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Quels sont les “corps intermédiaires ?

Alors quels sont les corps intermédiaires en général ?

En premier lieu, c’est la cellule familiale, bien entendu, qui est le prototype de la société organique, dont les membres sont reliés les uns aux autres par un rythme des choses presque aussi intime et aussi continu que celui qui relie les membres d’un même corps.

Au-dessus de la famille, vous avez le voisinage, ce que les Romains appelaient la “gens”; ensuite le village, la région, la province.

Parallèlement, l’entreprise avec sa communauté de travail, sa communauté de but; et l’Eglise qui est une communauté évidemment dans son essence spirituelle et universelle, mais qui est aussi un corps intermédiaire en tant qu’elle s’incarne dans les mœurs et qu’elle protège l’individu contre les empiètements totalitaires de l’Etat.

Sans parler d’organismes plus ténus, moins permanents, comme les associations professionnelles, sportives, artistiques, corporatives, amicales, de toute espèce… tout ce qui unit des individus en vue d’une orientation et d’un but commun.

Nous observons depuis bien longtemps une curieuse évolution de la société qui tend à affaiblir, sinon à anéantir, les corps intermédiaires. Vous savez que l’ancienne France foisonnait de corps intermédiaires entre l’individu et l’Etat. Le rôle de la famille, des communes, des corporations, des provinces, des parlements, le rôle de l’Eglise en tant que puissance temporelle, y était considérable.

Individualisme et corps intermédiaires

Mais la Révolution française, en proclamant les droits de l’homme en tant que  droits de l’individu, a affaibli, réduit à rien les intermédiaires entre la chose privée et la chose publique. Les réflexions d’Olivier Martin sur ce point sont très intéressantes : “L’Ancien Régime connaissait peu les droits individuels, par contre les individus avaient de grandes facilités pour se grouper en vue de la défense de leurs intérêts en face du roi qui avait tous les pouvoirs. Ils formaient dans l’Etat d’innombrables corps intermédiaires. Le nouveau régime, au contraire, proclame les droits individuels et favorise les libertés publiques, mais l’individu doit se contenter de cette liberté, il n’a pas le droit d’alléguer un intérêt intermédiaire et de se séparer de la chose publique par intérêt de corporation”.

C’était, entre autres, la conception de Le Chapelier, père de la fameuse loi qui a aboli les corporations.

Je m’empresse de dire qu’il n’y a pas de société idéale. Il y a des sociétés meilleures que les autres, ou moins mauvaises si on veut être pessimiste. Il n’est donc pas question d’idéaliser la France d’avant 1789, mais Mistral pouvait s’écrier, en parlant de l’Ancien Régime : “nous avions des conciles et de grands citoyens qui, lorsqu’ils avaient le droit dedans avaient laissé le roi dehors”.

A titre d’exemple et pour la petite histoire, prenons celle de Philippe II d’Espagne, souverain autoritaire d’un royaume où les grandes libertés provinciales étaient représentées par les “fueros”. Il s’est trouvé un jour invité par le parlement Catalan; dans la salle où tout le monde était réuni, une lucarne était ouverte et un vent glacé soufflait sur Philippe II qui a dit très gentiment : “si les fueros le permettent j’aimerais bien qu’on fermât cette fenêtre”. C’était une boutade, mais qui donne le climat.

Organisation et organicité

Nous assistons, avec le progrès de l’individualisme, à la pulvérisation de la société, la cellule tendant à devenir grain de sable, ce qui conduirait inévitablement à l’anarchie si l’Etat n’usurpait pas, peu à peu, tous les pouvoirs jadis délégués aux corps intermédiaires en vertu du principe de subsidiarité, qui veut que l’autorité s’exerce au niveau le plus bas où elle a compétence.

Comme une société ne peut pas vivre dans l’anarchie, immédiatement surgit le ciment collectiviste, qui relie artificiellement les grains de sable. Et l’organisation relaie l’organicité.

