Démographie et économie : un lien historique

L’ampleur des conséquences prévisibles dues à la chute de la natalité en France et en Europe apparaît en filigrane à travers les projections des démographes. Il est donc nécessaire de s’interroger sur les bienfaits d’une population jeune et nombreuse, afin de dépasser les idées fausses qui parsèment les raisonnements actuels.

Un aperçu de l’histoire des idées démographiques [[- A partir de l’ouvrage de Jean-Didier Lecaillon, “Démographie et économie, analyse des ressources humaines”, Litec Economie 1992 et de la revue “Population”, “Population et Histoire”, Editions de l’INED, janvier-avril 1998.]] est un bon moyen pour entrer de plein pied dans ce monde dominé par la querelle entre malthusiens et anti-malthusiens.

Au cours du XVIème et du XVIlème siècle, le développement du mercantilisme, marqué par le souci omniprésent de se procurer des richesses, n’a pas empêché l’éclosion du populationnisme qui prône les bienfaits de la croissance de la population. Mais l’ensemble de ces thèses ne repose pas encore sur une connaissance scientifique de la population. Néanmoins une intuition apparaît déjà, formulée par Jean Bodin en 1576 en des termes célèbres : “Il ne faut jamais craindre qu’il y ait trop de citoyens, vue qu’il n’y a ny richesse ny force que d’hommes”. Les thèses mercantilistes se sont rapidement traduites par une augmentation des impôts, c’est pourquoi les idées populationnistes s’en sont peu à peu écartées.

Par ailleurs, Cantillon, un économiste du XVIllème siècle a démontré l’existence de trois déterminants en faveur de l’augmentation de la population. Il y a d’une part un mode de vie relativement frugal… loin des velléités de nos sociétés, d’autre part des ressources suffisantes, et enfin l’usage des ressources par les propriétaires, moteurs de l’économie. L’optimisme de Smith, quant à lui, le conduit à affirmer que “la marque décisive de la prospérité d’un pays est l’augmentation du nombre de ses habitants”. De plus la croissance démographique dépend des lois économiques.

Ainsi, lorsqu’il y a des limites économiques à la demande d’hommes, l’augmentation de la population est freinée. Il y aurait donc une loi de l’offre et de la demande, de sorte que le besoin de main d’oeuvre détermine le nombre d’habitants.

Mais c’est avec Malthus que l’étude de la démographie prend un nouveau visage, lors de la parution en 1798 de l’“Essai sur le principe de population”. Malthus déclare que “le pouvoir multiplicateur de la population est infiniment plus grand que le pouvoir de la terre de produire la subsistance de l’homme”. Aussi l’homme doit-il par tous les moyens pallier aux menaces de la loi de population. En effet, les moyens de subsistance ne croissent pas au même rythme que la population. Par conséquent, lorsque la population augmente, ces hommes sont en trop : ils n’ont pas leur place “au banquet de la nature”. La société n’a pas besoin de la force de travail qu’ils représentent parce qu’elle ne peut pas les nourrir. L’excès de population constitue d’ailleurs un frein actif à son augmentation par la mortalité qu’elle engendre. D’autre part, Malthus prône le retard de l’âge du mariage, le célibat et la limitation des naissances.

Les thèses malthusiennes présentent une vision pour le moins étriquée du potentiel de la terre à produire des richesses, et surtout de la capacité de l’homme à s’adapter et à trouver de nouvelles ressources.

L’ensemble des discours malthusiens a été repris par les libéraux, et Jean-Baptiste Say n’a pas hésité à affirmer qu’il était bien plus important d’épargner que de féconder. D’autre part, en reconnaissant la capacité de l’espèce humaine à se reproduire à l’infini, il met en place un schéma bien précis selon lequel l’augmentation de la population est bornée par le défaut de moyens d’existence. Cependant cette théorie repose sur la prise en compte du rendement, qui constitue le rapport entre la quantité produite et la surface cultivée, et non la productivité qui correspond au rapport entre quantité produite et travail de l’homme.

Pour Ricardo, l’augmentation de la population est naturelle mais les conditions économiques en limitent la croissance. Afin de favoriser le maintien d’une population nombreuse, il faudrait donc développer le progrès technique et le libre-échange afin de promouvoir la croissance démographique par le développement des richesses, et vice-versa.

