Jean-Ousset-300x248L’Action, p. 223  à 236. Se procurer l’ouvrage.

Quatrième Partie : Les circonstances

 

Chapitre III : Cas de nos cités pluralistes

 

Au moment où des français se lèvent pour défendre la dignité de toutes les personnes et de toute la personne, en particulier des plus fragiles, que faire pour une action durable ?  Ce livre est un maître livre pour bien penser l’action en fonction du but poursuivi.  Tout homme ou femme d’action le lira avec profit pour inspirer son engagement. Jean Ousset est le premier en effet à avoir méthodiquement formaliser une doctrine de l’action culturelle, politique et sociale à la lumière de l’enseignement de l’Eglise pour concrètement répondre au mal par le bien. Action de personne à personne et actions multiformes en réseau, ses intuitions sont mises en œuvre magnifiquement dans l’utilisation d’internet. A l’encontre des pratiques révolutionnaires et de la dialectique partisane, si l’amitié est le but de la politique, Jean Ousset nous montre comment pour agir en responsable, l’amitié en est aussi le chemin.

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Cinquième cas envisagé.

Celui d’une société aux structures ébranlées par la Révolution et profondément divisée de croyances.

C’est le cas le  plus fréquent. Celui de la France aujourd’hui. Celui de presque toutes les nations du monde dit « libre ».

En ces pays, plus d’institutions chrétiennes respectées comme telles.

Non seulement on n’y croit plus à l’obligation de travailler à l’instauration du règne social de Jésus-Christ, mais le simple rappel de cette doctrine exaspère.

Trois siècles de « philosophie séparée »[1] ont provoqué un climat de scepticisme généralisé.

Quant à cette religion des « bonnes manières » dont Simone de Beauvoir nous dit qu’elle était celle de son père, personne n’en est plus, personne n’en veut plus.

Certains invoquent, il est vrai, ce respect du droit naturel que l’Eglise désigne comme un des fondements de sa morale.

Mais si beaucoup tendent à l’évoquer, rien n’est plus discuté que la chose elle-même.

Combien oublient que, pour être moralement contraignante, une référence à l’ordre naturel suppose que Dieu – un Dieu créateur et rémunérateur – en soit au moins reconnu comme principe et fin. Ce qui n’est pas le cas, la notion d’ordre naturel n’étant évoquée le plus souvent que pour fuir la référence à Dieu.

Gardons-nous donc de toute illusion en matière d’ordre naturel. Il est loin d’apparaître comme une formule de bon sens universellement admise. Dans l’état actuel des esprits, il n’est absolument pas une sorte de synthèse pré-établie qu’il suffirait d’évoquer pour susciter un mouvement unanime d’action sociale ou d’unité civique.

Seule, ou presque, l’Eglise catholique continue à présenter une philosophie cohérente de la nature, d’un ordre naturel, d’un droit naturel. Si donc, on estime plus habile d’évoquer ce dernier pour éviter de choquer les non-chrétiens, le succès ne sera pas si facile.

Il importe de s’y prendre autrement

au plan dogmatique comme au plan tactique.

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Au plan dogmatique : enseigner la vérité, ne pas ériger en doctrine ce qu’on doit tolérer

1° – Enseigner inlassablement la vérité, la vérité intégrale, la pleine et sûre doctrine à ceux qui, même peu nombreux, veulent bien l’entendre et retenir.

Constituer ainsi une réserve irréductible qui, quelle que soit la malice du jour, se fera un devoir d’affirmer et transmettre la vérité intacte[2].

Ce qui amène à

2° – Eviter par-dessus tout de se laisser duper par ce que nous avons déjà appelé la dogmatisation d’un jour[3], la dogmatisation des formules chèvre-chou, la dogmatisation des systèmes de circonstances.

Que ces formules existent, que ces systèmes soient inévitables là n’est point tellement le péril. Le mal, le danger sont dans la dogmatisation que tend à en faire la « propagande ».

