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Dans le domaine politique aussi, la notion de réseau est couramment utilisée, mais elle est souvent mal perçue.

Le dictionnaire donne lui-même du réseau une définition plutôt négative ou péjorative: il s’agit, selon le Petit Larousse, d'”un ensemble de personnes qui sont en liaison directe ou indirecte, en vue d’une action clandestine” !

Il va de soi que la notion de réseau n’a la plupart du temps rien à voir avec cette idée de complot ou de clandestinité. S’il fallait en proposer une définition plus juste, nous pourrions dire qu’un réseau est un ensemble de personnes (ou de groupes) qui, ayant des centres d’intérêt, des engagements ou des responsabilités communs, se relient pour poursuivre ensemble certains objectifs. Très générale, cette définition présente au moins l’avantage de s’appliquer à n’importe quel type de réseau, quel qu’en soit le but ou la notoriété.

En d’autres termes, la naissance de n’importe quel réseau suppose que les conditions suivantes soient réunies:
– l’existence d’un pôle d’intérêt ou d’un pôle d’activité commun,
– des valeurs communes, qu’on s’y réfère d’une manière explicite ou implicite,
– un projet et des objectifs communs,
– enfin, une certaine organisation: un responsable, une équi-pe, quelques règles de fonctionnement clairement définies ainsi qu’un minimum de moyens.

Certes, une multitude de “réseaux” correspondent à la définition très générale que nous venons d’en donner. Leurs objectifs, leurs préoccupations, leurs domaines d’activité, leur rayonnement et leurs moyens d’action diffèrent du tout au tout. Impossible, par conséquent, d’en dresser le vaste panorama ou de tenter d’en faire l’énumération. Dans un ouvrage grand public sorti en 1997, Les bonnes fréquentations. Histoire secrète des réseaux d’influence, deux journalistes, Sophie Coignard et Marie-Thérèse Guichard, s’y sont malgré tout essayées en privilégiant ceux qui leur paraissaient les plus importants (les francs-maçons, les homosexuels, les juifs, les corses, l’extrême droite, l’extrême gauche…), mais leur étude reste plus ou moins superficielle.

Bien évidemment, tous ces réseaux sont loin de présenter le même intérêt ou d’avoir la même légitimité. Un réseau, comme toute association et toute institution, “s’inspire, même implicitement, d’une vision de l’homme et de sa destinée, d’où elle tire ses références de jugement, sa hiérarchie des valeurs, sa ligne de conduite”, comme le rappelle le Catéchisme de l’Eglise catholique (n° 2244). En clair, tout dépend des valeurs dans lesquelles il se reconnaît et qu’il défend, tout dépend de sa contribution effective au bien commun de la société. Plus concrètement, nul ne songe à mettre sur le même plan un réseau d’entraide familiale et tel ou tel réseau qui fait la promotion de l’avortement ou du mariage homosexuel… sans parler, naturellement, des réseaux crapuleux ou mafieux!

Caractéristiques du travail en réseau

Par rapport au mode d’organisation hiérarchique qui caractérise un mouvement structuré, centralisé, doté d’une organisation pyramidale, le mode de fonctionnement propre au réseau (même s’il peut prendre, juridiquement, la forme d’une association “loi de 1901”), présente d’immenses avantages.
– Première caractéristique: l’autonomie des participants, qui demeurent totalement libres d’agir et de prendre les initiatives qu’ils souhaitent. Même s’il bénéficie du soutien que le réseau lui apporte, chacun de ses “membres” sait a priori ce qu’il peut et ce qu’il doit faire là où il se trouve. A la différence des dirigeants d’un syndicat ou d’un parti politique, par exemple, qui dictent aux adhérents leurs directives et leurs mots d’ordre, les responsables d’un réseau se contentent de proposer une assistance, des contacts, des conseils, sans jamais imposer quoi que ce soit. D’ailleurs, un réseau n’a pas à proprement parler d’adhérents, mais des contacts et des amis qui participent, ne serait-ce que ponctuellement, à son action.

En ce sens, le fonctionnement d’un réseau correspond assez bien au fameux principe de subsidiarité (ne pas retirer aux particuliers ni aux groupements d’ordre inférieur les tâches qu’ils sont capables d’assumer par eux-mêmes), qui est l’un des principes de base de l’enseignement social de l’Eglise.