On a d’autant plus besoins d’organisateurs qu’on a moins de réalités organiques, c’est l’évidence même. A la limite, c’est chacun pour soi et l’Etat pour tous, l’administration remplaçant de plus en plus les corps intermédiaires avec tout ce que ces corps pouvaient avoir non seulement d’utile, de vital, mais en quelque sorte de sacré, car ils avaient un caractère religieux.

Une sociologue a fort justement dit que les civilisations commencent par le sacré et finissent par l’administratif ! Notez que je n’ai rien contre l’administration ! Il en faut de toutes façons, mais l’administration ne doit pas être le tout de la réalité sociale.

Malheureusement il arrive que ce soit l’idéal de beaucoup d’hommes, probablement rassurés par la sécurité apparente que propose la gestion administrative des choses. Me promenant un jour dans une rue de Marseille, j’ai rencontré trois ouvriers en train de discuter sur les beautés du régime soviétique. Je me suis arrêté et leur ai demandé ce qu’ils trouvaient de si merveilleux en Russie ? L’un d’entre eux m’a répondu : “Monsieur, ce qu’il y a de merveilleux en Russie c’est que tout le monde est dans l’administration !”.

Dans cette perspective individualiste, qui est celle de la Révolution française et de ses conséquences, l’individu a tous les droits, mais ayant tous les droits, progressivement il les perd tous.

L’Histoire le montre. Ainsi à la suite de la loi Le Chapelier, l’ouvrier qui n’étant plus lié à la corporation ni protégé par elle, est tombé sous le pouvoir du capitalisme. Le capitalisme, à son tour, tombant de plus en plus sous le contrôle de l’Etat. C’est la parfaite logique du socialisme, comme Marx d’ailleurs l’a très bien dit.

De même pour le Code Napoléon, qui a été rédigé, selon la fameuse boutade, pour un citoyen qui naîtrait enfant trouvé et mourrait célibataire. Ainsi les articles sur l’héritage : nul n’est tenu de rester dans l’indivision. Malheureusement l’indivision c’est la vie et la division c’est la mort ! Et ce texte tend peu à peu à la destruction de la propriété privée, à la suppression du patrimoine rongé par l’impôt, par l’inflation, par la redistribution étatique…

On observe partout ces empiètements démesurés de l’Etat qui devient peu à peu le seul législateur, le seul justicier, le seul éducateur, le seul assureur et par sa masse de fonctionnaires superflus le suprême parasite. Il y a une sorte de parthénogenèse de la bureaucratie qui fait qu’elle s’engendre d’elle-même : quand vous mettez un bureau quelque part il fait des petits à peu près automatiquement !

Les liens du réel

Je voudrais vous parler de l’équilibre humain, de l’harmonie sociale qui naissent de la présence et de la vitalité des corps intermédiaires.

L’homme est un être relatif; étymologiquement, “relatif” veut dire “relié”. Etre absolu, Dieu seul peut se permettre de ne pas être relié. Pour Dieu cela n’a aucune importance, car il voit tout en se voyant lui-même et il aime tout en s’aimant lui-même. Ce n’est pas le cas des hommes qui sont incapables de vivre seuls. Aristote disait que pour vivre seul il faut être une bête ou un Dieu. Nous ne sommes ni des bêtes ni Dieu.

Ce qui fait l’équilibre de l’être humain, c’est l’ensemble des qualités des liens qui l’attachent au monde extérieur, à la nature, à son travail, à son prochain. Au fond, ce qui fait l’équilibre de l’être c’est l’intériorisation du monde extérieur. C’est à nos liens que se mesure notre vraie liberté. Saint-Exupéry disait qu’un homme est libre selon le nombre et selon la qualité de ses liens.

Par leur proximité, par la chaleur vitale qui s’en dégage, les corps intermédiaires fournissent d’abord ces liens libérateurs et ensuite les nourrissent.