Or, il n’est pas de plus sûr moyen, pour faire perdre au grand nombre tout sens de la vérité, que d’accorder aux transactions, aux formules opportunistes, un ton et des attributs qui ne sont dus qu’à la vérité de toujours.

Eviter par conséquent de dogmatiser les formules bâtardes.

Même si ces dernières doivent être tolérées, ne pas craindre de les désigner pour ce qu’elles sont. Car il est moins grave de tolérer un mal en sachant que c’est un mal que de présenter l’adoption d’une vérité abâtardie comme un progrès dans le vrai.

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Au plan tactique : tenir compte de l’incohérence des hommes dans l’erreur. S’adresser au bon sens

Que faire à ce degré ?

Nous l’avons assez répété : la seule proclamation de la vérité ne peut suffire.

Il faut, pour être efficace, prendre la situation telle qu’elle se présente, et, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, s’appliquer à tirer profit de tous les avantages de ce que l’on peut déplorer par ailleurs.

Pour désolante que soit, par exemple, cette incohérence intellectuelle dont nous venons de dire un mot, il est bon de savoir qu’elle n’est pas sans offrir quelques possibilités d’excellentes contre-attaques.

Un certain goût de la vérité s’est perdu. C’est indéniable. Mais plutôt ce goût de la vérité totale, de la vérité systématiquement développée, ordonnée et présentée. La perspective des grandes synthèses doctrinales rebute. Seul demeure ce goût naturel, inaliénable des vérités fragmentairement reçues et vécues.

« Les longs ouvrages me font peur », avouait La Fontaine.

Les longues fresques de vérité n’épouvantent pas moins nos contemporains.

Mais quand la vérité n’intéresse plus par l’ampleur de ses synthèses, quand elle n’est plus reçue en système et dans l’unité de son tout, il n’est qu’une solution : non celle d’amoindrir cette vérité, mais d’en fragmenter la présentation. Sans annoncer a priori la synthèse finale, l’étiquette globale.

Nouvelle maïeutique.

Nos contemporains ont horreur qu’on les « endoctrine » ?…

Il suffit d’être prévenu.

Combien de catholiques préconisent, sincèrement, le divorce, le communisme, l’euthanasie

Et pareillement combien de luthériens ignorent tout de Luther ; combien de calvinistes ne savent rien de Calvin ; combien de communistes n’ont jamais étudié ni Lénine, ni Marx ; combien de socialistes sont incapables de dire ce qu’il faut entendre par socialisme.

Ce qui est pitoyable, en un sens. Mais très heureux dans un autre. Car cela prouve qu’il ne faut presque jamais s’arrêter aux étiquettes, mais courir droit à la description du réel.

Non que nous préconisions la plus grande licence du vocabulaire. Nous sommes, au contraire, persuadés qu’on ne bouscule pas impunément le sens des mots. Nous ne conseillons pas l’emploi de n’importe quel terme pour désigner n’importe quoi. Nous déconseillons simplement de commencer chaque débat par ces dialogues de sourds que sont généralement les conflits d’étiquettes.

Pour qui sait le sens des mots, « socialisme » signifie une intervention de plus en plus grande de la collectivité – sinon de l’Etat – dans des activités ou secteurs relevant normalement de l’initiative privée. Pas un socialisme qui ne réponde à cette description. Socialisme est synonyme d’étatisme, de totalitarisme.

Or, combien de socialistes en ont conscience ? Combien, au contraire, font chorus, non certes contre le socialisme explicitement pris à partie, mais contre l’évidente incapacité de l’Etat à bien gérer ce qui n’est pas de son ressort. Ce n’est donc qu’une fois ce point bien éclairé qu’il sera possible de montrer que le socialisme, dont tant de braves gens se réclament, est en réalité cette chose qu’ils critiquent en fait et dont ils déplorent les progrès.

Car, s’il est vrai que beaucoup de catholiques ne le sont qu’en panonceau, il est consolant de penser que beaucoup d’adversaires ne le sont aussi que par l’enseigne. Qu’on aille donc au fond des choses.