Nécessairement respectueux des personnes qui en font partie et des actions qu’elles mènent, un réseau s’adapte par conséquent à la diversité et à la complexité du corps social, ce qu’un mouvement monolithique qui ramène tout à lui-même, prétend tout chapeauter et tout contrôler, est parfaitement incapable de faire.
– Seconde caractéristique: la concertation permanente. Un réseau a pour principale raison d’être de rompre l’isolement (ou le sentiment de solitude) dont souffrent beaucoup de nos amis. Sa grande force est de relier ses “membres” entre eux, de la façon la plus souple et la plus naturelle qui soit: c’est, en général, à l’occasion des rencontres ou des réunions qu’ils organisent, que ceux-ci peuvent échanger des informations, des conseils, voire même se coordonner en vue d’une action particulière ou dans le cadre d’une stratégie commune.

A cet égard, le bon fonctionnement d’un réseau n’a nullement besoin de reposer sur un appareil aussi impressionnant en hommes et en moyens que celui qui caractérise la plupart des “mouvements”, mais il requiert tout de même un certain dispositif, des hommes susceptibles de collecter les informations, de les faire redescendre ou circuler à bon escient, de prendre l’initiative d’organiser des réunions de travail ou de concertation, et capables de définir une stratégie; bref, un minimum d’organisation et une équipe d’animateurs compétents, qu’ils soient permanents ou bénévoles (ce qui dépend naturellement de l’objet et de l’importance du réseau en question).

Ainsi, l'”esprit réseau” permet de concilier les avantages de l’action individuelle (si modeste soit elle) et de la concertation, d’où son efficacité.

C’est ce qui ressort clairement des déclarations de l’ancien président de la Confédération paysanne, José Bové, qui sait de quoi il parle lorsqu’il affirme: “Créer un parti? C’est hors de question! Il est hors de propos de fédérer qui que ce soit de manière autoritaire, contraignante, dans une seule et même structure. Ce serait illusoire! Chacun doit conserver sa spécificité, son autonomie. En revanche, nous avons pour objectif de travailler en réseau quand les circonstances amènent plusieurs associations à engager des actions qui convergent”.

Le très subversif Réseau Voltaire est quant à lui (ou était il y a quelques années) un modèle du genre si l’on en croit, du moins, son président Thierry Meyssan, qui en 1996, décrivait en ces termes le mode de fonctionnement du réseau : “Chaque membre adresse à un nœud central les informations dont il dispose, notamment sur les organisations de la droite extrême et sur les atteintes à la liberté d’expression. L’information est ensuite vérifiée, puis transmise aux autres membres du réseau. Chacun peut alors conduire ses propres actions en connaissance de cause, selon sa propre logique et ses moyens. Les contacts directs entre membres sont facilités par le “nœud” central, permettant avec fluidité des regroupements ponctuels variés. Ainsi, des groupes très divers peuvent participer, chacun avec ses propres exigences tactiques, à une stratégie commune”.

Un réseau, on l’aura compris, relie non seulement des personnes, mais également des groupes ou des associations. Il leur permet d’unir leurs efforts et de créer une dynamique d’action sans renoncer pour autant à leur spécificité ou à leur autonomie. La CADAC (Coordination d’Associations pour le Droit à l’Avortement et à la Contraception), par exemple, à laquelle adhèrent plusieurs antennes départementales du Planning familial, la Ligue des Droits de l’Homme, la Ligue Communiste Révolutionnaire, le PCF, Ras l’front, des syndicats SUD, le syndicat d’enseignants SNES-FSU, etc., est moins une fédération d’associations qu’un réseau de lutte en faveur de l’avortement.

