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C’est en France également que l’enjeu culturel peut avoir une importance toute particulière, parce qu’il ne faut pas méconnaître, sous prétexte que la France est devenue un petit pays dans la politique mondiale, l’immense apport qu’a représenté la civilisation française presque deux fois millénaire pour le patrimoine culturel de l’humanité et de l’Occident. Il ne faut pas oublier cette extraordinaire importance de la France dans l’élaboration du patrimoine culturel sous toutes ses formes.

La culture est victime quotidiennement, dans nos sociétés, de la présence et de l’action de toute une série de forces et de phénomènes subversifs que j’appelle des contre-cultures [[« Culture et contre-cultures », titre de l’ouvrage de Jean-Louis Harouel qui traite de ce sujet, publié aux PUF, prochainement réédité.]]. Ce n’est pas la seule appellation qu’on peut leur donner, néanmoins je les ai rassemblés sous ce vocable car l’action qui est la leur, d’une manière volontariste ou d’une manière occasionnelle et incidente, est dans tous les cas une action contre culturelle.

Des origines américaines
Derrière cette appellation de contre-culture, il y a le phénomène du gauchisme américain qui, historiquement, s’est développé aux Etats-Unis dans la décennie 1960; il a eu des retombées en Europe, dont la plus spectaculaire est indiscutablement la crise de Mai 68.

Cette contre-culture américaine des années 60 est marquée par une subversion politique et une subversion dans le domaine des traditions culturelles. Lorsque l’on parle de la « culture américaine », on l’évoque toujours par opposition à la vraie culture qui est la culture traditionnelle européenne. Mais Disney Land, les Mac Do, les jeans, le pop, etc… (qui ne sont que des divertissements et des modes de vie des masses américaines), n’ont rien à voir avec l’authentique culture américaine qui existait et existe toujours aux Etats-Unis et correspond à la culture anglo-saxonne de qualité.

Comme l’écrivait Allan Blum, auteur de « L’âme desarmée », les fondements de la culture américaine, c’étaient la Bible et Shakespeare. Il ne faut pas oublier qu’aux Etats-Unis, au XIXème siècle, un roman de Walter Scott ou un roman de Dickens constituaient un événement car les Américains étaient un peuple de lecteurs.

Les choses ont changé au XXème siècle où les Etats-Unis sont devenus majoritairement un peuple de non lecteurs. La mondialisation du mode de vie américain est une mondialisation de la crétinisation et de l’abrutissement par un divertissement imbécile.

Un contenu idéologique
Par ailleurs, la contre-culture américaine des années 60 possède un contenu idéologique fondé en art sur la reprise du dadaïsme et caractérisé par une haine de la culture, de la tradition, de sa propre civilisation, de l’idée même de civilisation.

Allan Blum, qui a étudié très scrupuleusement le contenu de cette contre-culture américaine, a montré qu’il était marxiste, mais qu’il était également animé d’un nihilisme d’inspiration Nietzschéenne.

Elle offre actuellement une nouvelle figure d’elle-même avec le « politiquement correct », la « political correctness » des années 80-90, qui a fleuri dans les universités américaines et se réclame d’ailleurs des maîtres à penser heideggeriens, comme Barthe, Foucault, qui furent les maîtres à penser de Mai 68.

On voit bien la filiation qui existe entre la contre-culture des années 60 et le politiquement correct des universités américaines des années 80-90.

Ces auteurs, Barthe, Derida ou Foucault, ont développé l’idée qu’il n’y a pas de vérité, que tout est subjectif et contingent. En littérature, ce mouvement idéologique prend la forme du « déconstructionnisme ». Il consiste à confisquer le contenu de l’œuvre pour y substituer la glose impressionniste de l’interprète; c’est une négation du contenu de l’œuvre au profit du moi subjectif de l’interprète.

