, la dette grecque a changé de structure. Elle était constituée à 80% par des bons du trésor détenus par des banque privées et échangeables sur les marchés financiers. Aujourd’hui, 70% de cette dette (soit 220 milliards d’euros) est constitué de prêts. Et ce sont des entités publiques (FMI, BCE, FESF, Etats de la zone euro) qui ont remplacé les investisseurs privés et qui détiennent ces créances. C’est qu’il fallait à tout prix éviter une contagion de la crise financière des Etats vers les banques.

● Printemps 2010, les Grecs descendent dans la rue. Athènes adopte, en mai 2010, une politique d’austérité pour réduire le déficit public de 30 milliards d’euros à l’horizon 2014. En contrepartie, une aide financière de 110 milliards d’euros sur trois ans est consentie par l’Union européenne et le Fonds monétaire international (FMI),

● Janvier 2011, création du Fond Européen de stabilité financière (FESF). Il s’agit d’un véhicule financier chargé « d’accueillir » les dettes des Etats peu solvables sans que ces dettes n’apparaissent ni au bilan de la BCE, ni dans celui des banques privés, ni dans celui des Etats qui s’en portent garant (essentiellement l’Allemagne et la France),

● Mars 2011, la Grèce réduit son déficit public mais sa dette continue de s’alourdir. Le pays s’enfonce dans la récession. Il n’est alors toujours pas officiellement question de restructuration de la dette grecque,

● Le 16 avril 2011 éclate le scandale de la banque Goldman Sachs qui est visée par une enquête de la SEC (gendarme de Wallstreet). La banque, en échange de 300 millions d’euros d’honoraires a maquillé les comptes de la Grèce. Simultanément, elle a vendu des titres du trésor Grec à ses propres clients cependant qu’elle achetait massivement et simultanément d’autres produits financiers dont la valeur s’élevait quand ceux vendus à ses clients baissaient ! Or pour avoir maquillé les comptes de la Grèce, la banque se trouvait en plein « délit d’initié ». C’est ce qui s’appelle « parier » contre ses clients !

● En 2012 la crise de la zone euro s’accélère. Le 21 février est lancé le deuxième plan de sauvetage pour la Grèce. Le volume du crédit est de 130 milliards euros. Les conditions préalables sont des mesures d´économie de la Grèce et la participation de créanciers privés. Ces derniers procèdent à un renoncement volontaire de 53,5 % de leurs créances sur l’Etat Grec et sont désormais créancières non plus de l’Etat Grec mais des Etats de la zone Euro » (via la BCE et le FESF). La structure de la dette a désormais totalement changé : les banques privées sont sorties du risque et les Etats européens y sont entrés,

● 27 septembre, création du Mécanisme européen de stabilité (MES), disposant d’un capital de 700 milliards d’euros. Cet instrument stratégique doit servir à recapitaliser directement les banques de la zone euro, sans alourdir la dette des Etats,

● 2013 et 2014, négociations permanentes Grèce-Troïka sur la politique d’austérité,

● 25 janvier 2015, Syriza, le parti de la gauche radicale remporte les élections,

● Dans la nuit du 26 au 27 juin 2015, Alexis Tsipras décide de faire un referendum sur le nouveau plan de la Troïka qui inclue la poursuite de la “perfusion” de la Grèce par l’UE en échange de nouvelles réformes, mais qui n’inclue pas la restructuration de la dette réclamée par la Grèce,

● Le jeudi précédent les élections, le FMI publie un rapport-surprise qui indique que la dette grecque est insoutenable et qu’une restructuration est nécessaire. Le rapport évoque comme pistes un abandon de 30 % de la dette ou encore un moratoire de 20 ans sur les intérêts. L’UE tente de bloquer la publication du rapport, en vain. De son côté, Tsipras utilise ce rapport à l’appui de sa campagne pour le non, arguant que le FMI valide en quelque sorte la pertinence des recommandations du FMI,

● Le juillet 5 juillet 2015, le « Non » l’emporte au référendum

Et maintenant ?

Évidemment, personne ne peut aujourd’hui prévoir ce qui se déroulera dans les jours, les mois et les années qui viennent. Néanmoins, il est intéressant de revenir sur le rapport Goebbels qui ouvra la porte, en 2000, à l’entrée de la Grèce dans la zone euro. Ce même rapport que nous avons cité plus haut et dans lequel il est écrit :

« Il n’appartient pas au Parlement de vérifier à nouveau les données économiques et statistiques fournies aussi bien par la Commission que par la BCE. Le Parlement n’en a malheureusement pas les moyens. »

Dès l’origine, le Parlement européen a des doutes sur la capacité de la Grèce à entrer dans la zone euro. Il ne semble pas non plus très convaincu par la qualité des données économiques qui lui ont été fournies, directement ou non, par ce pays. Mais le choix était politique. Il fallait que la Grèce fût dans la zone euro.

Mais quinze années plus tard, la volonté politique a laissé la place à un « réalisme » économique que le peuple grec n’a pas souhaité prolonger davantage. En effet, la politique menée ces cinq dernières années a créé une cruelle crise sociale et humaine, sans fournir de résultat probant puisque le PIB a chuté de 24 % entre 2008 et 2014, alors que le poids de la dette dans le PIB est logiquement passé de 109 % à 177 %.

Désormais, la fin de l’histoire reste à écrire, mais l’Union européenne, qui n’avait pas voulu se donner les moyens de vérifier les données économiques de la Grèce, va peut-être devoir trouver la bagatelle de 320 milliard d’euros pour absorber la crise grecque.

 

Stéphane Duté (pour Ichtus)

[1] Insee : Critères de convergence (traité de Maastricht)

[2] Rapport du Parlement européen du 15 mai 2000

[3] Imf Economic Reviews: September-december 1999, Numéro 3

[4] Décision du Conseil, du 17 décembre 1999, abrogeant la décision constatant l’existence d’un déficit excessif en Grèce

[5] Slate : “Comment la Grèce est entrée dans l’euro”

[6] Wikipédia : Greek Financial Audit, 2004

[7] L’Obs monde : “La Grèce a rejoint la zone euro par erreur”

[8] Challenges : “Grèce : les clés pour comprendre la crise de la dette européenne”

 

Share This