Le fait est qu’un nombre croissant de groupements et d’associations adoptent, dans un souci d’efficacité, un mode d’organisation de plus en plus décentralisé et, surtout, “travaillent en réseau”. C’est par exemple le cas d’Attac (Association pour la taxation des transactions financières), célèbre association “alter-mondialiste”. Comme les dirigeants d’Attac l’ont eux-mêmes écrit en 2000, “la structuration de l’association – en avril 2000, 22.000 membres et plus de 150 comités locaux en France – participe elle-même à la logique des réseaux électroniques. Association nationale – et non pas fédération -, elle permet à chaque adhérent de participer et de contribuer à son développement avec la même pertinence. L’essaimage international, avec des Attac qui se créent dans de nombreux pays, s’effectue selon un modèle non hiérarchique, et dans une logique de coordination et de mutualisation. Cette méthode est à la fois née de “l’air du temps” et de l’existence de réseaux électroniques dans Attac dès sa création”.

Quant aux militants trotskystes, ils ont fréquemment été à l’origine, depuis quinze ou vingt ans, de “collectifs” qui, à la moindre occasion (conflits du travail, revendications, actions militantes…), se mettent en place en se substituant aux syndicats et aux organisations “traditionnelles”. Le succès (et les succès) de ces “collectifs” tient précisément au fait qu’ils fonctionnent en réseaux; ainsi, les personnes qui souhaitent participer à l’action de tel ou tel collectif ne sont pas invitées à “adhérer” à un “mouvement” (la peur de se faire embrigader les en dissuaderait certainement), mais à travailler librement avec lui.

Et puis, faut-il le rappeler, les francs-maçons, dans le monde entier, ont toujours su transcender les clivages partisans et s’affranchir de la tutelle parfois contraignante de leurs obédiences respectives, en constituant dans tous les secteurs d’activité de véritables réseaux sans lesquels, en France, les 100.000 “frères” n’auraient sans doute pas la capacité d’influence qu’il faut bien leur reconnaître.

Patrice Burnat et Christian de Villeneuve ont écrit il y a quelques années, un livre sur Les francs-maçons des années Mitterrand (Grasset, 1994), dans lequel on peut lire: “Les francs-maçons ont leurs réseaux et ils se doivent de travailler à la construction de la chaîne d’union. Tous ne sont pas prêts à l’admettre: de “réseau” à “complot”, il n’y a qu’un pas, trop souvent, trop hâtivement franchi… Jean-Louis Mandinot (alors grand maître de la Grande Loge de France) ne s’arrête pas à ce genre de considérations : “Nous formons un maillage, sans aucun doute”. Jacques Oréfice, ancien grand maître du GO (Grand Orient, NDLR) est aussi clair: “Oui, il s’agit d’un réseau. Certains sont même tentés de vouloir l’utiliser à des fins peu louables”. Nier cette évidence relève de l’infantilisme. Ce sont bien les obédiences qui ont mis en place une “Commission E”, sorte d’ANPE à l’usage des frères au chômage. Ce sont bien des francs-maçons qui créent les associations corporatives, les fraternelles. Les dignitaires se montrent réservés, pour ne pas dire plus, à l’égard de ce qu’ils appellent des “organisations para-maçonniques”. Mais ces fraternelles n’en existent pas moins! On peut encore parler de réseau lorsque des grands maîtres organisent rue Cadet des réunions rassemblant tous les membres initiés de cabinets ministériels”.

L’extrême-gauche et les organisations subversives ne sont tout de même pas les seuls à comprendre et à pratiquer le travail en réseau. Dans un récent éditorial du bulletin de liaison du Mouvement Mondial des Mères pour la France, Isabelle de Rambuteau, sa présidente, écrit fort à propos: “Des liens se tissent entre mères, faits de partage de préoccupations, d’échanges d’informations, de services réciproques. Tous ces maillages sont autant de bouées de sauvetage destinées à faciliter la traversée de notre vie de mère. Ce sont des mines de savoir-faire qui ne demandent qu’à circuler pour le bien-être de nos familles. L’important est d’oser s’en servir, surtout lorsque les difficultés semblent nous submerger et que l’isolement nous guette. Ne restons pas repliées sur nous-même, ne sollicitant que nos propres compétences et oubliant la richesse de toutes ces mères qui nous entourent. Sortons de nos réserves naturelles et réalisons que ces différents réseaux sont des sources d’énergie et de savoir-faire exceptionnels qui nous relient, nous réconfortent et nous permettent de gagner un temps infini. (…) Quant aux groupes d’échange de savoir-faire entre mères, ils constituent la réponse la plus appropriée à notre besoin d’être écoutée, comprise, valorisée, enrichie de l’expérience des autres, bref à notre besoin d’appartenir à un réseau!”[[Côté Mères, n° 12, septembre 2004, “La force des réseaux”.]].