Cette méthode d’approche s’oppose radicalement aux méthodes d’action culturelle préconisées par le Centre de Formation, qui vous invitent à prendre les œuvres artistiques à bras le corps. Ce qui me paraît essentiel. C’est la démarche qui permet d’arriver à une construction de la culture en établissant le contact le plus personnel, le plus étroit, le plus intime possible avec l’œuvre.

Ce déconstructionnisme livre sans défense les grands auteurs du passé aux attaques de leurs interprètes, ceux-là mêmes qui se réclament du politiquement correct; les plus redoutables ont été, dans les universités américaines, les activistes noirs et les activistes féministes. L’on assiste à une condamnation du patrimoine de la culture européenne au motif que ce patrimoine aurait été l’œuvre d’hommes, mot haïssable déjà, de mâles, de blancs, de morts et d’européens…

L’ethno-centrisme
Le patrimoine culturel européen est remis en cause au nom du péché d’ethno-centricisme. Cette idée d’ethno-centrisme joue un rôle essentiel de subversion et de contestation dans le domaine de la culture, du patrimoine littéraire, du patrimoine artistique.

Elle joue un rôle essentiel parce qu’elle est cautionnée par les choix idéologiques actuels de notre anthropologie, qui mettent toutes les civilisations sur le même plan; le politiquement correct en déduit que de toutes les civilisations, il y en a une qui n’est pas légitime, la civilisation occidentale.

Toutes les civilisations sont légitimes, sauf la civilisation occidentale; ce qui aboutit à remettre en cause, dans une large mesure, la culture en tant que telle.

Dans certaines universités américaines, après des agressions intellectuelles, des revendications, des contestations, animées notamment par des noirs, et par des individus appartenant à des minorités sexuelles, le cours classique de littérature, ou d’histoire de la littérature, a été remplacé par des cours fondés sur les écrits de noirs, d‘hispaniques, d’homosexuels…

Vous voyez ici à quel point cette contestation du politiquement correct peut avoir des effets sur la transmission même du patrimoine culturel.

La modernité artistique
Un autre aspect majeur de la contre-culture, dont la contre-culture des années 60 représente un moment, c’est la modernité artistique.

La modernité artistique est née avec le siècle; elle se caractérise dans l’ensemble – il y a toujours des nuances à apporter – par sa haine du passé, de la tradition, de la mémoire, du métier d’artiste, du beau et de l’idée même qu’il faille rechercher le beau, que le beau puisse exister. La modernité artistique apparaît fondamentalement comme une contre-culture.

Et puis il y a ce qu’on a coutume d’appeler le post modernisme, qui caractérise les deux dernières décennies de ce siècle. Il est un peu déconcertant au premier abord, parce qu’il réhabilite le passé. Il réhabilite le passé, il renoue avec lui, mais ne va pas pour autant jusqu’à renier la contestation et la subversion de la modernité. Reste présente l’idéologie anti art et anti culture de la modernité.

Ce qui fait que le post modernisme marie dans le même corpus la tradition et la négation de la tradition, la tradition et la subversion de la modernité, ce qui corrompt la tradition, et fait que le post modernisme reste, en dépit des apparences, une contre-culture.

Tout est culture !
Cette idéologie règne officiellement en France depuis 1981, depuis que M. Jack Lang a pris les rênes de ce ministère qui n’a pas sa raison d’être et qu’on intitule le « ministère de la culture ». Il n’est pas prouvé que la culture ait besoin d’un ministère car si ce ministère est celui de la culture cela veut dire que la culture n’est pas ailleurs. Par exemple, tout ce que vous faites à l’Université n’aurait aucun rapport avec la culture, ce qui est quand même un peu fort.

Dans la décennie 90, un certain nombre de bons esprits avaient réclamé sa suppression, je crains que dans l’état actuel des choses, ce ne soit aussi utopique que la disparition des colonnes de Buren et de la pyramide du Louvre qui, pourtant, j’en suis persuadé, disparaîtront un jour. L’URSS a bien disparu, c’est un grand signe d’encouragement !