Nous nous souvenons d’une rencontre avec des luthériens qui avaient eut la bonté d’applaudir une de nos conférences sur la liberté. Or, nous ne pouvions nous empêcher de penser que ces luthériens, s’ils l’avaient été pleinement, n’auraient pas dû approuver ainsi cet exposé.

Mais qu’eut-il fallu faire ?

Eut-il mieux valu transformer le débat en conflit de système ; autant dire : faire observer à ces luthériens qu’au nom de leur luthérisanisme tout accord était impossible ?

Ou ne valait-il pas mieux aller au fond des choses ? Cerner la vérité, sans souci d’étiquette. Souligner « ce qui est ».

Faire confiance à la puissance persuasive d’un vrai, mieux expliqué, et attendre que l’esprit y adhère pleinement.

A courir ainsi au réel plus qu’au panonceau, le nombre est immense des vérités fondamentales qu’il serait facile de faire admettre par une foule de gens qui, à n’observer que leur insigne, devraient les rejeter. Mais qui les acceptent pourtant parce que, sous les déviations idéologiques les plus caractérisées, il est toujours une part de bon sens qui demeure, avec un certain goût du vrai, correctement présenté.

C’est à cette part de bon sens qu’il faut s’adresser. C’est ce goût irréductible du vrai qu’il faut satisfaire.

C’est par cette reconquête des vérités une par une, qu’il faut tendre au rétablissement de la vérité totale dans les esprits.

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Pourtant qu’on ne s’y trompe pas.

Loin de rendre inutile une sérieuse formation doctrinale une telle action la suppose plus approfondie. Car il ne suffit pas de formuler des propositions doctrinales apprises par cœur. Il faut que ces propositions aient été assimilées à un degré tel qu’elles éclairent nos conversations sans y être agressivement repérables. C’est alors que les réflexes de refus d’endoctrinement ne manquent pas de jouer chez l’interlocuteur.

Il faut que les raisons du vrai ne paraissent en nos propos qu’à la manière de notions communément évidentes, de claire sagesse et de pur bon sens.

Nécessité donc d’une formation doctrinalenous disons pas plus érudite, attendu que les cuistres sont fuis d’aussi loin qu’on les voit – mais plus harmonieusement assimilée.

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Pour qu’une telle action puisse revitaliser, les moindres tissus du corps social, il est nécessaire qu’elle soit omniprésente, éminemment diversifiée.

Il faudra par conséquent, adopter des formules d’action qui permettent à l’apport doctrinal, à la synchronisation tactique de répondre aux exigences de chaque cas, aux besoins de chaque milieu.

Car il est vain de prétendre faire tout admettre à tout le monde, ou tout dire tout de suite, en tout lieu.

Dans l’état actuel des esprits le profit serait immense, le résultat décisif, si en chaque milieu la vérité[4] – dont on a le plus grand besoin – était judicieusement proposée.

La multiplicité des cas envisageables est telle qu’une étude, même sommaire, serait interminable et dépasserait le cadre de cet ouvrage.

Rappelons au moins en ces difficultés les deux cheminements possibles que Pie XII signalait dans le texte cité en note 4.

1°   Cheminement vers Dieu par un sens plus exact de l’ordre du monde. Ordre non seulement matériel mais intellectuel, moral, spirituel.

2°   Preuve, par l’histoire, des bienfaits de Jésus-Christ et de son Eglise[5].

Domaine des vérités partielles où l’action est vouée à mille compromis. Compromis auxquels il importe, certes, de conserver leur caractère[6] par crainte de voir accorder à ce qui n’est qu’un moyen, qu’une formule relative et transitoire le prestige d’une suprême finalité.

Il est donc préférable, au lieu d’UNE SEULE formule, de favoriser les modes d’action multiformes[7]. Ainsi les risques de dogmatisation, de transformation du relatif en absolu sont beaucoup plus restreints. Et plus grandes aussi les possibilités de manœuvres, susceptibles de favoriser une sage progression vers un meilleur état des choses.