L’amour est le suprême facteur d’épanouissement de l’être humain; il ne peut naître que dans un cercle relativement étroit qui permet la relation avec le prochain, le prochain en tant qu’autrui (le mot a deux sens : le prochain en tant que proche, que voisin et le prochain en tant que participant à la même destinée). Prenons l’exemple des Romains qui étaient viscéralement attachés à leur ville tant qu’elle n’était qu’une bourgade et s’en sont progressivement détachés au fur et à mesure qu’elle étendait ses conquêtes à l’ensemble du Bassin méditerranéen. Les hommes ne sont pas nés pour aimer les grands ensembles. Et s’ils sont faits pour aimer les grandes choses, c’est à travers les petites, de telle façon que les intermédiaires ne soient jamais rompus dans aucun domaine.

C’est ce que chante Péguy en parlant du patriotisme : si on n’a pas l’amour d’abord de sa famille, du lieu où on est né, de sa province, s’il n’y a pas d’enracinement à la base, le patriotisme devient extrêmement abstrait. Il écrivait : “Heureux ceux qui sont morts pour les cités charnelles, heureux ceux qui sont morts pour leur âtre et leur feu et les pauvres honneurs des maisons paternelles”.

Moeurs et morale

Les petits groupes ont à leur base la nécessité concrète, organique de vivre ensemble, et à leur sommet il y a l’amour. C’est en eux que l’individu trouve l’appui, le conseil, cette chose presque impossible à définir qu’on appelle les mœurs, qui sont des lois non écrites, mais plus puissantes que les lois écrites, qui sont l’incarnation spontanée de la morale.

Très peu d’hommes sont capables d’obéir à la morale abstraite. Lorsque la morale est incarnée dans les mœurs il n’y a plus de problème, elle devient une nécessité, tout simplement. Simone Weil était très enthousiaste du mot d’un jeune breton qui, à la suite d’un naufrage, avait héroïquement sauvé plusieurs personnes; lorsqu’on l’a félicité, il a répondu modestement : “il fallait bien”. C’est tout. Lorsque les liens du groupe sont très serrés et que l’un de ses membres est en danger, on le sauve et ce n’est pas un exploit…

On m’objectera peut-être que quand le corps intermédiaire prend trop d’importance, il empiète sur les libertés individuelles. Je l’admets bien volontiers. Mais je répondrais, et là je parle d’expérience, que la meilleure société ce n’est pas celle qui accorde le plus de libertés extérieures à l’individu, mais celle qui cultive la liberté intérieure, qui lie les hommes du-dedans, par le cadre de vie, qui est quelquefois étroit en apparence, mais qui relie vitalement l’homme à son prochain, à un groupe fraternel, à la beauté…

C’est infiniment plus important que l’éventail des choix individuels. C’est l’ouverture en profondeur, même étroite en surface, qui relie l’homme à sa source, à son enracinement, qui est l’antidote de l’éparpillement dans nos souffrances et grand élément d’équilibre intérieur.

J’ai connu de vieux paysans qui n’avaient pas choisi un métier héréditaire, on ne les avait pas orientés, ils étaient orientés dès leur naissance, mais qui, justement, formés par leur travail, leurs coutumes, leur expérience humaine, par une culture limitée mais vraiment intégrée, la fidélité à la religion de leurs pères, étaient par leurs gestes, par leurs propos, par leurs actes, des exemples vivants d’harmonie intérieure.

A l’inverse de tant de nos contemporains, qui n’ont que l’embarras du choix dans mille domaines, mais qui ont malheureusement perdu jusqu’à la faculté de bien choisir.

Intérêt personnel et devoir social

Il est évident que les hommes formés aux vertus communautaires représentent de meilleurs éléments sociaux que ceux qui dépendent à peu près uniquement d’un pouvoir central anonyme. En raison du lien étroit qui existe dans les petits groupes entre l’intérêt personnel et le devoir social, les libertés y étant assorties des responsabilités corrélatives.

Les manquements au devoir sanctionnés par la réprobation du groupe (ce qui ne peut arriver que dans les petits groupes, les autres étant trop anonymes), sont autant de facteurs qui favorisent la cohésion et la stabilité d’une société.