Qu’est-ce que “l’esprit réseau”?

En définitive, un travail de réseau, au sens où nous l’entendons, repose sur un certain état d’esprit et sur un certain style d’action qui privilégie:

Le contact individuel. C’est du moins par relation personnelle et par “capillarité” qu’un réseau (à commencer par son propre réseau d’amis) se constitue et se développe. Rien ne saurait remplacer le contact personnel qui permet de se connaître, de savoir “qui est qui et qui fait quoi”, sur qui l’on peut réellement compter et d’établir des relations de confiance.

De ce point de vue, internet est, certes, un outil irremplaçable pour mettre en relation le plus grand nombre possible de personnes qui, d’un bout à l’autre de la planète, partagent un même pôle d’intérêt ou militent pour la même cause. “Le Net, soulignait il y a quelques temps un article du Monde, est un facteur important de dynamisation d’un réseau, sinon de dissémination des idées, mais ce nouveau moyen de communication virtuel ne se substitue certainement pas aux rencontres réelles, aux contacts humains”[[Le Monde, 13 avril 2000.]].

Et qu’on ne croie surtout pas que cette action dite capillaire, qui privilégie le contact individuel, demeure nécessairement limitée et ne permette pas de toucher un grand nombre de personnes.

A l’occasion des Journées Mondiales de la Jeunesse d’août 2000 à Rome, Xavier Ternisien écrivait dans Le Monde: “Pour le père Antoine de Romanet, responsable des JMJ pour Paris, le recrutement des jeunes s’est effectué par un phénomène de réseaux, ce qu’il appelle la “capillarité amicale”: “Les jeunes s’agrègent autour d’un noyau, qui peut être une paroisse dynamique ou une personnalité forte. Les copains font venir les copains. Pour les jeunes, la question n’est pas “est-ce que je vais aller aux JMJ?”, mais “avec qui vais-je y aller?”. Tout part d’un noyau qui se fait évangélisateur sans complexes, parce que ce n’est plus ringard». Ces noyaux sont constitués essentiellement de jeunes déjà “convaincus””[[Le Monde, 16 août 2000.]]
. En fait, un réseau ne peut se développer qu’à condition de “commencer par les plus proches pour atteindre les plus éloignés” (Jean-Paul II, le 5 mai 1996), ce qui relève du bon sens le plus élémentaire. Agir de proche en proche, en distinguant plusieurs “cercles concentriques”, est généralement une méthode efficace: le “premier cercle” (les membres du réseau eux-mêmes) s’attache à conquérir un”second cercle”, plus nombreux, de personnes extérieures mais qui partagent ses objectifs, et sans lesquelles il serait difficile, voire impossible, de toucher le très grand nombre d’indécis qu’on peut raisonnablement espérer convaincre (“troisième cercle”).En 1973, rapporte un article de l’époque, c’est parce qu’une petite poignée de médecins (1er cercle) ont d’abord voulu s’opposer à la légalisation de l’avortement, que quelques dizaines de médecins convaincus (2ème cercle) ont ensuite rédigé un manifeste, que des milliers d’autres médecins (3ème cercle) ont finalement signé, retardant ainsi de plus d’un an le processus qui devait, hélas, conduire à la dépénalisation de l’avortement en décembre 1974: “Ils étaient quinze médecins militants qui recrutèrent environ deux cents médecins convaincus. Ces deux cents rédigèrent la «Déclaration des médecins de France» (…) et décidèrent, en février dernier, de lancer une campagne pour le respect de la vie. Ils entreprirent d’envoyer la «Déclaration» à un certain nombre de médecins de leur entourage, leur demandant de la signer, puis à leur tour de recruter parmi leurs connaissances des sympathisants qui signeraient, etc…”[[Le Monde, 7 juillet 1973.]].