C’est en vain qu’on a cherché et que l’on cherche toujours à substituer à la doctrine catholique des formules dites plus habiles pour essayer d’atteindre le même résultat à moindres frais.

Bouche-trous qui ne bouchent pas le trou, disait ironiquement Chesterton.

Certes, quand le mal est fait, il faut bien s’y résigner et faire comme le malade qui se sait cloué au lit pour longtemps. Il cherche une position commode, une attitude moins douloureuse.

Le comble serait de donner le titre de santé à cet état dolent et de maladie chronique.

Le témoignage d’un auteur comme Charles Maurras est significatif en ce chapitre. Loin de parler d’une « union » entre croyants et incroyants, il tint à écarter ce terme et celui même d’alliance pour se contenter de celui de « rencontre ». Là se bornait, à l’en croire, les possibilités de groupement offertes à ceux que n’éclaire pas la même doctrine.

« Tout réfléchi, écrivait-il[8], je préfère le terme précis de rencontre. Il y a des rencontres entre la doctrine catholique et la philosophie positive (par exemple)… Mais, noter ces rencontres, les compter, les jalonner, c’est, par là-même, constater que, sur les autres points, il n’y pas d’accord, mais divergence et séparation… »

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On devine l’importance d’une telle méthode à une époque où l’action commune entre croyants et incroyants est une nécessité quotidienne.

Point d’unité au sens strict, puisqu’il y a opposition de doctrines. Mais simple accord dans la poursuite de certains avantages rapprochés.

Accord sur les résultats, comme on dit aujourd’hui ! A condition de ne pas se laisser abuser par l’expression.

« Supposons, écrivait en effet le Père P. Descoqs, deux groupes d’hommes, croyants et incroyants, s’entendant pour transporter de lourds madriers sur le parvis de Notre-Dame. Le premier groupe a l’intention de dresser avec ceux-ci un échafaudage pour la réparation du sanctuaire ; le second médite d’élever un bûcher qui préparera la destruction de l’Eglise. Les deux groupes sont pourtant d’accord sur le résultat immédiat, qui est le de transporter les madriers auprès de la cathédrale. Mais intentions et buts des uns et des autres sont contradictoires. Leur « connubium » est simplement immoral. Il faut le condamner sans réserve.

« Supposons, au contraire, que ces deux mêmes groupes s’entendent pour le transport de madriers dans le but commun de contribuer à la réparation de l’Eglise. Le premier, il est vrai, par un pur esprit de foi, pour rendre hommage à Dieu, tandis que le second veut seulement sauvegarder une merveille artistique, un legs de la vieille France

« Pour être moins élevée, cette seconde intention n’est à aucun titre immorale ; dès lors, on ne voit pas où serait l’injustice ni l’immoralité de la collaboration de ces deux groupes en vue d’un même résultat concret à obtenir, qui est le transport de madriers sur la place Notre-Dame, puisque l’un et l’autre se proposent de coopérer à une même oeuvre bonne.

« Ainsi, un croyant et un incroyant peuvent étudier les conditions de prospérité d’un Etat ; ils constateront l’un et l’autre la nécessité d’assurer à la famille le plus vaste développement et, pour cela, d’écarter les causes qui compromettent sa stabilité, sa fécondité : l’union libre, l’absence de lien religieux, le divorce. L’un et l’autre constatent le même fait matériel, la même vérité objective ; ils sont d’accord sur un point. Ainsi M. Barrès pouvait défendre les églises menacées de destruction par des municipalités sectaires au nom de la seule tradition nationale. Les catholiques qui le suivaient dans sa campagne s’inspiraient de motifs différents. Etaient-ils moins d’accord sur le fait ? »

On pourrait multiplier les exemples.

On se trouverait devant un ensemble de revendications, identiques matériellement, susceptibles d’offrir une certaine base d’entente et d’action. Tant qu’aucune difficulté ne surgit par ailleurs. Qu’un conflit éclate, tout risque d’être mis en cause par manque d’une suprême règle commune.

