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Par Marie Dupont, étudiante.

La situation inédite dans laquelle nous nous trouvons depuis plus d’un mois invite à revisiter la notion de biopouvoir théorisée par Michel Foucault, qui semble s’appliquer d’une façon toute particulière à la période que nous vivons.

Pour Foucault, nous passons, à partir du XVIII° siècle, de l’ancien pouvoir s’exerçant sur les sujets au nouveau qui s’exerce sur le corps et la vie. Avec l’invention de ce néologisme, le biopouvoir, théorisé dans La volonté de savoir en 1976, Foucault veut marquer une césure, qui reste théorique cependant, entre une forme traditionnelle et une forme moderne de pouvoir exercé sur la vie. L’ancien pouvoir est la « souveraineté », il « fait mourir et laisse vivre », tandis que dans sa version étatique, le biopouvoir constitue le gouvernement des hommes, s’exerçant sur la vie des corps et de la population. C’est donc un pouvoir globalisant (sur la population) et individualisant (sur le corps). On peut aussi parler de biopolitique, dans l’exercice politique de cette forme de pouvoir. Elle s’exerce à travers la prise en compte des êtres humains en tant qu’espèces vivantes, puis à travers leur milieu de vie. Le biopouvoir intègre le fait que les êtres vivants sont traversés et régis par des processus et des lois biologiques, il met donc en œuvre des institutions, pour répartir la population et la surveiller, voire la sanctionner, en la fragmentant en plusieurs sous-ensembles. De cette prise en compte émergent des problématiques nouvelles, comme l’habitat et les conditions de vie dans les villes, l’hygiène publique…

Cette action de contrôle sur l’ensemble des citoyens et sur la vie de la population, revêt une dimension particulière avec le confinement. Le géographe Philippe Pelletier affirme que les individus, avec la notion de biopouvoir, ne sont plus considérés comme porteurs de droits mais comme corps vivants.  Pour l’auteur, l’épidémie de coronavirus permet à une nouvelle forme de biopouvoir, qui serait l’apanage des médecins, de se déployer. L’auteur parle d’un « néo-hygiénisme » qui se met en place avec la crise que nous vivons, et la conçoit comme une nouvelle étape du biopouvoir. Il affirme : « on série les corps (certains sont condamnés en fonction de leur âge ou de leur situation économique), on les contrôle par le confinement, on les sépare par une ségrégation accrue des classes (ceux qui disposent d’un jardin ou d’un grand appartement versus les autres) et on immobilise les sujets de droit » (A contretemps, 10 avril).

À l’inverse, l’anthropologue Jean-Loup Amselle considère quant à lui que cette nouvelle forme de contrôle des populations s’apparente plutôt à un nouveau modèle qui se substituerait au biopouvoir, à savoir le « darwinisme social », avec l’idée que dans la stratégie de l’ « immunité de groupe », les plus faibles sont plus facilement contaminés et sont les victimes les plus nombreuses ; il en va de même lorsqu’on privilégie la réanimation des malades les plus jeunes en raison du manque de lits de réanimation. Amselle prend l’exemple de penseurs ultra-libéraux qui considèrent que certaines personnes âgées sont à charge de la société donc « le maintien en bonne santé et en vie de la population ne semble plus être le but ultime du capitalisme dans sa phase actuelle », ce qu’il analyse comme un retrait du biopouvoir (L’Obs, 8 avril 2020).

Pour lui, le biopouvoir se voit donc paradoxalement limité par l’extension de l’ultra-libéralisme. L’anthropologue prend l’exemple du secteur de la santé, avec le démantèlement de l’hôpital public au profit du développement des cliniques privées. Ainsi, la liberté de se soigner ou non peut être prise comme une libération de ce pouvoir de contrôle. Ce désengagement de l’Etat s’apparenterait donc à un désengagement du biopouvoir.

Ainsi, on peut voir dans la crise du Coronavirus l’œuvre du biopouvoir dans l’idée de contrôler et d’éduquer les populations ; toutefois, le néolibéralisme auquel nous sommes confrontés promeut une compétition des individus qui échappent au contrôle contraignant de l’État mais au profit d’un darwinisme social tout autant dévastateur. Quoiqu’il en soit, nous sommes bien sous la coupe d’un biopouvoir, qu’il émane de l’État ou de la pression sociale.

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