Prenons par exemple un phénomène social comme l’inégalité. L’inégalité est absolument nécessaire. On a beau parler d’égalitarisme, il n’y aura jamais d’égalitarisme total. Cela ne peut pas exister. Dans toute société il y a des faibles, des privilégiés, une hiérarchie et si on veut établir une égalité, les organisateurs de l’égalité se garderont bien d’être les égaux des organisés.

Et bien, l’inégalité, la bonne j’entends, est vécue comme une nécessité naturelle dans la mesure où l’on vit la communauté de destin entre les supérieurs et les inférieurs. Il est très important qu’on sente cette communauté de destin, c’est-à-dire qu’on soit liés, qu’on soit solidaires dans la poursuite d’un même but, qu’on coure les mêmes chances et qu’on s’expose aux mêmes risques.

Dans une entreprise saine par exemple, on est embarqués ensemble, on navigue de concert, vers le même port et sous la menace des mêmes écueils. C’était aussi le cas de la communauté villageoise où le travail commande, comme l’on dit, où il n’y a pas de hiatus entre le bien privé et le bien commun, où l’on observe, malgré toutes les misères des communautés locales que je connais mieux que personne, l’entraide spontanée dans certains travaux qui exigent la collaboration de plusieurs personnes, parce qu’on a besoin les uns des autres.

Sélection et promotion

C’est dans ces communautés intermédiaires que les problèmes que posent la sélection et la promotion se résolvent le plus facilement.

Dans le petit groupe, l’individu est très vite connu et apprécié comme tel, dans sa personne et dans ses œuvres qu’on voit. Pour l’embauche, en particulier, pour l’avancement, pour le crédit à accorder à quelqu’un, on peut tenir compte de sa valeur réelle.

Mais plus la société se centralise, plus l’individu est jugé d’après des fiches, des dossiers, des diplômes, toutes choses abstraites qui renseignent très peu sur la qualité profonde d’un homme.

Je ne dis pas cela parce que je n’ai pas de diplômes, mais je m’empresse de dire que ça ne suffit pas. Il y a des qualités de rayonnement, de vitalité, des aptitudes au commandement qui ne s’apprennent pas à l’école et n’ont rien à voir avec les diplômes.

Solitude

L’érosion des corps intermédiaires, qui laisse l’individu isolé en face du pouvoir central, provoque automatiquement le déséquilibre de l’individu et la désintégration dans la société.

Notre société, disait Paul Valéry, se caractérise par la multiplication des seuls. En effet, privé de ses attaches concrètes, ne sentant plus de liens entre ses activités et le résultat desdites activités, coupé du lien protecteur de la famille et du groupe organique, l’homme souffre de ce qu’on appelle aujourd’hui la frustration, ou l’incomplétude.

Il y a certainement une influence névrotisante à proprement parler de la société atomisée et centralisée, facteur de névrose qui déséquilibre la société et surtout l’individu. Tous les médecins vous le diront. Le professeur Escande me disait dernièrement qu’il serait peut-être bon de réduire la médecine à la médecine, c’est-à-dire à l’art de guérir les malades. Car sur quatre malades, trois n’ont pratiquement rien et viennent demander au médecin non pas d’être guéris, parce qu’ils ne sont pas réellement malades, mais d’être heureux, ce qui n’est pas du ressort de la médecine.

Inutile d’insister ici sur la montée de l’ennui et de l’angoisse dans la civilisation moderne. On essaie, en vain, d’y trouver des sédatifs parmi les distractions. Et précisément parce qu’il n’y a plus de corps intermédiaires.

Et l’harmonie sociale s’effrite dans la mesure où se relâchent les liens vitaux entre les hommes. Je vous donne des exemples.