Le courant anti-malthusien a par ailleurs mis en évidence les bienfaits d’une population jeune et nombreuse pour le rayonnement du pays qui l’abrite, et le dynamisme qu’elle engendre. Ce contre quoi s’est violemment opposé John Stuart Mill, arguant que le maintien de la population à un niveau stationnaire était le seul moyen de conserver un niveau de vie suffisant.

Au XXème siècle, l’effort général de rationalité touche la science de la démographie et se traduit par l’utilisation de modèles. Mais le clivage entre malthusiens et anti- malthusiens demeure. L’analyse démographique s’appuie encore davantage sur des considérations d’ordre économique. Pareto affirme la dépendance mutuelle entre l’évolution démographique et l’évolution économique. Cependant, contrairement à Malthus qui analyse les effets de la croissance de la population uniquement en termes de prospérité, Pareto met en évidence une pluralité de causes : le mode d’organisation de la société, l’utilisation des capitaux, etc… La théorie de Pareto illustre une approche économique de la famille, et lorsqu’il déclare que l’augmentation des richesses conduit à une chute de la natalité par le désir de conserver une vie aisée, il ne fait que décrire le tableau que nous avons aujourd’hui sous les yeux.

La doctrine malthusienne, quant à elle, subit deux courants : l’un qui lui marque une opposition farouche, et l’autre qui lui imprime une réactualisation intéressante. Dans l’ensemble les opposants au malthusianisme formulent des objections importantes. Tout d’abord, la croissance démographique s’inscrit dans un processus de développement économique non négligeable. Elle crée en effet “une pression créatrice”, selon les termes d’Esther Boserup, qui modifie les modes de production. L’augmentation de la population se traduirait alors par une augmentation des ressources, ce qu’Alfred Sauvy soulignait également en reconnaissant l’importance des relations entre le progrès technique et le volume de la population active occupée.

Mais les malthusiens n’ont pas dit leur dernier mot, et, à l’ère du confort, trouvent un écho particulier. Ils affirment en effet que l’augmentation de la population freine la progression des revenus par habitant car le taux d’épargne est inversement proportionnel au taux de croissance de la population. De même l’investissement de productivité dans les secteurs productifs est inversement proportionnel à l’importance de la fécondité.

Cependant le développement économique tient-il davantage à l’épargne ou à l’utilisation de méthodes de travail et d’investissements appropriés ? La politique engagée dans le Tiers-Monde en matière de limitation des naissances illustre de façon flagrante la vision malthusienne de nombreux gouvernants. Tout individu supplémentaire est considéré comme une charge superflue pour la société. Dans les pays industrialisés, le même phénomène existe; on se place donc toujours du côté de ce que la société devra donner à l’homme, sans jamais prendre en compte ce que celui-ci pourra lui apporter [[- Yves-Marie Laulan, “Les nations suicidaires”, Editions F.X. de Guibert 1998.]].

Parce que le clivage demeure autant marqué, et que notre société renvoie l’image de l’application concrète des thèses malthusiennes dans de nombreux domaines, il est un devoir de mettre en valeur les bienfaits d’une population jeune et nombreuse sur la vie économique, à partir du problème de l’emploi et de celui de la croissance.

La démographie peut en effet s’analyser comme un des moteurs de l’économie, au même titre que l’innovation technique ou la monnaie. Que la démographie soit croissante ou décroissante n’a pas les mêmes conséquences sur l’économie [[- Emmanuel Todd, “L’illusion économique”, Gallimard NRF, 1998.]]. Une approche d’abord quantitative, puis qualitative permet de faire apparaître l’impact de la démographie sur l’économie, notamment sur la croissance et l’emploi.

Démographie et économie : des effets directs sur la croissance

C’est en termes de croissance que les bienfaits d’une démographie florissante apparaissent. La consommation, les investissements et l’épargne en sont l’illustration : les comportements ne sont pas les mêmes, si l’on se trouve en face d’une famille jeune ou d’un couple âgé. Selon les termes de Michel Godet, qui ont été repris dans de nombreux articles, à “cheveux gris, croissance molle” [[- Michel Godet, “Emploi : le grand mensonge”, Pocket septembre 1997.]]. Qu’en est-il réellement, et dans quelle mesure les besoins d’une population jeune et nombreuse peuvent-ils être les moteurs de la croissance ?