M. Jack Lang a officialisé en France une équation selon laquelle tout est culture. L’idéologie du tout est culture, dont nous ne sommes pas sortis puisque les prétendues alternances politiques n’ont rigoureusement rien changé dans ce domaine. Messieurs Léotard, Douste Blazy et consorts n’ont été, au ministère de la culture, que de pâles reflets de Jack Lang avec en moins son culot et son talent de bateleur. Et cela par peur des milieux du culturel et de l’art mis en place et dominés par Jack Lang .

Donc tout est culture. Cette idéologie falsificatrice joue sur les mots et met à profit le fait que les anthropologues et les sociologues ont pris l’habitude de donner au mot culture, sur le plan technique, un sens très large. De manière très malhonnête intellectuellement, on utilise ce sens très large pour subvertir la culture et la notion traditionnelle de culture.

C’est une idéologie égalitariste qui pousse jusqu’à leur terme, et ce terme est pervers, les logiques égalitaires des sociétés démocratiques. Une idéologie qui noit la culture dans le magma sociologisant des cultures. Pour les anthropologues et les sociologues, la notion de culture est très large, elle inclut tout, jusqu’aux manières différentes, ce n’est pas moi qui l’affirme mais un anthropologue [[- Norbert Rouland, anthropologue, professeur à Aix-en-Provence, « Aux confins du droit », Paris, 1991.]]… « de déféquer ». Nous sommes loin ici de notre conception traditionnelle de la culture.

Dans ce phénomène du tout est culture, je distinguerais deux étapes principales.

– L’époque Bourdieu :
La première étape fut la grande époque Bourdieu, Bourdieu est en France un sociologue célébrissime, c’est un marxiste et, dans la mesure où il s’est attaché aux questions de la culture, sa sociologie est marxiste et anti-culturelle.

Bourdieu a entrepris, dans les années 1960, de déligitimer la culture en affirmant que la culture n’était pas « la » culture mais la « culture d’une certaine classe sociale dominante ». L’on voit apparaître, dans les années 60, ces appellations de « culture de classe » ou de « culture bourgeoise ». La culture bourgeoise est un instrument de domination de la classe dominante sur les classes aliénées, donc cette culture doit être détruite.

– Le divertissement médiatique :
Actuellement, on ne parle plus tellement de culture bourgeoise, mais l’idéologie du tout culturel va néanmoins subvertir « la » culture en la mettant à égalité avec toutes les formes du divertissement.

Divertissement essentiellement véhiculé par les média qui va bénéficier, d’une manière tout à fait injustifiée, de ce que le philosophe Alain Fienkelkraut appelle le « label culturel ».

Le divertissement médiatique, le système médiatique est le lieu d’une contre-culture qui submerge la société avec d’autant plus d’autorité et d’arrogance que cette contre-culture du système médiatique bénéficie indûment du statut de culture, au nom du théorème du « tout est culture ».

Cette idéologie du « tout est culture » laisse la culture désarmée face à l’hégémonie de la contre-culture du divertissement médiatique.

La technique moderne – il faut tenir compte de ce que la technique existe en tant que telle -, au stade où elle est parvenue, agit comme une contre culture et il semble qu’on puisse établir un rapport inverse entre le niveau technique d’une société donnée et ses aptitudes à la création artistique et littéraire (on rejoint d’ailleurs des intuitions aussi bien de Bernanos que de Heidegger sur le rôle culturellement néfaste de la technique).

L’élaboration millénaire du patrimoine artistique et culturel a bénéficié, paradoxalement, des limites techniques de la société. En sens inverse, les possibilités techniques illimitées de notre époque se sont retournées, dans une large mesure, contre la culture et contre les formes traditionnelles de l’art : peinture, sculpture, etc…

Bien sûr il y a aussi des arts nouveaux nés de la technique, mais ces arts tout en ayant une très grande valeur, sont des arts qui, faisant exclusivement appel à l’image, sont culturellement moins efficaces que les arts anciens.

