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Permanences – Le mot démocratie est aujourd’hui devenu une sorte de critère de jugement moral porté sur les différents régimes politiques, lesquels seraient plus ou moins honorables selon qu’ils sont plus au moins démocratiques.
Matthieu Baumier – C’est à la fois vrai et très révélateur de notre attitude vis-à-vis de la démocratie. Car la démocratie au sens conceptuel de ce terme, celui d’un «pouvoir du peuple, pour et par le peuple», n’a jamais existé, n’a jamais eu d’incarnation concrète dans l’histoire, pas plus durant les années de la Révolution française que durant l’Antiquité grecque. En fait, nous fantasmions au sujet de la période athénienne en feignant de voir dans le siècle de Périclès une sorte d’idéal originaire. Nous oublions que le système athénien était fondé sur une organisation sociale que nous contesterions aujourd’hui : l’esclavage, l’exclusion d’une majorité de la population de la participation à la vie politique officielle, ce qui ne signifie pas une non participation absolue à la vie de la Cité. Nous nous sommes construit une image de la démocratie idéale dont nous considérons à tort Athènes comme l’inventeur ; ce qui ne nous empêche pas d’enseigner ce mythe aux enfants de l’école de la République.

Cette conception des origines de la démocratie ne relève pas de l’histoire mais du domaine politico-idéologique : nous regardons à travers Athènes l’idéal d’une démocratie dans laquelle le pouvoir exercé par le peuple appartiendrait réellement au peuple, image qui est celle que nous essayons de nous donner de nous-mêmes. Cette démocratie idéale, nous ne l’avons pas quittée pour la simple raison que nous ne l’avons jamais connue.

Permanences- Les Français ont néanmoins le sentiment de vivre une «crise» de leurs institutions qui s’éloigneraient d’une authentique démocratie.
Matthieu Baumier – Nous sentons effectivement, d’une façon confuse, que quelque chose a vacillé. Comme si la démocratie que nous connaissons avait changé de nature. Car la démocratie n’est pas un phénomène politique figé : elle a une histoire en même temps qu’elle est une histoire, produit d’une dynamique et de tensions internes. Il serait intéressant de comprendre à quel moment de cette histoire et de ces tensions la crise de la démocratie que nous percevons se situe exactement.

Nous avons vécu au sein de ce que nous nommions une démocratie qui se caractérisait par un certain nombre de critères, pour la plupart issus du libéralisme politique, d’une longue histoire de la philosophie politique et des tâtonnements sociaux et politiques européens du XIXè siècle. Cette conception de la démocratie est devenue une réalité concrète au XXè siècle, après les tragédies de la seconde guerre mondiale, dans le cadre de l’affrontement entre les sociétés libérales de l’Europe de l’Ouest et les sociétés soviétiques totalitaires de l’Europe de l’Est.

Cette réalité politique s’est traduite par la mise en œuvre de principes fondant la démocratie libérale : un régime fondé sur la représentation parlementaire, garantissant l’exercice de droits et de libertés, dont la liberté d’expression, d’opinion, de presse, obligeant à des devoirs, le tout étant garanti par une Constitution fondée sur la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. C’est ce moment de la démocratie que je nomme son «moment aronien», en référence à Raymond Aron[[- Voir Essai sur les libertés, de Raymond Aron, Ed. Calmann-Lévy, 1968.]], auteur de la plus pertinente analyse de ce qui se déployait alors en France.

Nous sommes, à présent, en train de sortir de ce «moment aronien» de la démocratie, qui n’était pas une démocratie utopique mais un régime dans lequel nous avons historiquement vécu et que nous considérions comme infiniment préférable aux régimes qui nous faisaient face en Europe de l’Est et en Extrême Orient, ou à ceux qui se déployaient en Afrique ou en Amérique latine.