– A – “Cheveux gris et croissance molle” : inverser la tendance

Plusieurs facteurs montrent la différence d’impact de la démographie sur l’économie en matière de croissance, lorsque l’évolution démographique est dynamique, ou au contraire en phase de vieillissement.



1 – Nature et volume de la demande

Une population vieillissante n’a pas les mêmes besoins ni les mêmes exigences qu’une population jeune. La première demandera surtout des services : notamment en matière de santé, de loisirs, d’assurances, de voyages, de transports et de produits culturels. La seconde en revanche sera plus sensible aux biens de consommation et d’équipement : nourriture, vêtements, logement, équipements ménagers et collectifs, automobile ; et également aux services en matière d’éducation.

L’augmentation de l’âge de la population ne suscite pas spontanément une baisse de la consommation. Les populations âgées consomment et favorisent des transferts au profit des plus jeunes : les transferts intergénérationnels sont nombreux au sein des familles. Cependant, en termes macro-économiques, le vieillissement de la population entraîne des modifications de nature et de structure de la demande qui sont fondamentales. Jean-Pierre Lagrange [[- Jean-Pierre Lagrange, “Démographie, investissements et chômage”, in “Mémoires”, Académie des Sciences, Belles Lettres et Arts de Lyon. T. LIII, 3è série, année 1998, volume 2.]] insiste sur le fait qu’il y a, dans un premier temps, déformation de la structure de consommation, et dans un deuxième temps, écrasement de la consommation.

Les besoins d’une population jeune sont susceptibles de se diversifier. L’arrivée des enfants crée de nouvelles dépenses et nécessite de nombreux changements : l’achat et l’aménagement d’un logement ouvrent de nouveaux horizons -, mais surtout la demande des jeunes est toujours prête à suivre les innovations et l’évolution du marché. Même si les retraités sont des consommateurs exigeants qui sollicitent des innovations en matière de confort par exemple, le dynamisme créatif de la jeunesse ne peut être remplacé ! Cette demande constitue donc un marché mieux équilibré et plus riche en emplois. C’est pour l’ensemble de ces raisons que de nombreux économistes et démographes s’inquiètent du ralentissement de la croissance dans un pays vieillissant.



2 – Investissements frileux et épargne massive : des écueils à éviter.

Les comportements des particuliers face à l’investissement et à l’épargne sont caractéristiques. Un couple âgé n’investira pas de manière audacieuse, comme pourraient le faire de jeunes adultes qui ont la vie devant eux : plutôt que de mobiliser des capitaux en vue d’un projet à venir, il aura davantage des réflexes de thésaurisation. A la fin des années quatre-vingt dix, les quarante-soixante ans sont très nombreux. Cette classe d’âge est tournée spontanément vers l’épargne de précaution [[- “Le vieillissement dans les pays de l’OCDE: un défi fondamental pour les politiques”, “Problèmes politiques” n° 2505, 19 janvier 1997.]]. Elle sait que la génération suivante a des effectifs plus réduits et que le système des retraites sera déséquilibré. Par conséquent le volume de l’investissement risque d’être fortement affecté par l’évolution démographique future.

Les investissements collectifs dans des secteurs comme les transports, les logements sociaux, les infrastructures en général subiront eux aussi le contrecoup de l’évolution démographique. Les décisions des collectivités sont soumises aux impératifs de la population. Face à une proportion de jeunes de plus en plus réduite, les investissements dans le domaine de l’éducation avec la construction d’écoles, de collèges ou de lycées, des transports scolaires, des équipements de loisirs seront remplacés par des investissements ciblés en faveur des populations plus âgées. Les écoles risquent au bout du compte d’être transformées en maisons de retraite !

Les investissements pour la jeunesse seront compensés par l’arrivée sur le marché d’une population qui génère une demande forte et susceptible d’évoluer. Ces investissements seront donc rentables pour la collectivité à moyen et long terme, bien plus que ceux en faveur des populations plus âgées qui ont un coût social élevé.