Nous avons parlé des contre-cultures, de l’aspect négatif du diagnostic. Pour essayer de défendre efficacement la culture il faut arriver à essayer de la retrouver dans la négation, la subversion générale dont elle est la victime.

Comment identifier le vrai visage de la culture ?
Comment retrouver le vrai visage de la culture, comment l’identifier ? Pour le retrouver il faut d’abord l’identifier.

Certainement pas en se servant du mot culture. La culture est victime d’une langue de bois, dès lors que le mot culture est mis à toutes les sauces au nom de l’emploi qu’en font les anthropologues et les sociologues.

Puisque la culture ce sont les mentalités, les mœurs, les modes de vie, les comportements, tout est culture. Je me rappelle avoir, en 1981, découpé un article du « Monde » ou Jean Marie Domenach cherchait les aspects positifs de la culture de masse dont il voyait la manifestation dans le blue jean et la pop music. Evidemment c’est une conception particulière de la culture.

Vous n’avez qu’à écouter n’importe quelle radio ou télévision, ouvrir la plupart des journaux, pour constater qu’on vous parle de culture de toutes les manières; de culture de gestion, de culture d’opposition, de culture des banlieues, de culture des gangs, de culture du révolver, de culture du tag, etc..

Cette langue de bois est rendue possible par le fait qu’il y a une totale dissolution du mot culture, qui règne en maîtresse dans la société actuelle.

Accidentellement, le mot culture peut désigner la vraie culture, mais plus généralement il recouvre les visions, les mentalités, les mœurs, les systèmes de croyances, les modes de comportements, voire la totalité sociale. Le mot culture est devenu un terme valorisant et vague pour désigner ce qui est plus précisément l’identité d’un groupe donné.

C’est donc un mot flou, c’est un mot tarte à la crème, qui a une connotation valorisante, qui dispense de penser avec précision et permet de fausser les cartes.

Cet emploi du mot culture, je l’ai mis en rapport avec ce que Tocqueville écrit à propos de la démocratie et de la manière dont les peuples démocratiques utilisent les mots. A propos du langage, il observe que les peuples démocratiques aiment mieux l’obscurité que le travail et affectionnent les mots qui rendent l’expression plus rapide et l’idée moins nette.

L’expression plus rapide et l’idée moins nette, voilà qui éclaire admirablement l’utilisation qui est faite à notre époque du mot culture : tendance à la facilité en matière terminologique, en matière de langage. Tendance de fond à la facilité sur laquelle viennent se greffer des démarches très volontaires de subversion.

On peut essayer de retrouver la vraie culture, non pas grâce au mot culture, mais grâce à l’adjectif « cultivé ». Quand vous trouvez l’adjectif cultivé, vous êtes sur la bonne piste, il y a de la vraie culture derrière. L’adjectif cultivé n’a pas connu la même subversion, à telle enseigne que les sociologues qui veulent désigner la vraie culture, dans leurs catégories conceptuelles, l’appellent tout simplement « la culture cultivée ». Cela se passe de commentaires ! Ce qui veut dire que toutes les autres, c’est-à-dire l’essentiel de ce qu’on appelle culture, n’a aucun rapport avec la culture…

L’adjectif cultivé nous ramène au sens classique du mot culture. Il est issu de ce que les anciens appelaient la cultura animi, la culture de l’âme qui tire le sens de culture, vers les choses de l’esprit. Mise en valeur de l’esprit, mise en valeur de l’âme, cette idée de culture, fondée par les romains, est elle-même héritière de la païdeia des grecs et il semble même que ce soit en voulant traduire en latin la notion grecque de païdeia que Ciceron ait forgé le terme de cultura animi, le terme de culture.