Echange et communication. Les relations, non pas hiérarchiques ou verticales, mais horizontales, qui prévalent au sein d’un réseau, favorisent grandement l’échange d’informations et le partage de compétences entre ses membres.Une telle conception, un tel état d’esprit, sont on ne peut plus conformes à la doctrine sociale de l’Eglise et au principe de “communication mutuelle des biens”. “En venant au monde, rappelle le Catéchisme de l’Eglise Catholique, l’homme ne dispose pas de tout ce qui est nécessaire au développement de sa vie, corporelle et spirituelle. Il a besoin des autres. Des différences apparaissent liées à l’âge, aux capacités physiques, aux aptitudes intellectuelles ou morales, aux échanges dont chacun a pu bénéficier, à la distribution de richesses. Les “talents” ne sont pas distribués également.

Ces différences appartiennent au plan de Dieu, qui veut que chacun reçoive d’autrui ce dont il a besoin, et que ceux qui disposent de “talents” particuliers en communiquent les bienfaits à ceux qui en ont besoin”[[Catéchisme de l’Eglise Catholique, n°1936 et 1937.]]

Mais qu’on y prenne garde : cet esprit d’entraide et de solidarité et cette complémentarité qui font la force d’un réseau, ne concernent pas que ses membres ; ils s’appliquent à tous les hommes, à tous les groupes, à toutes les associations qui, peu ou prou, poursuivent les mêmes objectifs. Autrement dit, l”esprit réseau”, n’a rien à voir avec “l’esprit de clan” ; un réseau, s’il veut vivre, rayonner et se développer, doit être animé d’une véritable volonté d’ouverture. Dans le cas contraire, le repli, la sclérose et la dérive sectaire le guettent inévitablement.

Des “réseaux cathos”, mais pour quoi faire?

Il n’y a pratiquement pas, en France, de réseaux spécifiquement catholiques. Si les laïcs n’en perçoivent pas l’utilité, c’est tout simplement parce qu’ils ne croient pas à la nécessité de s’investir ou de se “battre” sur le terrain social, politique ou culturel…

Il y a plus de dix ans de cela, un dossier du Nouvel Observateur constatait:”Aujourd’hui, il y a beaucoup de pratiquants catholiques, mais plus beaucoup de militants chrétiens. Tout est là. Nos catholiques postmodernes ont une conception privatisée de la religion. Et comme ils sont individualistes, ils se passent bien, pour l’instant, de réseaux constitués”[[“Les réseaux secrets de la droite” in Le Nouvel Observateur, 13-19 mai 1993.]]. C’est exactement le même constat que faisait, un peu plus récemment, l’essayiste Nicolas Baverez : “On est allés jusqu’au bout de la logique de séparation de l’Eglise et de l’Etat. La religion est aujourd’hui considérée comme une affaire privée et les réseaux catholiques n’existent plus que dans le regard des autres, c’est-à-dire dans la persistance d’un réseau laïque”[[Libération, 28 mai 1999.]].

De ce point de vue, la situation n’est guère différente aujourd’hui de ce qu’elle était il y a quatre ou cinq ans. Aux Etats-Unis, des réseaux chrétiens puissants et bien organisés (catholiques et surtout protestants) se sont mobilisés en vue de la promotion du film La passion du Christ de Mel Gibson; rien de tel en France…

Oui, on peut regretter que les chrétiens et les “hommes de bonne volonté”, avec lesquels ils sont appelés à collaborer, n’aient pas le même sens de l’organisation que les francs-maçons, les trotskystes et bien des lobbies subversifs qui, eux, savent “travailler en réseau” dans un souci d’efficacité.

Qu’il n’y ait pas, à proprement parler, en France, à de rares exceptions près, de “réseaux catholiques” est une chose. Que les chrétiens méconnaissent l’importance et la fécondité du travail en réseau dans leurs domaines de responsabilités respectifs en est une autre, non moins déplorable.