Pour beaucoup, il n’y aura pas de reprise économique durable sans un sursaut démographique. Michel Godet, avec quelques démographes et sociologues, s’en est fait l’écho dans un vibrant plaidoyer à l’intitulé significatif : “SOS Jeunesse !”, en 1996. La jeunesse devenue minoritaire, le poids des plus âgés jouera même en matière de choix politiques ! Lorsque les comportements d’épargne de précaution des plus âgés prévaudront sur les dépenses de consommation des ménages, les efforts pour favoriser la demande de renouvellement des adultes équipés ne compenseront pas les pertes de consommation et de dynamisme inhérents aux besoins de la jeunesse.

La croissance des investissements est paralysée dans une population où les marchés se rétractent. La diminution du nombre d’enfants et de jeunes ménages, la perte de pouvoir d’achat des jeunes actifs, l’alourdissement des coûts de main-d’oeuvre lié au vieillissement de la population, tout cela contribue à un climat qui n’est pas favorable à la demande, donc à la croissance.



3 – Relancer la croissance

La corrélation entre dynamique démographique et croissance économique reste pour beaucoup une simple suspicion de causalité. Mais Jean-Claude Chesnais [[- Jean-Claude Chesnais, “Le crépuscule de l’Occident, démographie et politique”, Hachette Pluriel, 1996.]] affirme plus formellement que : “Sur la longue durée, le facteur-clé de la croissance dans les pays développés, c’est le nombre”. Cependant, la croissance démographique n’agit pas seulement sur le nombre (besoins, taille des marchés, population active), mais aussi sur la densité : valeur des terrains, concentration de la demande, coût et amortissement des équipements collectifs.

Si la croissance démographique est un des facteurs du développement de l’économie, son impact joue certes sur la croissance, mais aussi sur l’emploi, qui en est une des conséquences. L’emploi est finalement un bon moyen pour prendre la “température” d’une économie, et découvrir la capacité des décideurs à s’adapter aux fluctuations du marché. Le chômage est pour beaucoup de responsables politiques le problème numéro un à traiter. Ses conséquences économiques et sociales ne permettent pas qu’on le prenne à la légère. Cependant, les tentatives mises en oeuvre pour l’endiguer procèdent d’une vision souvent erronée. Les mesures de réduction du temps de travail manifestent la volonté de partager le travail pour qu’un plus grand nombre puisse en bénéficier. Il s’agit là d’une position généreuse certes, mais de nature malthusienne puisqu’elle suppose la limitation de la quantité de travail disponible.

Comment définir une politique de l’emploi sans connaître les principales composantes de la population et leurs évolutions : jeunes inactifs mais consommateurs, population active en âge de travailler, population âgée “inactive” ? L’analyse démographique regroupe précisément l’ensemble de ces informations.



– B – Impact de la démographie sur l’emploi



1 – Croissance, démographie et emploi

L’évolution démographique sera-t-elle la solution miracle pour résorber le chômage ? Si l’on considère le scénario des projections démographiques, le vieillissement de la population et la baisse de la fécondité devraient conduire à une baisse de la population active française dès 2006. Nous sommes alors bien loin des discours découragés que l’on entend sans arrêt : “Ce n’est pas la peine d’avoir des enfants, s’ils doivent rester chômeurs toute leur vie !”.

Par conséquent le remède du chômage serait déjà présent dans les analyses des démographes, c’est-à-dire la réduction de la population active. Mais le problème du chômage sera-t-il pour autant résolu ? Un simple attentisme ne suffira pas à endiguer en profondeur les difficultés, contrairement à ce que pensent bon nombre de nos contemporains [[- Jean Boissonnat, “La fin du chômage en l’an 2010”, “Le Monde” du 4 novembre 1998.]]. Le poids des plus âgés qui pèsera sur les jeunes actifs de moins en moins nombreux aura des conséquences graves sur l’économie. Quel sera le dynamisme d’un pays dont les travailleurs seront écrasés par la charge d’une population âgée de plus en plus nombreuse ?

La véritable interrogation provient du rapport entre augmentation de la population et croissance de l’emploi. L’exemple américain est devenu un cas d’école : en vingt ans, de 1975 à 1994, la population américaine a augmenté de quarante-cinq millions, le nombre d’emplois de trente sept millions, et le chômage a baissé [[- Jacques Bichot et Michel Godet, “Mamy-Boom et Baby-Krach”, Cahiers du LIPS n° l0, avril 1998, CNAM Paris.]]. L’impact de l’immigration et la prolifération des “petits boulots” ne sont pas les seules explications. La vitalité économique des Etats-Unis a permis la création de dix millions d’emplois ces quatre dernières années.