Comparons un groupe organique tel qu’un village aux grands ensembles peuplés de déracinés. Prenez un phénomène comme la délinquance – chose dont on parle beaucoup – et bien dans un village la délinquance est pratiquement inconnue. Les statistiques sont accablantes à ce sujet. On avait interrogé un maire de la Lozère sur la criminalité et la délinquance dans son village, il a répondu : “comment voulez-vous que je vous parle de délinquance dans un village où le vol d’une poule est un événement !”. Les petites sociétés sécrètent leur propre justice, par leurs mœurs d’abord, par la réprobation qu’elles infligent aux délinquants.

Devoirs envers l’Etat

Paradoxe apparent, l’individu, dans la mesure où il est de plus en plus dépendant de l’Etat en raison de la disparition des corps intermédiaires, perd en proportion le sens de ses devoirs envers lui.

Autrement dit, c’est précisément au moment où il y aurait davantage besoin de sens civique, puisque l’homme dépend de l’Etat en tout et pour tout, qu’il en a le moins parce que le sens civique ne s’acquière qu’à travers l’accomplissement des petits devoirs familiaux, professionnels, vis-à-vis des petits groupes, etc.

D’autre part, le citoyen est à la fois exploité par l’Etat et assisté par lui. Plus exploité qu’assisté d’ailleurs en raison du très coûteux “appareil de tonte et de redistribution” mis en place. Il faut des organismes très compliqués pour “tondre” le citoyen et de plus compliqués encore pour redistribuer la laine ! D’où la nécessité d’une armée de fonctionnaires, ce qui créé un parasitisme inévitable. L’exploité sans limite se double d’un exploiteur sans scrupules, bercé par la litanie de ses droits. L’un de mes amis me disait récemment que la démocratie telle que nous la vivons est considérée par beaucoup d’individus comme le droit de n’avoir aucun devoir !

Prenez l’exemple de la Sécurité sociale telle qu’elle existe. Je n’ai rien contre mais elle pourrait être assumée par des groupes, des syndicats non politisés, des mutuelles, des entreprises comme cela fut le cas d’ailleurs avant que le régime ne soit devenu étatique et totalitaire.

Prenez le scandale du chômage. Dans mon village, il y 26 chômeurs inscrits et on manque d’ouvriers agricoles ! Vous me direz que les chômeurs inscrits ne sont pas particulièrement du village, mais enfin ils sont là. Et pour trouver un ouvrier agricole, il faut bien chercher.

On constate tous les jours de nombreux scandales de ce genre, qui tiennent tout simplement à l’anonymat de l’étatisme. La multiplication du parasitisme, faute de contrôle efficace et de responsabilité directe crée automatiquement le déséquilibre social.

Désaffection à l’égard du prochain

Corrélativement, nous assistons à la montée de l’indifférence et de la désaffection à l’égard du prochain immédiat. Lorsque la société, surtout sous l’égide de l’Etat, se mue en “société de sollicitude”, la bienfaisance et l’attention individuelle au prochain se tarit dans la même proportion.

A mesure que le nombre de ses obligations envers l’Etat augmentent, le citoyen se sent dispensé de ses obligations envers son prochain. Il n’en a plus ni les moyens ni le désir. Ce qui fait dire à Simone Weil que le social, comme on l’entend, est l’alibi de la charité.

L’Etat doit assurer la justice; dès qu’il veut s’occuper de ce qui ressemble à la sollicitude, à la charité, qui ne sont pas du ressort de la loi, cela devient à la fois une catastrophe et une gabegie.

La charité est l’œuvre de l’individu ou du groupe concret, vivant. Quand elle entre dans le cadre de la loi, c’est la catastrophe.

Communautés de destin

L’homme a vitalement besoin des corps intermédiaires car il ne peut pas vivre seul face à l’Etat. Lorsqu’ils disparaissent sous leur forme naturelle, on les remplace par leur caricature, par des ensembles inorganiques, donc mutilants, un peu comme un cancer qui ronge un organe.

Moins vous avez de communautés intermédiaires et plus on voit fleurir ce qu’on appelle la lutte des classes qui dresse les uns contre les autres des éléments normalement faits pour être liés par la même communauté de destin.