Je crois qu’il ne faut pas manquer de saluer au passage l’importance de Cicéron dans notre tradition de culture, dans notre tradition intellectuelle : le nombre de termes comme celui de culture dont nous sommes redevables à Cicéron, est tout à fait remarquable.

Pour cette culture authentique, l’idéologie du « tout est culture » témoigne le plus profond mépris. Mépris pour cette conception classique de la culture, mépris aussi pour les groupes sociaux qu’on affuble d’une prétendue culture qui n’a pas de rapport avec la culture. Parler de la culture des banlieues, c’est se moquer cruellement de ceux qui ont ces mentalités et ces mœurs sans rapport avec la culture; baptiser leurs comportements culture, c’est leur interdire l’ambition et la possibilité d’accéder un jour, en tout ou en partie, à quelque chose qui se rapproche de la vraie culture.

Mépris de l’être humain et régression culturelle
La conception moderniste de la culture est sous tendue, en effet, par un immense mépris de l’être humain. Un immense mépris de l’être humain et du plus grand nombre, qui est implicitement jugé incapable de culture vraie et affublé de cette possession d’une culture dérisoire.

Cela traduit à la fois une volonté subversive et une démarche égalitariste : il faut que tout le monde ait une culture dans la société. Il ne peut pas y avoir des gens cultivés, des gens moins cultivés et des gens pas cultivés. Il faut que tout le monde ait une culture dans la société, nous rejoignons les logiques démocratiques de nos sociétés : l’égalitarisme.

L’égalitarisme culturel est peut-être le pire de tous car, pour celui-là, on ne peut même pas avoir d’illusions. L’égalitarisme économique est une tragique impasse, mais ceux qui l’ont prôné, tout au moins dans les commencements, ont pu penser de bonne foi que prendre aux gros pour donner aux petits pouvait aboutir à la création d’une société plus heureuse. Cela ne marche pas mais, au départ, une démarche égalitariste peut sembler à certains une démarche de bon sens parce qu’il y a effectivement une richesse redistribuable.

Mais en matière de culture on ne peut pas redistribuer la culture de quelques-uns à tous. On peut aider ceux qui n’ont pas la culture à accéder à tout ou partie de cette culture, mais l’idée d’une redistribution de la culture est une absurdité. Il ne peut même pas y avoir d’égalitarisme culturel de bonne foi.

A défaut de répartir la culture dans la société, on répartit, on redistribue le terme de culture. Ce qui est parfaitement dérisoire et, à terme, provoque une égalisation par le bas par une terrible régression culturelle d’ensemble.

On pourrait penser, à première vue, que cette idéologie égalitariste du « tout est culture » constitue une perversion de la démocratie. En réalité, c’est une pathologie inhérente à la démocratie.

Tocqueville a montré que les deux grandes passions démocratiques sont l’individualisme et l’égalitarisme : « la démocratie est fondée sur la théorie de l’égalité appliquée aux intelligences ». C’est ce postulat démocratique d’égalité d’intelligence qui se trouve à l’origine de l’égalitarisme culturel actuel, avec d’une part son idéologie du « tout est culture » et, d’autre part, son autre grand effet pervers qui est l’exigence de résultats scolaires identiques pour tous.

Idéologie et technique
L’idéologie a donc une grande part dans la crise de la culture qui affecte nos sociétés, mais ces effets négatifs de l’idéologie se conjuguent avec un certain nombre d’aspects négatifs de la technique moderne.

La technique peut le meilleur et le pire. Elle rend les plus grands services qui ont leurs corrollaires néfastes. Ainsi le téléphone rend les plus grands services, mais il fait disparaître la correspondance et les lettres. Aujourd’hui il semble artificiel de s’écrire. Nous sommes dans une société sans traces. Heureusement la technique, par un méandre de son cheminement, a inventé la télécopie qui réintroduit l’écrit. Globalement la technique fonctionne contre l’écrit, mais incidemment par la télécopie elle réintroduit en partie l’écrit.

