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FIGAROVOX/TRIBUNE – Le carême est un appel à la libération intérieure qui peut toucher chacun d’entre nous, explique le professeur de théologie au Collège des Bernardins.

Le père Matthieu Rougé est curé de Saint-Ferdinand-des-Ternes à Paris et ancien responsable du service pastoral d’études politiques. Il est l’auteur de «L’Église n’a pas dit son dernier mot. Petit traité d’antidéfaitisme catholique» en 2014 aux éditions Robert Laffont.

En ce mercredi, les catholiques du monde entier entrent en carême. En recevant des cendres sur leur front, ils seront invités à l’humilité -«Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière» -et à la «conversion» (c’est-à-dire à l’approfondissement de leur foi) -«Convertis-toi et crois à la Bonne Nouvelle». En France, moins nombreux qu’autrefois mais souvent plus déterminés, beaucoup de catholiques s’apprêtent à vivre ce temps de préparation à Pâques avec une grande générosité spirituelle et un profond désir de renouveau intérieur.

Les pratiques traditionnelles du carême, prière, jeûne, partage, sembleront désuètes à certains. Elles sont en réalité d’une extraordinaire modernité. Prier, c’est entrer dans la profondeur de soi-même pour y rencontrer Dieu. Jeûner, c’est mettre une distance de liberté entre le désir spontané et son assouvissement. Partager, c’est résister à la volonté de puissance et de possession par une générosité qui fait grandir en sobriété et en solidarité. Il ne s’agit pas de satisfaire à un formalisme extérieur mais au contraire de progresser «dans le secret» du cœur, comme le dit l’Évangile, en liberté intérieure.

Le carême tout entier est orienté vers la libération pascale. Moïse a libéré le Peuple de la Première Alliance en guidant sa sortie d’Égypte. Le Christ, nouveau Moïse, libère l’humanité entière, par sa croix et sa résurrection, de l’esclavage du péché et de la mort. Le baptême, que vont recevoir dans la nuit pascale des adultes toujours plus nombreux dans notre pays, est l’incarnation, la diffusion de cette libération. Se préparer à Pâques, c’est prendre conscience de ses propres servitudes intérieures pour progresser, à la lumière du Christ, sur le chemin de l’authentique liberté.

Car la liberté n’est pas un acquis, elle est un travail. En un sens, on ne naît pas libre, on le devient. Sans doute faut-il, pour bien comprendre cela, distinguer deux dimensions de la liberté: la liberté extérieure et la liberté intérieure, la liberté par rapport à la contrainte et la liberté de choisir vraiment le bien que l’on a reconnu. La première est un préalable objectif que la puissance publique doit garantir mais la seconde est à construire par chacun, en dépassant ses peurs, ses égoïsmes, ses manques de courage et d’authenticité.

La liberté d’expression, qui à juste titre occupe tant les esprits depuis les terribles assassinats du début du mois de janvier, peut être puissamment éclairée par cette expérience spirituelle de la liberté. Il y a une dimension extérieure de la liberté d’expression qui fait partie du socle de la démocratie et qui doit être défendue sans réserve. Mais cette dimension, nécessaire, n’est pas suffisante: tous ceux qui s’expriment doivent aussi constamment se demander s’ils ne sont pas esclaves de leurs peurs, de leurs préjugés, voire de leurs aveuglements ou de leurs violences. Il ne s’agit pas d’opposer la liberté à la responsabilité, de sacrifier la première à la seconde. Il s’agit plutôt d’entrer dans une logique d’approfondissement de la liberté elle-même.

Cet approfondissement passe par un double parti d’intériorité et de bienveillance. La liberté est une valeur si décisive qu’elle ne peut se limiter à son contour légal extérieur, aussi indispensable soit-il. La pleine expérience de la liberté appelle l’exercice de la conscience, l’interrogation intime sur la bonté et la vérité. Quant à la liberté de dénoncer le mal, elle doit constamment être purifiée par un effort radical de bienveillance à l’égard de tous, qui est constitutif du choix éthique de vivre en société. La bienveillance ne bride pas la lucidité, elle en est la condition. «On n’entre dans la vérité que par la charité», disait saint Augustin.

Cette expérience de la profondeur de la liberté peut éclairer d’autres champs que celui de la liberté d’expression. En matière d’éthique biomédicale par exemple, il est important que la liberté des chercheurs soit garantie mais aussi que soit maintenu un espace d’interrogation en conscience sur ce qui est digne de l’homme. Le débat à nouveau en cours sur la fin de vie -si délicat, dans tous les sens du terme- ferait fausse route s’il aboutissait à brider la conscience des malades et des soignants par des directives anticipées contraignantes.

Ainsi l’esprit du carême nous met-il, aussi surprenant que celui puisse paraître, au cœur des enjeux les plus contemporains. Les chrétiens, en vivant intensément ce temps de libération intérieure, ont à rendre un service à toute la société: ils sont appelés à mettre en lumière la profondeur de la liberté. Parmi les causes des secousses que vit notre époque (violence, désespérance, incapacité des dirigeants à susciter la confiance), sans doute y a-t-il un manque généralisé d’intériorité. La laïcité de notre république n’interdit à personne de se laisser interpeller par ce temps d’humilité pour progresser dans l’expérience en conscience de l’authentique liberté.

Tribune du Figarovox du 18 février 2015

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