Il est certain nous entrons dans un «moment» nouveau, que je conceptualise par le vocable de «post-démocratie». Mais cette évolution n’est pas une «crise» car nous sommes toujours fondés à considérer que nous vivons dans un régime politique qui peut être désigné par le mot de «démocratie». A en croire Alexis de Tocqueville, c’est une évolution normale de la démocratie[[- Cf Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique et L’état social et politique de la France avant et après 1789 .]] qui est traversée par des tensions, produisant en elle-même ce qui la menace, travaillant toujours contre elle-même en quelque sorte. Nous sommes à présent en train de sortir d’un moment de la démocratie, le «moment aronien», et d’entrer dans un autre moment né de la principale des tensions internes à la démocratie, celle qui la voit travailler contre elle-même. Ce moment est la «post-démocratie», un après du «moment aronien», un avant de la fin possible de la démocratie. En fait, la démocratie n’est pas encore morte, mais elle est en train de produire le possible de sa propre disparition. C’est cela que nous sentons confusément comme étant un changement de nature.

Permanences – D’après vous, d’où ce changement peut-il provenir ?
Matthieu Baumier – En partie de la nature politique de la démocratie elle-même, laquelle n’est pas un régime politique au sens strict de ce terme et contrairement à l’idée la plus généralement répandue, notamment en France où nous avons tendance à confondre république et démocratie. Elle est, toujours selon Tocqueville, un état des mœurs de la société. En ce sens, un état démocratique de la société peut se satisfaire de divers régimes politiques, depuis un système républicain jusqu’à un système monarchique, dans le cadre d’une monarchie constitutionnelle par exemple, comme c’est le cas de plusieurs pays de l’actuelle Union européenne.

La question n’est pas tant celle du régime politique en tant que tel que celle de l’état dans lequel se trouvent les mœurs et la société. Le changement de nature de la démocratie «aronienne» en post-démocratie est précisément un changement de nature de l’état de nos mœurs et de la société, un changement culturel, mais aussi et surtout un changement anthropologique.

Le travail de la démocratie, en tant qu’état des mœurs et de la société, atteint son plus haut degré d’influence et d’activité et crée un moment paradoxal où il est encore légitime d’appeler «démocratie» le Politique contemporain et, en même temps, où cela ne convient plus car nous atteignons l’extrême limite de ce que nous nommons ainsi. La post-démocratie est ce moment où la démocratie continue d’être elle-même tout en devenant progressivement autre chose. Pour dire les choses différemment, c’est l’état actuel des mœurs et de la société qui interroge la démocratie sur ce qu’elle est vraiment.

Permanences – De quel changement culturel et surtout anthropologique voulez-vous parler ?
Matthieu Baumier – La question posée n’est pas seulement d’ordre politique, ou alors au sens plein du concept de Politique. Cette question est une interrogation lancée au tout de l’homme. Bien davantage qu’une banale transition politique, et même qu’un changement de régime, la post-démocratie est une rupture anthropologique à toutes les échelles de l’homme. Cette rupture apparait dans notre quotidien, tant au niveau de la bioéthique, et de ses implications sociales et politiques, qu’à celui de la place de l’être humain dans l’économie de la nature et de la vie. En sortant de ce que nous nommions la «démocratie», nous sommes en train de sortir de ce que nous appelions la «culture».

Le processus en cours est celui analysé par Georges Bernanos, dans La France contre les robots, lorsqu’il annonçait que nous produisions la mort d’une civilisation, non pas d’une manière violente mais en la vidant de sa substance. «En vidant l’homme de sa substance», précisait Martin Heiddeger. Par «civilisation», Bernanos n’entendait pas un concept conjoncturellement politique, mais la conception que nous avons de la nature humaine, du fait d’être un homme : un être non seulement matériel mais aussi spirituel, autrement dit, au sens chrétien, une Personne. Un étant en relation à l’être et non un simple étant en relation à l’avoir. La «déréalisation» de l’homme, productrice d’une «virtualisation» du politique, est avant tout une «déspiritualisation» de l’homme.