Je dirais que cette convergence entre les effets de l’idéologie et les effets de la technique est particulièrement caractéristique dans deux domaines : celui de l’art et celui de l’école.

– Dans le domaine de l’art :
La « modernité » a des causes intellectuelles, philosophiques, politiques, idéologiques, mais elle a aussi, fondamentalement, des causes techniques. La crise de la création artistique qui commence avant la guerre de 14, avant même le dadaïsme, en Russie avec Malevitch, Kandinski, le « carré blanc sur fond blanc », la première aquarelle abstraite, toutes ces choses qui font sourire, a des causes d’ordre idéologique et des causes d’ordre technique. Les causes d’ordre technique consistent essentiellement en une dépossession des artistes venant de la technique, un choc traumatique de la technique sur l’art; déjà dans les années 1860 des pans entiers des métiers picturaux étaient sinistrés dans la mesure où le portrait était passé des peintres au photographe.

La peinture, le dessin et la sculpture ont été pendant des millénaires la seule manière de figurer la réalité; ces arts traditionnels sont dépossédés de leur monopole de figuration de la réalité; cela représente certainement une des explications de ce délire du modernisme artistique qui est venu de la peinture.

Cela s’est habillé de quantités de justifications, de ce que Pareto appelle des dérivations. Mais au XXè siècle, la modernité artistique apparaît objectivement comme une entreprise de sauvetage du statut de l’artiste fondé sur la disparition de l’art, d’un art qui avait été perçu à tort comme délégitimé par la technique. La légitimité artistique ayant disparu, elle s’est trouvée remplacée par des légitimités de substitution, philosophiques, technologiques, etc…

L’art conceptuel, c’est de l’art parce qu’il y a de la philosophie derrière. Et on arrive à cette constatation qui est faite par Yves Michaud, l’ancien directeur de l’école des Beaux-Arts, en parlant de l’art contemporain : « nous sommes à une époque où on ne peut plus donner une définition de l’artiste qui soit autre chose qu’une définition sociologique », ce qui veut dire que l’art contemporain est complètement coupé de l’esthétique et, de ce fait, coupé de l’art.

Le propre de notre époque est de mettre à égalité, de manière falsificatrice, la modernité avec la tradition. Quand Beuys est mort la critique allemande l’a comparé à Duhrer (Beuys c’est cet Allemand qui se coupait les veines, qui faisait du body art, qui mettait des mottes de saindoux sur des chaises de cuisine, qui empaquetait des pianos à queue dans du feutre…).

Le XX° siècle est un moment de maladie de l’art. L’art moderne, contemporain, est un art malade, voire un art mort, inexistant. C’est un art absent. La modernité artistique du XX° siècle est fondamentalement une pathologie de l’art.

A côté de ce naufrage des arts traditionnels, il y a des sculpteurs, des peintres de qualité qui continuent à garder vivant l’esprit de la tradition.

Et il y a des signes de renaissance. On réapprend à dessiner, même à l’école des Beaux Arts de Paris; on y a réintroduit le dessin grâce à Yves Michaud. Yves Michaud surfe avec élégance sur l’air du temps et sur un certain attachement à une certaine réintroduction de la tradition. Il a réintroduit en 1994, à l’école des Beaux-Arts, le dessin d’après les antiques et le dessin d’après le nu, qui sont vraiment les bases de l’art graphique.

Rosa Bonheur, ce peintre du XIXè siècle qui peignait ces grands attelages de bœufs dans les paysages nivernais qui ont inspiré à Georges Sand les scènes de labours de la « Mare au diable », sort d’un purgatoire presque centenaire; il y a une exposition Rosa Bonheur qui est partie pour New York.

Il y a naufrage, mais le naufrage n’est pas total.