Bon nombre d’économistes affectent de ne pas voir le lien entre croissance économique, création d’emplois et dynamique démographique. Les “trente Glorieuses” et le “Baby-boom” ont été simultanés et la vigueur de la démographie reste aux Etats-Unis le soutien de la prospérité économique : le taux de fécondité y est de deux enfants par femme en moyenne et la population augmente.

Même si le lien de causalité entre l’emploi et la population reste une présomption, sa force est bien réelle et la démonstration inverse n’a pas été faite [[- Jacques Bichot, “La croissance forte est à la fois indispensable et possible”, “Le Figaro” du 6 mars 1997.]]. Les nouveaux produits et les nouveaux services liés au progrès scientifique et technique ne suffiront pas à compenser la réduction de la demande venant d’une population vieillissante. Par conséquent, dans une Europe grisonnante, si la croissance marche au ralenti, l’emploi ne risque pas de reprendre vigueur, et le coût des plus âgés pèsera lui aussi sur l’emploi.

La consommation et les revenus de la population dépendront de la structure par âges. Les emplois dus aux investissements de capacité, qui visent à satisfaire les besoins en augmentation sur le long terme, sont créés dans un court délai, mais ils dépendent des perspectives futures des marchés, donc de l’évolution démographique. La croissance de la population crée donc, face aux enjeux d’une telle décision, une “pression créatrice” favorable à l’investissement et donc à l’emploi.

Les entreprises, compte tenu du contexte démographique, ont privilégié les investissements de productivité, qui permettent de produire autant avec moins de main d’oeuvre. Elles ne se sont pas lancées dans des investissements de capacité, pourtant plus favorables à l’emploi. La France crée ainsi peu d’emplois parce que ses perspectives démographiques ne sont pas engageantes.

Le facteur démographique détermine pour beaucoup les anticipations à moyen et long terme des dirigeants d’entreprises et par conséquent la vitalité globale de l’économie. Comme le disait Alfred Sauvy, il n’y a pas de dynamique sociale et économique, sans dynamique démographique.



2 – Politique de l’emploi et population active

L’inspiration malthusienne pour le traitement du chômage est particulièrement visible à travers de nombreuses mesures, c’est pourquoi il est urgent de proposer une alternative pour fonder une politique de l’emploi qui porte ses fruits.



a) Les malthusiens résoudront-ils le problème du chômage ?

Le chômage en France est élevé, mais sous-estimé. Le taux de chômage prend en compte les demandeurs d’emploi par rapport à la population active, alors que dans cette dernière, un grand nombre d’individus bénéficient de la garantie de l’emploi, donc n’ont aucun risque de se retrouver un jour au chômage. Le taux de chômage réel serait alors mieux mesuré par le rapport entre les demandeurs d’emploi et la population active non protégée. Il faudrait également y ajouter ceux qui bénéficient du traitement social du chômage et qui ne sont pas pris en compte.

De plus, le taux de chômage des jeunes est considérable. Les études s’allongent en raison de la situation du marché de l’emploi, mais les jeunes ne sont pas prêts pour autant à réussir leur entrée dans la vie active. En témoignent les laissés-pour-compte toujours plus nombreux. D’autre part, en France, ce que l’on appelle communément les “petits boulots” sont négligés, alors qu’ils constituent bien souvent un marchepied utile vers un emploi plus stable.

Aujourd’hui la croissance de la population active due aux générations nombreuses d’après-guerre, n’est plus alimentée par la demande de biens et de services; elle est freinée par le ralentissement progressif de la croissance démographique. Devant les perspectives démographiques qui se font jour, il est nécessaire de mobiliser le potentiel de création d’emplois qui réside dans les forces vives de notre économie !

Au milieu des tergiversations sur la politique à suivre, ou à ne pas suivre, ce sont les jeunes qui sont sacrifiés. La population active qui bénéficie d’un emploi bloque le système, à grands renforts de conventions collectives, et empêche la mobilité des salariés, handicapés par le manque de formation professionnelle.