Entendons-nous bien: com-me Jean-Paul II le réaffirme dans la lettre apostolique Novo Millennio Ineunte, “il ne s’agit pas d’imposer aux non croyants une perspective de foi, mais de défendre les valeurs fondées sur la nature même de l’être humain. La charité se fera alors nécessairement service de la culture, de la politique, de l’économie, de la famille, pour que partout soient respectés les principes fondamentaux dont dépendent les destinées de l’être humain et l’avenir de la civilisation”. Il s’agit, pour les laïcs, de remplir leur vocation spécifique (le renouvellement de l’ordre temporel), d’exercer leurs responsabilités familiales, professionnelles et civiques dans un esprit chrétien et de participer, chacun à leur manière, à l’édification de la Civilisation de l’amour chère à Jean-Paul II.

Nécessité de réseaux socio-professionnels

Un laïc est d’abord appelé à agir dans son domaine de compétence et de responsabilité, à renouveler son milieu de vie. La Constitution pastorale Gaudium et Spes sur l’Eglise dans le monde de ce temps du Concile vatican II affime : “Aux laïcs reviennent en propre, quoique non exclusivement, les professions et les activités séculières. Lorsqu’ils agissent, soit individuellement, soit collectivement, comme citoyens du monde, ils auront donc à cœur, non seulement de respecter les lois propres à chaque discipline, mais d’y acquérir une véritable compétence. Ils aimeront collaborer avec ceux qui poursuivent les mêmes objectifs qu’eux. Conscients des exigences de leur foi et nourris de sa force, qu’ils n’hésitent pas, au moment opportun, à prendre de nouvelles initiatives et à en assurer la réalisation”.
Nécessité d’agir individuellement ou collectivement, de le faire avec compétence et de prendre des initiatives : n’est-ce pas, précisément, tout ce qu’un réseau bien organisé est censé favoriser ? Collaborer avec ceux qui poursuivent les mêmes objectifs : n’est-ce pas la raison d’être même d’un tel réseau ?
Des réseaux par secteur d’activité sont d’autant plus nécessaires aujourd’hui, que les “corps intermédiaires” d’antan se sont délités. Victimes de l’individualisme libéral comme du socialisme étatique ; ils ne jouent plus, entre les personnes et l’Etat, le rôle protecteur qui était autrefois le leur.
Certes, les partis politiques, conscients de leur faible représentativité, suscitent, de plus en plus souvent, la mise en place de “réseaux socio-professionnels” (de commerçants, d’artisans, de chefs d’entreprise, de médecins, etc.) en prise directe avec la société civile, mais pour la plupart, ces clubs ou ces carrefours sont autant de “courroies de transmission” ou ne sont pas réellement indépendants comme un réseau devrait l’être.

Notre travail

“La finalité de notre œuvre n’est pas rédactionnelle, intellectuelle; elle n’est même pas une simple formation doctrinale. Elle est dans le travail de création, de synchronisation, de concertation de réseaux fort divers”, écrivait en mars 1970 Jean Ousset dans la revue Permanences.

ICHTUS a pour ambition de susciter et d’accompagner des cadres politiques, sociaux et culturels efficaces. Or, l’efficacité de ces cadres dépend non seulement de la formation générale qu’ils reçoivent, mais aussi des réseaux qui leur permettent de sortir de l’isolement et d’agir dans leur milieu naturel.

En d’autres termes, la formation intellectuelle et l’animation des réseaux sont les deux aspects complémentaires de notre travail.

Mais que faut-il entendre ici par “réseau”? “Pourquoi dire: réseaux paysans, réseaux d’étudiants…, et non pas: les paysans, les étudiants…? Parce que le réseau n’est qu’une “partie” de ces catégories humaines. La partie motrice. L’ensemble de leurs éléments plus dynamiques. L’ensemble de ceux qui animent, influencent ces catégories. Mailles, “réseaux” qui enserrent, retiennent un ensemble qui se disperserait sans cela. Au regard de l’action, le réseau fait essentiellement figure de “levain”… dans la pâte.” (Jean Ousset, L’action, p. 71).

Et parmi lesréseaux dont il est ici question, il convient de distinguer:

-*les “réseaux d’amitié” qui, pour chacun, se constituent naturellement au gré des relations familiales, amicales, professionnelles ou de voisinage, relations que la bonne vieille méthode du “carnet d’adresses” permet d’entretenir et, si nécessaire, de mobiliser.