Je distinguais autrefois deux formes de communautés de destin [[Voir sur ce sujet la remarquable étude de G. Thibon publiée par “Permanences” 319, février 1995.]]; la communauté de destin de ressemblance et la communauté de solidarité ou d’interdépendance.

– Communauté de ressemblance

L’ouvrier des usines Fiat a à peu près le même style de vie que l’ouvrier des usines Renault; un paysan de Bretagne a le même style de vie qu’un paysan de Provence, un marin le même style de vie qu’un autre marin. Ce sont là des communautés de ressemblance.

– Communauté de solidarité

La communauté de solidarité ou d’interdépendance est beaucoup plus importante. Par exemple, un ouvrier est plus près de son patron que d’un autre ouvrier qui est à 1000 kms de là. Un paysan est plus près de son propriétaire, lorsqu’il en a un, que d’un autre paysan qui est à 1000 kms. L’ouvrier et son patron, le paysan et son propriétaire ont d’importants intérêts en commun.

Le mythe de la lutte des classes fleurit là où se séparent ces éléments normalement faits pour rester liés par la même communauté.

Mais la réalité est têtue; ici et là, régulièrement, réapparaissent des manifestations de ces communautés de destin contre les carcans idéologiques. Ainsi le rejet du syndicalisme politisé dans certaines entreprises saines… Près de chez moi, nous avons vu des ouvriers solidaires avec les patrons contre les syndicats qui veulent leur faire faire de la politique et surtout les centraliser. Dernièrement un patron a voulu instaurer une semaine de 4 jours de 10 heures, en plein accord avec son personnel qui était très heureux d’avoir 3 jours de congé. Ils ont été condamnés juridiquement, parce qu’il y a une loi qui s’étend à toutes les entreprises sur la répartition du temps de travail… Cette anecdote est la manifestation de la communauté de destin qui reprend vie contre le mythe de la lutte des classes.

Corps intermédiaires et idéologie

Peut-on considérer les partis politiques comme des corps intermédiaires ? Ils sont devenus des abstractions qui dévorent les réalités et opposent des êtres et des groupes qui, au fond d’eux-mêmes, ont la même conception et la même pratique de la vie. La surenchère des propagandes, des promesses impossibles intoxique le peuple, de telle façon que finalement il finira par être persuadé que bien voter est bien plus important que bien travailler.

Il existe une sorte de manichéisme politique qui oppose idéologie à idéologie, celle de l’adversaire étant par définition monstrueuse et intolérable. On en arrive à une sorte de dualisme dans un monde où ce qui règne n’est pas l’opposition entre deux forces, dont l’une serait le bien et l’autre le mal, mais plutôt le dosage entre ces deux forces dont l’une n’est jamais complètement le bien et l’autre n’est jamais complètement le mal.

Cet affrontement des idéologies remplace les solidarités concrètes entre les hommes et finalement les conduit à des batailles d’abstractions. On pourrait en citer mille exemples à l’heure où la fuite des responsabilités personnelles prend les proportions d’une déroute universelle. On nous déclare de plus en plus responsables de tout le mal qui se fait dans l’univers.

A signaler aussi les groupes de pression, ligues, syndicats qui contraignent l’Etat à pratiquer l’équilibrisme au lieu d’assurer l’équilibre, et qui ne représentent même pas une réalité concrète comme ils le prétendent. Quand je vois certains séparatismes provinciaux, je me demande, dans la mesure où ils font du séparatisme, ce qu’ils peuvent avoir de commun avec la profonde réalité provinciale. Je connais des militants occitans qui ne connaissent même pas leur langue !…

Et je ne parle pas des sous-groupes, plus ou moins marginaux et sans caractère organique, où se réfugient tant d’individus pour y trouver un ersatz de ces échanges vivants et de cette chaleur humaine que la société leur refuse. Groupuscules politiques ou religieux – regardez combien de sectes fleurissent à présent – ou bien certaines associations de loisirs (le Club Méditerranée par exemple) qui deviennent pour leurs membres comme une dernière chance de contact humain. L’homme est dramatiquement à la recherche de contacts individuels. J’ai vu aux Etats-Unis des gens qui vendent de la conversation : 10 dollars la demi-heure ! Avec annonce ! S’il y avait vraiment des corps intermédiaires, il y en aurait de la conversation. Tout ceci constitue autant de narcotiques pour la solitude. A la limite vous avez la bande pour les sans famille et les sans amis…

Tous ces méfaits de la centralisation sont aussi évidents que les bienfaits issus des corps intermédiaires.