Libérer le marché du travail est essentiel pour permettre de créer des emplois. La réduction de la population active entre 2005 et 2010, due à la cessation d’activité des générations nombreuses d’après-guerre, ne doit pas faire oublier les générations moins nombreuses qui arriveront alors sur le marché du travail. Pour elles aussi, une politique cohérente de l’emploi est nécessaire dès aujourd’hui, car le problème du chômage ne se résoudra pas tout seul.



b) Taux d’activité et emploi

Si l’on reprend la définition du taux d’activité [[- Béatrice Majnoni d’Intignano, “L’usine à chômeurs”, Tribune Libre, Plon 1998.]] comme le rapport entre la population active (travailleurs et chômeurs en recherche d’emploi) et la population potentiellement active (entre 15 et 65 ans) et son évolution, on observe un statu-quo révélateur. Le taux d’activité en France est de 55% : il a subi peu de changements et reste faible. Or la constance de ce taux global s’explique par le fait que le taux d’activité des femmes a augmenté : il a été multiplié par deux entre 1945 et 1968, alors que celui des hommes s’est sensiblement réduit. Aux Etats-Unis en revanche, le taux d’activité a augmenté de 12% depuis les années soixante-dix : non seulement le taux d’activité des hommes est resté stable, mais il n’a pas empêché celui des femmes de grimper considérablement.

Ce qui caractérise la France, c’est le très bas taux d’activité des jeunes et des plus âgés, excepté pour les femmes. Alors que le pourcentage des jeunes de moins de quinze à vingt-cinq ans qui travaillent est de 22% en France, il avoisine les 55% en Allemagne, en Angleterre et aux Etats-Unis. En outre, le taux d’activité des plus de cinquante-cinq ans est passé en vingt ans de 80 à 30% ! Les plus jeunes et les plus âgés sont donc exclus du circuit de l’emploi.

L’évolution des taux d’activité permet de faire cette constatation frappante : les personnes qui travaillent sont concentrées dans une fourchette de plus en plus réduite, ce qui rend plus grave encore le phénomène du vieillissement face au problème de l’emploi et aux charges que représente pour les actifs le nombre croissant des inactifs âgés.



c) La dynamique de la création d’emplois

Partager le travail pour résorber le chômage revient à mettre quelques chômeurs avec les actifs. Cela fait baisser le taux de chômage, mais cela ne fait pas augmenter le taux d’activité. Or le volume du travail n’est pas figé dans une économie, on l’a vu aux Etats-Unis : il peut se développer si des emplois sont véritablement créés, et que l’emploi n’est pas simplement partagé. Lorsque des emplois sont créés, des inactifs viennent rejoindre la masse de ceux qui travaillent et par conséquent le taux d’activité augmente, ce qui diminue le taux de chômage dans les mêmes proportions.

Les perspectives sont alors bien différentes. En créant des emplois on a créé des activités nouvelles, des entreprises dont l’essor a contribué à son tour à nourrir la croissance c’est-à-dire l’enrichissement de la population et de l’économie. L’emploi crée l’emploi : lorsque le cercle vertueux de la croissance est enclenché, c’est la société tout entière qui en bénéficie.

Conséquences du vieillissement



– A – Coût social et coûts de production

Si l’on considère qu’une population qui vieillit coûte cher en matière de dépenses de santé notamment, donc de protection sociale, on peut se demander si le coût de la protection sociale prise en charge par l’entreprise n’alourdit pas le coût du travail et par conséquent les coûts de production [[- Jacques Bichot, “Démographie, protection sociale et coûts de production”, in “Mémoires”, Académie des Sciences, Belles Lettres et Arts de Lyon. T. LIII, 3è série, année 1998, volume 2.]]. Quelle que soit la forme du prélèvement : cotisations sociales ou impôt, dans tous les cas la source du revenu est l’entreprise. L’accroissement des coûts de production pèse alors sur la capacité de l’entreprise à faire face à la compétitivité internationale.

Lorsque l’entreprise paie des cotisations patronales, ou que le salarié est prélevé sur le salaire qu’il reçoit, l’argent qui part dans les caisses de la Sécurité sociale ne reste pas dans celles de l’entreprise, et donc ne pourra pas se convertir en investissements. Dans un pays en état de déséquilibre démographique où la demande sociale est importante, la charge des inactifs âgés qui pèse sur les actifs paralyse la croissance en freinant celle des entreprises.