Ne pouvant se prêter à aucune démarche contraire à leur intérêt spirituel, les catholiques devront, dès lors, rechercher un principe de conciliation qui sauvegarde leurs positions[9].

Œuvre difficile, toujours précaire, qui consiste à faire accepter par des gens divisés de croyance des décisions qu’ils trouveront bonnes pour des raisons différentes de celles qui fondent notre propre conviction.

Mais l’histoire n’est-elle pas riche en exemples péremptoires de cette possibilité et, donc, de l’efficacité (relative) d’une pareille tactique ?[10]

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Périls de l’apologiste

Si le philosophe et le théologien cherchent à découvrir la doctrine, à la saisir dans sa rigueur,

« L’apologiste, écrit le Père Neyron[11], vise un but plus directement pratique ; il veut défendre cette doctrine, la faire accepter par les esprits de son temps. Il devra donc tenir compte, non plus seulement de la vérité en elle-même, mais aussi des préoccupations qu’il rencontre autour de lui, des idées de ses contemporains, de leurs préjugés, voire de leurs erreurs habituelles. Et, très vite, le péril vient d’en tenir trop compte, de considérer d’abord ces dispositions des esprits, pour leur adapter ensuite, plus ou moins, non seulement l’exposé de la doctrine, mais peut-être, la doctrine elle-même… Plus souvent, il arrivera d’atténuer telle vérité essentielle pour ne pas heurter de front une opinion en cours. Tels autres fais, au contraire, prendront un relief excessif, parce qu’ils prêtent à un rapprochement qu’on espère devoir être agréé…, etc.

« Pour se tenir en garde contre ces entraînements, il n’y a qu’un moyen ; c’est de regarder toujours et d’abord du côté de la doctrine, de s’en pénétrer profondément, de n’en négliger, autant qu’on le peut, aucun détail, bien résolu à tout sacrifier plutôt que de s’en écarter d’une ligne. Quand on est bien sûr de ce terrain, on peut ensuite regardre autour de soi, voir à qui on s’adresse, quels sont les meilleurs moyens de ne pas blesser, d’éviter les malentendus et finalement de convaincre ».

Ce qui ramène aux constantes si souvent rappelées au cours de ces chapitres : sérieuse formation préalable, non seulement doctrinale, mais prudentielle, stratégique, tactique. Et, plus encore peut-être, une intelligence harmonieuse des ressources offertes par un judicieux emploi de la pluralité, de la diversité des méthodes et formules d’action.

Car, pour éviter les périls dénoncés par le Père Neyron, pour éviter de dépasser imprudemment la dose des concessions indispensables, on doit se garder des schématisations uniformisantes.

Parce qu’elles tendent à dogmatiser le relatif, l’entre-deux.

Parce qu’il importe surtout de ne concéder que ce qui et nécessaire. Et de ne pas accorder ici ce qui ne s’impose qu’ailleurs.

Autrement dit, inutile de faire de concessions en des domaines, milieux et lieux où personne ne songe à les demander.

Rien n’est plus sot que cette conception grégaire de l’action (voire de l’apostolat) qui incite à attendre de… l’Espagne, par exemple, l’application des formules n’ayant de sens qu’aux Etats-Unis, en Inde, etc., les divisions religieuses de ces pays étant évidentes, alors qu’elles sont imperceptibles en Espagne.

Si donc, l’on saisit bien la nature et le sens de la pluralité, de la diversité évoquées ici, il apparaît incontestable qu’elles offrent à l’action ses plus sûres, ses plus morales, ses plus sages conditions d’efficacité.

Soit le péril de ces « amalgames », de ces étiquetages, que la Révolution excelle à pratiquer. Ils sont certainement plus difficiles (psychologiquement inefficaces) quand ils se heurtent à une diversité telle que l’attaque en est atomisée. Toute formule d’action compacte est au contraire beaucoup plus vulnérable livrée qu’elle est à l’écrasement de ces campagnes de division, de dialectisation, d’isolement, de calomnies, de discrédit que la puissance actuelle de la Subversion rend quasi invincibles.