Les arts nés de la technique peuvent avoir de grandes qualités artistiques, à commencer par le cinéma qui a été le grand art populaire du XXème siècle. Mais le problème c’est que le cinéma, si grand art soit-il, n’aura jamais la même valeur de culture que les arts traditionnels graphiques, visuels traditionnels, et que la littérature. On peut le regretter, mais c’est un fait avéré.

D’ailleurs, parmi les cinéastes eux-mêmes, les plus lucides le savent bien. Orson Welles a souvent répété que le cinéma était tout en bas de l’échelle des arts. Pas pour des raisons artistiques mais pour des raisons de culture. Le Polonais Kieslovski se plaisait à opposer la pauvreté des moyens du cinéma comparée à la richesse de la littérature.

Ce n’est pas une infériorité artistique mais une infériorité culturelle qui se retrouve dans toutes les formes modernes de l’image produite par la technique.

Le problème du cinéma c’est qu’il n’y a pas de difficulté d’accès à l’œuvre, sauf dans le cinéma ésotérique d’essai qui n’intéresse personne. Mais dès l’instant que le cinéma intéresse, il est accessible à tous, tout le monde y prend plaisir et personne n’en tire d’autre culture que celle qu’il a apportée. Je dirais qu’en matière de culture c’est une auberge espagnole.

L’individu très cultivé verra un film avec le même plaisir que l’individu totalement inculte, mais il en tirera un surcroît de culture alors que celui qui l’a vu au tout premier degré et avec le même plaisir n’en tirera rien. Le cinéma c’est l’art le plus égalitaire qui soit, même les chimpanzés adorent le cinéma. Mettez un chimpanzé devant un Botticelli, il n’éprouvera pas de réaction, mais mettez un chimpanzé devant un film, il va se passionner.

Et ce qui en fait son caractère si peu culturel, c’est qu’il n’a aucune difficulté d’accès. Prenez un tableau. Dans toute notre tradition artistique, vous avez des exercices passionnants d’accès aux œuvres qui demandent une démarche attentive et un effort de la part du spectateur qui n’est pas passif. C’est çà qu’il faut retenir.

Mais cela ne s’improvise pas. Il faut avoir beaucoup vu d’oeuvres, y avoir réfléchi, s’en être nourri. Et puis après cela devient une seconde nature.

C’est l’absence de tout cela qui fait que les arts nés de la technique ne sont pas culturellement formateurs.

La technique semble préparer l’avènement d’une société pratiquement sans lecture et sans culture, dont les Etats-Unis, actuellement, offrent la préfiguration, car même les reconstitutions historiques représentent pour eux, non une nourriture et une source d’enrichissement, mais un simple divertissement semblable finalement à Disney Land.

Cela vaut également dans une large mesure pour les sociétés européennes. En Suisse, à Genève, en 1900, 100 % de la population genevoise était lettrée. Actuellement, les études sociologiques montrent qu’à Genève une partie très importante de la population ne maîtrise plus la lecture et l’écriture, tout simplement parce qu’on vit très bien sans. On téléphone sans lire et sans écrire. On regarde la télévision sans lire et sans écrire. Donc on vit très bien sans tout cela.

– Dans le domaine scolaire :
L’autre domaine dans lequel la technique et l’idéologie conjuguent leurs effets anti-culturels, c’est l’école.

L’école est ravagée par l’idéologie égalitaire. Le pédagogisme est le visage doctrinal et pseudo savant de l’égalitarisme.

Le pédagogisme, l’égalitarisme sont à l’œuvre dans l’école en France depuis cinquante ans, de manière très visible, depuis le fameux plan Langevin Wallon.

Tous les régimes politiques qui se sont succédé, depuis la Libération, sont allés dans le même sens. Le gaullisme est sans doute le régime qui a été le plus néfaste dans ce domaine avant le socialisme.