Permanences – Qu’entendez-vous exactement par «déspiritualisation» de l’homme ?
Matthieu Baumier – Dieu est mort, nous dit-on. Prenant le dit pour le réel, par voie de conséquence, nous nous appliquons à tuer l’homme. Nous omettons volontairement le réel, soit la primauté du spirituel. En menaçant l’humain en l’homme, nous étendons cette menace à l’ensemble de la vie. De même que le «progrès » n’est pas une ligne droite, nécessaire, contrairement à ce que nous avons cru et voulons encore parfois croire, la destruction de la vie que nous promouvons, sous couvert de cette idéologisation du «progrès» n’est pas déterminée. Nous pouvons et pourrions « faire » et « être » autrement. Que nous soyons cet être qui s’auto-détruit en tant qu’humain, tout en détruisant ce en quoi il est, la vie, n’est aucunement le fruit d’un hasard ou d’une détermination. C’est le fruit d’un choix.

Nous avons choisi le chemin de la déréalisation de l’homme, en virtualisant la mort de Dieu et, parallèlement, ce choix, impliquant un primat absolu d’un matérialisme totalitaire, d’une autodivinisation fictive d’un homme se percevant uniquement en tant qu’individu, a introduit une déréalisation du Politique et de la «démocratie» telle que nous l’entendions.

La post-démocratie est ainsi l’expression dans le Politique d’une dérive négatrice de l’humain dans l’homme, d’une négation individualiste de la Personne. Personare peut se traduire par : «ce qui résonne sous le masque». Nous oublions que le masque, l’individu, est ce qui empêche la pleine réalisation de ce qui résonne, autrement dit de l’âme humaine. Or nous sommes ontologiquement une personne avant d’être en conscience un individu. Le primat de l’avoir sur l’être a enfanté l’humain négateur de la Personne qu’il est pourtant. Un état nihiliste de l’homme. De cet état des mœurs découle simplement un Politique post-démocratique, en phase avec l’homme qui le produit.

Permanences – L’état de nos mœurs et de notre société n’est plus capable de prendre en compte la nature spirituelle de l’homme. D’où certainement la désespérance de nos contemporains et leur quête de sens. Estimez-vous que seule la religion soit capable de nous faire sortir de l’impasse ?
Matthieu Baumier – Parfaitement. La question du Politique aujourd’hui est une question anthropologique. En ce sens, la définition d’une éthique fondée sur le sacré, de la part d’hommes croyants ou non – là n’est plus la question – prend toute son ampleur nécessaire. Ici, les religions ont de nouveau un rôle à jouer, en affirmant les principes éthiques fondamentaux desquels l’homme ne saurait déroger sous peine de s’accepter en tant que processus de «déréalisation», processus dont Debord disait qu’il s’agit d’un moment où le faux est devenu le vrai apparent.

La question anthropologique posée au post-humain et à son revers politique post-démocratique, ne fera pas l’économie d’une reconnaissance pleine et entière de la réalité personnelle de l’homme, du primat de l’être sur l’avoir, de l’éthique sur l’hédonisme, de la médiation sur le média producteur d’hommes déshumanisés nouveaux.

Ce n’est pas le changement politique qui bouleverse l’état de la société et des mœurs, autrement dit la «démocratie», c’est l’état de «déréalisation» de l’homme par l’homme qui transforme le Politique. Nous assistons à la naissance d’un autre homme, lequel produit progressivement un schéma différent du Politique, un renouvellement adapté à sa condition post-moderne et post-humaine. Si crise il y a, ce n’est pas une crise du Politique mais bien une crise de l’homme dans l’homme [[- Cf. Thierry Maulnier, La crise est dans l’homme, Ed. Rieder, 1932, Georges Bernanos, La liberté pour quoi faire ?, Ed. Gallimard, réédition 1995 et La France contre les robots, Ed. Plon, réédition 1970.]].

C’est pourquoi le religieux, et en particulier le christianisme, en tant que processus d’hominisation, d’individuation personnaliste et en tant que philosophie, doit reprendre la parole.

 

Permanences 452

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