Au contraire une action aussi multiforme que les ramifications de la société elle-même est non seulement plus bienfaisante, plus médicinale, moins orthopédique[12] comme telle, mais, par surcroît, moins vulnérable. Offrant le double avantage d’être à l’image de l’ordre social à rétablir et parfaitement adaptée aux exigences du combat à livrer.

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[1] Formule par laquelle on désignait naguère la philosophie… « séparée », systématiquement coupée de la théologique catholique.

[2] Selon ce qui a été dit par Mgr Freppel dans une citation précédente… cf. supra : IVe partie. Chapitre II ; en note.

[3] Cf. supra : IVe partie. Chapitre I, in fine.

[4] Un exemple concret de double et indispensable préoccupation nous est fourni par la position des maîtres catholiques de l’enseignement public français. Leur situation est, à l’échelle réduite, l’image même du CAS étudié en ce chapitre. Comme on le sait l’école publique est « laïque » (officiellement « neutre »). Les élèves en sont catholiques, protestants, juifs, mahométans, indifférents. La division des croyances y est donc complète. Comment les maîtres catholiques de ces écoles transmettraient-ils la saine doctrine à leurs élèves sans tomber dans ce double désaccord : … désaccord avec l’Etat qui les a engagés pour donner un enseignement « neutre » sans violer d’autre part un point de l’enseignement catholique lequel exige le respect du droit naturel des parents à élever leurs enfants suivant leurs convictions.

Pie XII n’a pas moins donné à ces maîtres de l’enseignement public des consignes tout à la fois doctrinales et tactiques dont l’exemple peut éclairer maints autres cas.

S’adressant à un groupe d’universitaires Pie XII leur dit en effet…

« Malgré tout vous estimez pouvoir et devoir sans la moindre ingérence illégitime ou simplement illégale, faire du bien, un grand bien à ces jeunes âmes. Le pouvez-vous autrement que par cette influence secrète de la grâce débordante et de la prière ?

« L’apôtre saint Paul déploie devant vos regards un très large horizon dans son Epître aux Romains (1.20). « Les perfections invisibles de Dieu, écrit-il, son éternelle puissance et sa divinité sont, depuis la création du monde, rendues visibles à l’intelligence par le moyen de ses oeuvres… » Faudrait-il, par ces « œuvres », entendre uniquement les créatures matérielles et immédiatement perceptibles aux sens ? Ou n’est-il pas certain qu’il faut compter aussi les grandes lois générales qui régissent le monde et qui, même à défaut de la Révélation et de la foi, se découvrent à la raison naturelle loyale, attentive ?

« Ce sont toutes les branches du savoir humain qui manifestent à l’intelligence et les œuvres de Dieu et ses lois éternelles et leur application à la marche physique, morale, sociale du monde. Bien plus il est impossible à qui que ce soit d’exposer, avec ampleur et impartialité, l’histoire des événements et des institutions, sans que, en dehors même de toute présentation, de toute insinuation dogmatique, ou apologétique, on y voie briller, dans une clarté surhumaine, la lumière du Christ et de son Eglise ».

[5] Pourquoi serait-il impossible, par exemple, de faire comprendre à des Français incroyants la valeur au moins spirituelle du fait historique Jeanne d’Arc ?

Avancer simplement qu’elle « crut » entendre des voix serait aller contre les données historiques les mieux établies. N’a-t-elle pas soutenu jusqu’au bûcher que « ses voix ne l’avaient pas trompée » ?

Même si à l’école laïque il apparaît impossible d’enseigner que « Jésus-Christ possède un titre de souveraineté plus particulière sur la France », on n’y échappe pas au devoir très objectif, très historique d’enseigner que Jeanne d’Arc tenait Charles VII pour le Lieutenant du Christ seul roi de France ; et qu’elle fit reconnaître cette royauté et cette lieutenance par acte notarié. Cela n’est pas du « dogme ». C’est de l’histoire. Quelles que soient les opinions religieuses ou morales de ceux auxquels on s’adresse.