La IVè République était restée très classique du point de vue du niveau de l’enseignement de ses institutions scolaires. Le régime qui a ouvert les vannes, c’est le régime gaulliste de 58 qui a fait entrer la France dans l’institutionnalisation de l’égalitarisme, auquel M. Allègre, reprenant M. Haby, reprenant tant d’autres, est en train d’apporter ses derniers perfectionnements.

L’idéologie égalitariste, dirigée contre le contenu de l’enseignement, est une machine à faire de l’égalité par le bas pour des raisons idéologiques.

Un autre phénomène va dans le même sens : la présence de loisirs médiatiques et techniques. La télévision, la vidéo, la BD, les video-cassettes, etc… ne parlons pas des musiques rock et autres. Tous ces divertissements produits par la technique ont un succès immense auprès des enfants et des adolescents. Ces formes de distraction, produites par la technique, rendent l’enfant et l’adolescent moyens plus inaptes qu’ils ne le furent jamais dans toute l’histoire de l’humanité à l’éducation par l’écrit, par le raisonnement et par la pensée.

Ceci est beaucoup plus grave que les plus graves pauvretés du passé. Un paysan du Causse au XIXè siècle, pouvait être très doué et ne pas pouvoir tirer partie de ses dons; mais il avait également de fortes chances d’être remarqué pour ses dons par un prêtre ou par un instituteur, et d’être ainsi dirigé, guidé, poussé, aidé.

Mon maître Jean Imbert, qui est membre de l’Académie des sciences morales et politiques, est né dans une famille ouvrière pauvre du Nord de la France au début de ce siècle. Il avait une famille très pratiquante. Il a été remarqué par le curé qui l’a poussé vers la voie des études, l’a dirigé vers le petit séminaire. Il y a appris le latin, le grec, il y a forgé une forte culture. Finalement il n’est pas devenu prêtre, mais il est sorti de là avec un bagage culturel fantastique.

Le dénuement matériel qu’ont pu connaître les catégories pauvres, majoritaires de la société à travers les siècles, représentait un obstacle à la culture bien moins grand que le divertissement médiatique actuel, qui constitue une sorte de barrage physique entre une grande partie de la jeunesse et l’accès à la pensée, à la réflexion, à la lecture, à la culture.

Cet égalitarisme scolaire est démocratique dans son essence. L’égalitarisme scolaire est en fait une pathologie inhérente aux sociétés démocratiques dans leur version radicale de la fin du XXè siècle.

Vérité de la culture et de l’art
A cette subversion de la culture qui caractérise notre temps, s’opposent la vérité de la culture et la vérité de l’art.

La culture nous vient du passé et la culture repose sur la mémoire. La culture et l’art sont indissociablement liés à un passé qui a été leur matrice et qui constitue pour nous l’espoir d’une restauration, d’un ressourcement. L’art et la culture sont le legs d’un passé chargé de sens parce que la religion et le sacré n’en avaient pas été chassés et que la religion a été terreau de fertilité artistique pour la société.

L’art et la culture sont le legs également d’un monde qui était chargé de sens parce qu’il n’avait pas été désenchanté, dépoétisé par la technique.

La culture possède inévitablement une dimension aristocratique. Elle possède une dimension aristocratique, d’abord parce qu’elle est l’héritage des élites intellectuelles et sociales du passé, et aussi parce que, dans l’idée de culture, il y a une idée d’élévation, une idée de noblesse de l’âme.

La culture est fondée sur une conception exigeante de l’homme. Et, parce que la culture nous vient d’un monde qui avait un sens, où le sacré était présent, d’un monde qui n’était pas dépoétisé, parce que la culture se fait une idée haute et exigeante de l’homme, nos sociétés ont plus que jamais besoin de cet héritage du passé.

Jean Fourastié écrit très lucidement que la culture est « l’expression savante des valeurs qui ont fait durer l’humanité ».

En dépit de toutes les raisons que nous avons d’être inquiets, c’est sur ces paroles d’espoir que je voudrais conclure.

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