-*les “réseaux locaux” : sans que cela soit forcément indispensable, il peut être utile, par exemple, que les animateurs de cellules et les amis d’une même ville ou d’une même région se connaissent, se rencontrent et qu’ils puissent travailler ensemble, d’où les réunions de concertation que le Centre organise de temps à autre en province.

-*les “réseaux par état” ou “réseaux de compétence”, qui se donnent pour objectif d’aider les personnes dans l’exercice de leurs responsabilités ou de leurs engagements. “La primauté des réseaux par “états”, écrivait Jean Ousset, est reconnue par le seul fait que, dans la plupart des cas, la force des liens qui leur donne naissance s’avère d’une qualité supérieure à celle du simple voisinage” (Pour qu’Il Règne, 1959, p. 773).

Il s’agit donc de permettre au plus grand nombre possible de personnes qui travaillent dans un même secteur d’activité et sont confrontées aux mêmes problèmes, de se connaître et de demeurer en contact les unes avec les autres. Il s’agit de faire en sorte qu’elles puissent ne pas rester isolées et se rencontrer, échanger un certain nombre d’informations, partager leur expérience, leurs compétences, des conseils, approfondir ensemble leur formation, rédiger des études ou des argumentaires, ou prendre certaines initiatives communes. Il s’agit, enfin, de placer, quand l’occasion s’en présente, les amis proches et compétents à des postes de responsabilté ou d’influence.

Il va sans dire que dans l’action que nous menons pour faire prévaloir la “culture de vie” et contribuer à l’édification de la Civilisation de l’amour, certains réseaux ont un rôle privilégié à jouer. C’est ce que relevait déjà Jean Ousset dans son livre sur L’Action : “Si l’influence du clergé ne doit jamais être sous-estimée, il est d’autres réseaux dont on ne saurait méconnaître l’importance sans péril (…). Les écrivains, journalistes, professeurs, orateurs, etc. (…) Car le pouvoir n’est pas seulement politique. Les dirigeants des communautés sociales (associations professionnelles, familiales, élus locaux, parents d’élèves, chefs d’entreprises, foyers de jeunes, corps intermédiaires en général, etc.) en détiennent une grande part, même si, négligeants, ils ne l’exercent guère. Les “cadres” chargés, dans le mystère des rouages administratifs, de préparer les décisions, possèdent également une grande influence”.

C’est dans cet esprit qu’Ichtus a suscité ou favorisé la constitution de plusieurs réseaux de compétence susceptibles de répondre aux besoins et aux attentes qui se sont exprimés ces dernières années:

-*le Réseau Managers pour les cadres d’entreprises qui entendent exercer leurs responsabilités dans l’esprit de la doctrine sociale de l’Eglise ;

-*le Réseau Hippocrate pour les médecins et professionnels de la santé qui souhaitent réfléchir ensemble aux grands problèmes d’éthique médicale et prendre un certain nombre d’initiatives pour combattre la culture de mort (avortement, euthanasie, etc…).

-*le CIRUS (Centre d’Information et de Recherche Universitaire et Scolaire) pour les enseignants du public comme du privé conscients de leurs responsabilités vis-à-vis des élèves et de la société tout entière ;

-*le RIEL (Relais Interactif des Elus Locaux) au service des élus locaux qui ont à cœur de réfléchir, de s’informer et d’agir en vue du bien commun de la société dans laquelle nous vivons ;

-*Magnalia, qui réunit des “acteurs” de la vie artistique et culturelle ;

-*Netjuris, enfin, qui propose à des juristes de mener une réflexion de fond sur certains problèmes de société qui les concernent, et s’efforce de venir en aide aux personnes, aux associations ou aux élus qui ont besoin d’être conseillés dans les actions qu’ils mènent.

Il va sans dire que ces réseaux de compétence sont autonomes par rapport à Ichtus qui les a vus naître, mais qu’ils travaillent étroitement avec lui, comme ils ont intérêt à travailler entre eux, et avec un certain nombre d’associations ou de réseaux amis.

Parfaitement adapté à la nature humaine, le travail en réseau permet à chacun d’exercer la part de responsabilité qui lui incombe et de décupler son efficacité. N’ayons pas peur d’utiliser ce moyen privilégié de l’action. Le bien commun que nous entendons servir a tout à y gagner.

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