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« La chrétienté ne donne que dans l’épreuve l’exacte mesure de sa force. Ce n’est pas le malheur qui la rend forte, mais il y remet chacun à sa place, et les saints au premier rang », écrit Bernanos dans sa Lettre aux Anglais. Pour l’écrivain, ces saints ne sont pas, le plus souvent, ceux qui sont le plus en vue mais « cette humanité si peu digne de l’attention des observateurs et de l’objectif des caméras ». Et « sitôt que se trouve menacée, non les trésors de l’Église ou ses prestiges, mais sa Foi, les pauvres diables insignifiants dont je parle deviennent des Martyrs ».

Bernanos tient que le levain de ces gueux relève la « pâte grossière » de ce qu’il appelle « l’opinion chrétienne moyenne ». Il ajoute que « le doux entêtement de ces prédestinés a fait couler plus de sang – le leur – que tout l’orgueil des conquérants ». Certainement, les exemples fourmillent dans l’histoire de rois et conquérants qui ont bâti une chrétienté. Mais sans le petit nombre des saints, sans le christianisme, il n’y a pas de chrétienté.

La chrétienté est un espace géographique où le christianisme imprègne les réalités sociales, la culture et les modes de vie. Dans la religion de l’incarnation, la Cité de Dieu construit la Cité des hommes. Elle la construit de main d’homme, avec les heurs et malheurs, les grandeurs et les bassesses, avec des bons et des méchants. Mais d’abord donc, avec les saints.

Sommes-nous encore en chrétienté ? Non, si l’on se réfère à la Chrétienté jadis héritière de l’empire romain. Mais oui, dans une certaine mesure, si l’on considère que le christianisme imprègne encore une certaine vision universelle portée par l’Occident. Cette vision est bien malade et partielle, mais l’homme occidental aspire toujours à une conception universelle de l’homme considéré dans sa dignité, sa liberté, ses droits, etc.

D’une certaine manière, nous désirons encore vivre du caractère sacré de la personne humaine. Et lorsque l’atteinte à la dignité de l’homme survient, Bernanos assure que « si [nous n’étions] pas chrétiens, s’il ne coulait dans [nos] veines le sang de l’antique chrétienté, elle ne scandaliserait pas plus [nos] consciences que le meurtre d’un esclave n’eût révolté jadis un citoyen de Rome ou de Carthage ».

Certes, l’homme occidental est partiel dans ses indignations. Il étouffe parfois sa conscience, poussant le déni jusqu’à ériger certaines atteintes à la vie en droit fondamental. Cette insistance dans l’autojustification vient peut-être du fait que, précisément, sa conscience n’est pas tranquille. Le barbare ne prenait pas cette peine d’habiller sa barbarie des atours de la civilisation.

Cependant, proposez par exemple à l’homme occidental de bâtir la structure sociale sur un système de castes où tous les hommes ne bénéficient pas d’une égale dignité, comme en Inde ; vous verrez comme il réagira. Il réagira avec sa mentalité chrétienne, même s’il ne se dit plus chrétien. Parce que l’égale dignité humaine coule dans les veines du christianisme.

Je dirais donc que la pâte chrétienne est encore là, quoiqu’un peu « zombie » et perdue. Il lui faut le levain et le sel de ces « pauvres diables insignifiants » que décrit Bernanos. Ces gueux sont probablement là, parmi nous. Mais l’heure de l’épreuve ne les a pas encore révélés à nos yeux.

Guillaume de Prémare
Chronique Radio Espérance du 17 juin 2016

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