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Permanences n° 470-471

 

En quelques dizaines d’années, l’apparition d’un nouveau vocabulaire est venu combler une perte généralisée des références de notre société.« Si une catastrophe se produisit dans la décennie qui précéda les lois dites de bioéthique (1994), elle fut avant tout langagière (…) Des formules feront florès en raison précisément de leur faculté à ne rien signifier, à geler l’imaginaire par leur abstraction et leur pouvoir de sidération » (1).
On observe alors une fixation de la pensée à travers des expressions telles que : gratuité des échanges, solidarité, consentement, respect de la dignité, liberté de la recherche. Mais la réalité se situe ailleurs que ce que décrit le vocabulaire convenu : la porte était ouverte au nominalisme et au relativisme.
« La bioéthique devenait une spécialité nouvelle, avec ses institutions, ses enseignements, ses spécialistes et une finalité implicite : mettre sur la transgression les mots de la vertu » (2).
L’outil linguistique utilisé le plus régulièrement est le terme de discrimination, oubliant la distinction du juste et de l’injuste. On a multiplié la mise en avant de droits pour revendiquer la libération des comportements sexuels, les accès à la contraception, à l’avortement, à la procréation artificielle au moyen d’un langage édulcoré, faisant appel à des euphémismes élaborés et délibérément ambigus. Droits des femmes, droits à la reproduction signifient droit inconditionnel à l’avortement.

Orwel achève son fameux ouvrage : 1984, par un essai de linguistique appliquée, sous le titre : les principes du novlangue(3). Sa thèse est que le contrôle du pouvoir politique et moral sur l’homme doit passer par le contrôle de la pensée donc du langage qui la porte. « Les locuteurs s’auto-légitiment en s’appropriant le pouvoir de définir le langage et en utilisant les mots pour modeler l’homme à leur convenance et construire le monde et la société qui leur convient » (4). « Toute manipulation sociale commence par une manipulation du langage. Il s’agit de changer intentionnellement la façon de percevoir la réalité à travers la façon de la dépeindre ; le but est d’obtenir des changements dans le comportement des personnes »(5).

Une des premières manipulations porte sur l’embryon. Les Anglo-Saxons ont inventé le terme de pré-embryon pour ouvrir une période pendant laquelle il ne s’agirait que d’un objet offert à l’expérimentation. Il est clair, pourtant que cette appellation ne donne aucun droit à ces chercheurs, mais elle tente a posteriori de justifier leur intervention. Axel Kahn, lui-même dénonce cette supercherie : « Puisqu’il est incontestablement utile de faire de la recherche sur l’embryon mais que tout un corpus de lois protège la personne, la législation anglaise contourne la difficulté en créant un objet virtuel, une fiction juridique sous la protection de laquelle peuvent œuvrer les biologistes » (6). Dans le même esprit, on parle d’embryon pré-implantatoire pour introduire une redéfinition sémantique de la grossesse qui ne commencerait qu’à la nidation. Dans ce cadre, la contraception couvre les effets abortifs de la pilule et du stérilet. La législation française déforme la notion de projet parental, pour permettre, là encore, la transformation d’une personne en objet au gré des intentions d’un tiers. Et pourtant, note le P. Pascal Ide, il est évident que l’embryon est homme non parce qu’il est accueilli, mais c’est parce qu’il est homme que les parents s’interrogent ; s’ils se trouvaient face à une souris ou à un ouistiti, la question ne se poserait pas.

Les mots se voient attribuer d’autres significations ou nuances de signification que les gens acceptent parce qu’il sont habitués au mot et ne se rendent pas compte que l’ancienne signification est utilisée comme un cheval de Troyes pour introduire un sens pernicieux. On agit ici souvent par euphémisme. On parle d’IVG pour ne pas parler de mort et comme si la vie pouvait reprendre plus tard. On parle de santé reproductive ou de santé sexuelle, pour évoquer « l’avortement sûr » ; l’expression est devenue le cheval de bataille des Agences onusiennes pour propager l’avortement dans les pays en voie de développement. On parle de réduction embryonnaire pour ne pas parler d’avortement sélectif.

Certains mots sont codés : « genre » (traduction de gender) est substitué à sexe. Mais alors que celui-ci se réfère à la nature de l’être humain, celui-là est lié à la culture. Genre se réfère aux rôles socialement construits.
D’autres expressions telles que : « utiliser ses embryons », faire « valoir » des droits sur eux, « entreprendre « une grossesse, « congeler » des embryons « surnuméraires » relèvent du langage de l’entreprise ou du marché : elles ouvrent la voie à la chosification de l’homme.
« L’ingénierie verbale » ne connaît pas de limite : « une revue de bioéthique renommée a souligné la nécessité d’opérer une distinction entre le respect moral et le respect non moral dû à l’embryon. La distinction n’est pas tout à fait claire ! » (7). La même revue évoque la procréation artificielle en termes de « technologies capables d’induire la vie ».

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(1) Monette Vacquin, in Main basse sur les vivants. Fayard (2) Idem. (3) Traduction de newspeak.. (4) Mgr Schooyans in Le terrorisme à visage humain. (5) Lexique des termes ambigus et controversés sur la famille, la vie et les questions éthiques du Conseil Pontifical pour la famille (Tequi) Art. Ingénierie verbale. (6) Cité par Pierre Olivier Arduin, in La bioéthique et l’embryon. (7) Lexique, cité plus haut, Art : La manipulation du langage.
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