Maladies des corps intermédiaires

Mais il reste que les corps intermédiaires ne sont pas exempts de lacunes et de maladies et que leur autonomie a aussi des limites. “Intermédiaire” signifie “qui est placé entre”. On peut être entre de deux façons, soit comme un lien, un passage, une entité médiatrice, ce qui est très bien, ou comme un élément de séparation. Le langage courant est d’ailleurs toujours très significatif. Quand deux hommes se disent : il n’y a plus rien entre nous, cela veut dire il n’y a rien qui nous unit, mais cela veut dire aussi qu’il y a tout qui nous sépare.

Le groupe fermé sur lui-même, il faut bien le reconnaître, représente un réel danger. Il peut être oppressif pour l’individu, mutilant pour la société et pour la nation. Ceci a toujours existé dans les groupes, plus ou moins, ce qui d’ailleurs n’enlève rien à la qualité et à la nécessité de ces groupes.

Les corps intermédiaires peuvent être sujets à des maladies. Il existe des familles malades, des parents indignes, des familles pitoyables… Seulement la question se pose immédiatement : si vous la supprimez, par quoi la remplacerez-vous ?

Quand on se sent quelque veine révolutionnaire, et en effet bien des choses vont mal, il faut se poser immédiatement cette question : quand nous aurons supprimé cette chose qui va mal et nous scandalise, par quoi sera-t-elle remplacée ?

Le fait de se poser cette question calme généralement les ardeurs révolutionnaires. Nous avons tous tendance à faire ce que Gabriel Marcel appelait des “crédits frauduleux” aux choses qui sont opposées aux maux dont nous souffrons.

Quand on souffre, par exemple, de trop de dureté et de trop d’étroitesse d’une famille, on est tenté de faire un crédit frauduleux à tout ce qui dispense l’individu de la famille. Jules Renard à qui l’on demandait : où peut-on être mieux que dans sa famille ?, répondait : partout ailleurs ! Quand on sort de la famille cela arrive effectivement bien des fois !

Les corps intermédiaires sont sujets à des maladies, nous pouvons en citer dix exemples : durcissement de la famille, particularismes régionaux, sclérose des corporations, esprit de corps tournant à l’idolâtrie, exclusivisme des groupes, phénomènes de rejet et à l’intérieur du groupe, très souvent, le népotisme, le favoritisme.

Le rôle de l’Etat

Il est bon de veiller sur la santé des corps intermédiaires; c’est l’une des tâches de l’Office [[- Gustave Thibon, avec qui nous sommes toujours restés en relation d’amitié, dirait aujourd’hui le “Centre de Formation”. Voir à ce sujet le travail effectué par nos différents réseaux par état (professions de santé, juristes, enseignants, cadres d’entreprise, etc.)]] que de les revitaliser; les revitaliser signifie leur rendre la santé précisément. Dans ce rôle, l’Etat a sa place et je crois que rien n’est meilleur. D’où la nécessité d’un pouvoir central et la nécessité des lois. Si nous considérons notre histoire, l’on y découvre aisément la longue lutte bénéfique du pouvoir central contre les féodalités de toutes espèces : celle des nobles dans la mesure où ils exagéraient, celle des parlements provinciaux, etc. Ce fut la grande œuvre des Capétiens qui, au bout du compte, ont trop centralisé.