[6] Cf. supra, IVe partie ; chapitre 1er, in fine.

[7] En des pays où chrétiens et musulmans se côtoient, par exemple, quel pourrait être LE compromis familial ? Sur quoi se fonderait-il ? Sur la monogamie ? Sur la polygamie ? On voit l’impasse d’une solution d’ordre spéculatif, pseudo-doctrinale. L’entente n’est possible qu’au plan des réalités fragmentaires, sur des vérités de détail. Le désordre est donc inadmissible d’oser présenter comme LA PANACEE ce qui n’est qu’expédient… Et c’est préserver l’essentiel de faire en sorte qu’un moindre mal ne soit pas pris pour le bien même.

[8] Action Française, 1er juin 1912 (Querelle du Comtisme).

[9] On sait qu’en ces difficultés la règle est selon Pie XII (6.12.53) de « promouvoir » dans les limites de ce qui est possible et permis, ce qui facilite et rend plus efficace l’union ; endiguer ce qui la trouble ; supporter parfois ce qu’on peut aplanir et ce pour quoi, d’autre part, on ne pourrait laisser sombrer la communauté à cause du bien supérieur que l’on attend d’elle. La difficulté réside dans l’application de ce principe. (…) Un regard sur la réalité montre que l’erreur et le péché se rencontrent dans le monde dans une large mesure. Dieu les réprouve. Cependant, il leur permet d’exister. On ne saurait donc accorder un sens absolu et inconditionné à la formule qui soutiendrait que l’erreur religieuse et morale doit toujours être empêchée quand c’est possible, parce que sa tolérance est en elle-même immorale. Dieu n’a pas donné à l’autorité humaine un précepte aussi absolu et universel, ni dans le domaine de la foi, ni dans celui de la morale. (…) Le devoir de réprimer les déviations morales et religieuses ne peut donc être une norme ultime d’action. Il doit être subordonné à des normes plus hautes et plus générales, qui, dans certaines circonstances permettent et même font peut-être apparaître comme le parti le meilleur celui de ne pas empêcher l’erreur pour promouvoir un plus grand bien.

« Par là se trouvent éclairés les deux principes desquels il faut tirer, dans les cas concrets, la réponse à la très grave question (…) de la tolérance religieuse et morale (…).

  1. Premièrement : ce qui ne répond pas à la vérité et à la loi morale n’a objectivement aucun droit à l’existence, ni à la propagande, ni à l’action.
  2. Deuxièmement : le fait de ne pas l’empêcher par le moyen des lois d’Etat et de dispositions coercitives peut néanmoins se justifier dans l’intérêt d’un bien supérieur et plus vaste.

« Quant à la question de fait, à savoir si cette condition se vérifie dans le cas concret, c’est avant tout au juriste catholique d’en décider. Il se laissera guider dans sa décision par les conséquences dommageables qui naissent de la tolérance, comparées avec celles qui, par suite de l’acceptation de la formule de tolérance, se trouveront épargnées à la communauté (…) ; puis, par le bien, qui, selon de sages prévisions, pourra en dériver pour la communauté elle-même comme telle (…) ».

[10] Il n’est que de penser au Clovis d’avant la conversion, déjà favorable à sainte Geneviève et aux évêques.

Souvenons-nous de l’installation des jésuites en Russie qu’un Joseph de Maistre su obtenir du tsar Alexandre.

Pensons à ces cas innombrables, en France dans les missions, où des incroyants, des païens firent confiance à l’Eglise dont ils n’acceptaient pas les croyances.

Thiers n’offrit-il pas à cette dernière tout l’enseignement primaire en France ?

[11] Le Gouvernement de l’Eglise, p. VI. Beauchesne, édit.

[12] Cf. supra. Première partie. Rôles de la doctrine et de l’expérience pratique (in fine), p. 38.

 

 

 

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