Certes le coût du travail dépend aussi du niveau de vie du pays : dans une économie développée comme celle de la France, plus le niveau de vie est élevé, plus la main d’oeuvre coûte cher. Mais des actifs de moins en moins nombreux ne coûteront pas moins cher aux entreprises si le poids de la protection sociale s’accroît.

Dans les paramètres pris en compte par l’employeur, il y a cette composante essentielle du coût social qui peut devenir un frein pour l’emploi et l’investissement et, à terme, toucher l’ensemble de l’économie nationale en introduisant une tendance au repli, à la récession et à la “délocalisation” ou à la fuite des jeunes entrepreneurs à l’étranger.

Le système de protection sociale doit être réorganisé : l’effet butoir des prélèvements obligatoires empêche de les augmenter sous peine de réduire les incitations à l’activité. Il faudrait en fait partager entre un plus grand nombre d’actifs le poids de la protection sociale. Le coût du vieillissement pèse sur une fraction trop restreinte de la population et de manière excessive sur les entreprises.

De plus, il faut éviter que les services sociaux soient rationnés pour cause d’incompatibilité avec l’économie d’échange. On le voit bien : sous peine d’asphyxie, l’ensemble du système doit être repensé afin de concilier impératifs sociaux et impératifs économiques. L’entreprise reste l’acteur principal de la croissance, mais sa valeur ajoutée ne doit pas être la cible de toutes les convoitises sous peine de voir partir les forces vives de l’économie.

Enfin, si le vieillissement de la population présente un coût, il faut se demander s’il ne constitue pas aussi un frein à l’innovation et à la créativité, sans oublier toutefois que parmi les savants beaucoup ont les cheveux gris, et que cela ne les empêche pas de partir à la recherche de nouvelles découvertes avec l’enthousiasme de leurs vingt ans !



– B -Innovation, dynamisme et créativité

Une population qui vieillit est-elle condamnée à se réfugier dans le passé, à refuser toute idée novatrice ? La question de la capacité à innover mérite d’être posée face à la situation démographique d’un pays comme la France.

Les économistes et les démographes sont soucieux du vieillissement et de ses conséquences : ils craignent une perte de vitalité en même temps que le nombre des jeunes diminuera. Les directeurs des centres de recherche par exemple restent vigilants pour conserver une proportion suffisante de jeunes recrues [[- Robert Jamen, “Démographie et innovation”, in “Mémoires”, Académie des Sciences, Belles Lettres et Arts de Lyon. T. LIII, 3è série, année 1998, volume 2.]]. Si l’âge n’est pas un critère d’intelligence, il est vrai que l’audace et le goût d’entreprendre sont souvent l’apanage de la jeunesse. Dans une population plus vieille, on peut imaginer que moins de projets innovants verront le jour, non par manque d’imagination, mais tout simplement parce que le besoin ne s’en fera pas sentir.

La maturité et l’expérience acquise par les personnes âgées n’est certes pas négligeable. Elles donnent une vision plus responsable et plus cohérente des projets. Mais les jeunes, qui ont toute la vie devant eux pour réaliser d’autres expériences, oseraient sans doute davantage prendre des risques et trancher.

Cette attitude, qui ne peut être prouvée de manière rationnelle, se retrouve dans la mentalité d’investissement des jeunes, qui est souvent plus développée que chez les plus âgés portés à vivre davantage sur les fruits du passé. Croire en l’avenir suppose qu’il s’ouvre largement devant soi.

Enfin, en matière de technologies avancées, les plus jeunes bénéficient d’une formation beaucoup plus actuelle et sont donc mieux armés pour relever les défis de l’innovation. Au demeurant, on ne peut pas nier que des gens plus âgés, et cela se retrouve chez les chercheurs, ont eux aussi les capacités de se mobiliser pour un projet nouveau. Mais la volonté de changer et la capacité créatrice ne trouvent-elles pas leur source principale au sein de la jeunesse ?

A travers l’analyse de certaines facettes de l’économie, il apparaît maintenant plus clairement que, dans les pays développés comme le nôtre, il y a bien conjonction entre croissance démographique et croissance économique. Démographie et économie vont de pair, les responsables politiques commencent à reconnaître cette évidence, mais ils restent encore trop timides face à l’ampleur des enjeux.