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Nous assistons à une inflation exponentielle de polémiques et d’indignations à la Une de l’actualité. La guerre des mots et des expressions occupe l’espace disponible de nos cerveaux déjà proches de la saturation. La centrifugeuse médiatique devient un impitoyable accélérateur de particules. Nous sommes dans une ère de déraison, à un moment historique où tant d’enjeux mériteraient de convoquer l’intelligence et l’expérience.

Ce grand spectacle permanent traduit une incapacité désormais structurelle à penser la raison politique dans l’espace public, laquelle est ruinée par les éléments de langage et les « stroy telling » des communicants. La préoccupation première des politiques est : quelle histoire allons-nous raconter et avec quels mots ?

Par exemple, je suis frappé par la montée en puissance d’un élément de langage qui désigne « les discours de haine » comme péril numéro un de notre temps. Ce ne sont plus les faits qui structurent l’actualité, ce sont les mots. Ce que l’on nomme « discours de haine » désigne en fait une zone grise aux contours flous, un maelstrom difficile à cerner, un ennemi multiforme presque indéfinissable ; et qu’il ne faut surtout pas définir.

Ce qui compte, c’est la sensation qui est en suspension dans l’air, le « nauséabond » comme on dit, c’est-à-dire une odeur dont on peine à identifier l’origine et la nature exactes. On y mélange allégrement Dieudonné, le Front national, le « populisme », l’apologie du terrorisme, toutes les « phobies », les profanations de cimetières – souvent liées à des jeux de rôles morbides -, la débilité insignifiante de supporteurs de foot, les poussées de fièvres adolescentes sur Twitter ou Facebook etc.

La scénarisation hystérique de ce pot-pourri de la « haine » interdit de distinguer les phénomènes, de les hiérarchiser, de les analyser, de les penser et, le cas échéant, de les ramener à leur juste mesure. Dans ce contexte, tout prend des proportions démesurées et le débat public devient une immense plainte, un concours de pleurnicheries, un florilège de concurrence victimaire, une guerre civile médiatique larvée entre « communautés ».

Or, les « communautés » devraient au contraire constituer un espace d’intermédiation entre l’espace commun et les attachements particuliers des citoyens. Mais de plus en plus, ceux qui prétendent les représenter ont tendance à en faire un outil politique grégaire de tribus perdues dans la contemplation narcissique de leur « moi » outragé et souffrant. Je souffre donc je suis, je souffre donc j’existe dans l’espace politique et médiatique. Adieu raison politique, adieu bien commun…

Je crois que ce phénomène a de quoi inquiéter les communautés catholiques : sans y prendre garde, elles risquent d’être gagnées par contagion à cette manie nombriliste qui fait voir le réel sous le prisme quasi-exclusif de son propre narcissisme tribal. Ici se prépare la guerre de tous contre tous.

Guillaume de Prémare
Chronique Radio Espérance du 27 février 2015

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