De tout temps, il a fallu et il faudra que les pouvoirs publics interviennent pour remédier à la désintégration des familles, des entreprises, contre les abus des pouvoirs locaux (j’ai observé que les pouvoirs locaux, encore qu’ils soient des corps intermédiaires, peuvent être de forts mauvais intermédiaires. Quand je vois certains maires qui sont prêts à brader le patrimoine artistique des villes, il est permis d’être inquiet. André Malraux a sauvé certains monuments historiques que des maires auraient bradés volontiers pour faire construire je ne sais quels grands ensembles horribles. Il arrive quelquefois que la casquette du préfet apporte un heureux contrepoids à l’écharpe du maire ne l’oublions pas).

L’idéal serait que l’Etat se borne à corriger les carences et les abus des corps intermédiaires sans porter atteinte à leur vitalité et à leurs réalisations positives. Malheureusement, il y a un cercle vicieux qui fait que d’une part la sclérose, l’affaiblissement ou la corruption des corps intermédiaires appelle l’intervention de l’Etat et d’autre part que celle-ci parachève le dépérissement des corps intermédiaires.

Comme aboutissement de ce dépérissement, vous avez le pouvoir totalitaire, la dictature et un régime policier pour un peuple qui n’est plus spontanément policé. Je ne fais pas de jeu de mots, on a d’autant plus besoin de police qu’on est moins spontanément policé.

La solution communautaire

La meilleure société possible, celle à l’avènement de laquelle nous devons travailler sans relâche, est une société pluraliste, décentralisée, aérée, structurée verticalement, multi-dimensionnelle, en un mot : à la fois anti-individualiste et anti-collectiviste.

Une société où l’homme soit relié à sa fonction dans la cité par le plus grand nombre possible d’éléments de sa personnalité, depuis l’intérêt matériel dont il faut tenir compte, jusqu’au sens de l’honneur, jusqu’à l’idéal de perfection.

Qu’on le veuille ou non, cela implique l’existence de groupes organiques. Cela suppose que la liberté soit assortie de responsabilités corrélatives, avec suffisamment de sécurité pour assurer l’ordre et la continuité et assez de risque pour stimuler la création et l’initiative.

Un peu à l’image du paysan et de la terre. La terre, elle est une sécurité pour lui. La terre ne lui manque pas, mais il faut aussi qu’il ne manque pas à la terre.

Une société également où l’entraide et l’assistance émaneraient du groupe lui-même et non du pouvoir central et où l’Etat n’interviendrait que pour compenser les carences, pour sanctionner les abus, pour enregistrer les différends. C’est son rôle. Il ne peut pas être à la fois arbitre et joueur, sinon il jouera mal et il faussera le jeu. Ce qui est le cas.

Revitaliser les corps intermédiaires

Est-il possible de revitaliser les corps intermédiaires ? Il existe de fortes raisons d’en douter, étant donnée la situation actuelle. Mais il y a tout de même des signes de résistance , des signes de renaissance, car enfin les hommes ont vu où conduisaient les abus du monde actuel, ils ont vu où conduisait l’idolâtrie de la société de consommation dont on parle beaucoup, c’est-à-dire l’ennui et l’angoisse. Ils ont vu où conduisait le collectivisme, à la tyrannie. Alors peut-être s’orienteront-ils vers une autre solution, la vraie solution communautaire justement.

Mais la première question est de savoir si c’est nécessaire. Qui donc a dit que la bonne politique était de rendre possible ce qui est nécessaire ? Et tout ce qui est nécessaire, voyez-vous, doit être traité comme possible, dès l’instant que c’est nécessaire. Quand les raisons d’agir émanent du fond de l’être qui veut survivre, elles doivent être plus fortes que les raisons de douter qui ne concernent au fond que des supputations de la pensée.

Il faut lutter. Nous vivons, aujourd’hui, dans nos pays d’Occident, dans un semi-chaos. Peut-être serait-il temps de revenir à l’ordre, à l’ordre authentique, à l’ordre fluide, vivant, créateur, fraternel justement, en qui s’unissent le bien de l’individu et le bien de la société. La revitalisation des corps intermédiaires est absolument indispensable à cet ordre.

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