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Permanences 470-471

 

Jacques Faisant, dessinateur humoriste des années 60 et de bien nombreuses ensuite, avait, d’un trait de crayon et de quelques mots, résumé la démarche pacificatrice du verbe : «Assez d’actes, des paroles !», faisait-il dire en mai 68 à une petite Marianne couverte d’ecchymoses sur fond de barricades estudiantines. Rappelant ainsi à point nommé que si la parole a été donnée à l’homme, c’est pour qu’il s’en serve !

Un peu plus de quarante ans après, il serait possible d’utiliser le même dessin, en changeant seulement le décor environnant notre petite Marianne, échangeant les pavés et les barricades contre les voitures brûlées de nos cités de banlieues !

Mais les émeutiers de nos banlieues pourraient-ils trouver les mots nécessaires à exprimer précisément les motifs de leur colère et les raisons de leur rejet de la société qui les entoure ?

A la faute politique, sans doute sciemment commise, de laisser s’installer sur notre sol des populations que nous sommes dans l’impossibilité d’accueillir matériellement et socialement, s’ajoute la faute culturelle impardonnable de ne pas savoir ou vouloir offrir aux jeunes générations un enseignement capable de leur transmettre notre patrimoine historique, intellectuel, philosophique…

L’insécurité linguistique

Prolongées sur maintenant deux générations, cette incurie de notre système éducatif national débouche aujourd’hui sur la misère d’une jeunesse hantée par la peur de l’avenir, un sentiment d’incompréhension de ses problèmes et un mal d’être existentiel.

«Chaque année, plus de 60.000 jeunes gens et jeunes filles de nationalité française sortent de notre système scolaire avec de sérieuses difficultés de lecture, une très médiocre capacité à mettre en mots écrits leur pensée et, surtout, une maîtrise toute relative de l’explication et de l’argumentation. A des degrés divers, ils sont tous en insécurité linguistique». Ce constat, sans concession d’Alain Bentolila[[Professeur de linguistique à la Sorbonne, conseiller scientifique de l’agence nationale de lutte contre l’illettrisme.]], dans son ouvrage Le verbe contre la barbarie[[Editions Odile Jacob, 201 p, 2007, 21,90 €.]], sonne le glas de notre actuel système éducatif. Système éducatif dont les victimes ne sont malheureusement pas les idéologues qui l’ont échaffaudé, mais ces centaines de milliers de jeunes, en passe de devenir des millions, qui n’ont à leur disposition ni le vocabulaire élémentaire nécessaire, ni la capacité de formuler et de justifier les arguments de leur pensée et se trouvent, par là-même, dans l’incapacité d’établir un véritable dialogue avec ceux qui les entourent et à plus forte raison de s’intégrer dans un groupe.

Des jeunes, et des moins jeunes, qui se trouvent dans l’impossibilité, pour reprendre une heureuse formule d’Alain Bentolila, de trouver des «mots pour laisser une trace de soi-même sur l’intelligence des autres». Situation d’évidente détresse qui, comme à l’accoutumée, pèse plus lourd sur les plus démunis dont la précarité de vie quotidienne rend quasi impossible le soutien familial qui pourrait contrebalancer les manques dans la transmission du savoir des programmes de l’Education nationale.

L’échec scolaire se trouvant en toute logique au terme de cette situation d’abandon. Echec scolaire qui, à son tour, va maintenir dans la précarité ceux qui auraient pu lui échapper si un correct contenu de l’enseignement leur avait permis une insertion dans le monde professionnel et une place dans l’ascenseur social.

Les ghettos de l’isolement

Cette situation d’illettrisme, qui risque de se généraliser, frappe de plein fouet des populations qui ont ce dénominateur commun d’être pauvres et pour la plupart de venir d’un ailleurs estompé et confus. Populations qu’une politique aveugle, depuis près de quarante ans, a entassé dans des cités dortoirs anonymes, socialement abandonnées, dans la périphérie de nos grandes agglomérations.

Un romantisme de mauvais aloi, s’appuyant sur une idéologie égalitariste et pluriculturaliste de gauche, voudrait faire croire que ce repli dans ces ghettos de l’abandon et de l’ignorance est capable d’engendrer une nouvelle forme de culture. C’est ne pas connaître la réalité de ces cités du désespoir.

Les liens sociaux extrêmement relâchés ne s’appuient que sur une connivence de situation. Aucune réelle solidarité n’existe entre des individualités repliées sur elles-mêmes et en situation d’échec. Et le plupart des jeunes, et des jeunes adultes, issus de la seconde génération d’une immigration multinationale, même s’ils sont de langue maternelle française, vivent en réalité en situation d’« impuissance linguistique », pour reprendre l’expression d’Alain Bentolila.

Le langage qu’ils utilisent a été en réalité forgé sur place, avec un vocabulaire « revisité » dans un milieu confiné. Il ne leur offre aucun moyen d’expression qui pourrait véhiculer du sens vers un extérieur avec lequel ces déshérités ne recherchent même plus la communication.

Avec l’utilisation d’expressions déconstruites sur le plan grammatical, d’un vocabulaire minimaliste, l’impossibilité par conjugaison de situer leurs discours dans le temps ou l’espace, ces jeunes pratiquent avec souffrance un langage qui referme sur eux les portes de leur ghetto. Il n’y a là aucun choix culturel, seulement la conséquence désastreuse d’une marginalisation subie.

Les pauvres du langage

Nous rentrons ici dans une sorte de cercle vicieux dont ni les responsables, ni les victimes ne conçoivent une possible sortie.

Notre système éducatif, pour de mauvaises raisons d’égalitarisme et de pourcentages de « réussites » aux examens, ayant considérablement abaissé le niveau des connaissances communiquées, à commencer par les techniques de maniement de la langue, les plus démunis socialement n’ont pratiquement aucun moyen d’y pallier et se trouvent de facto dans l’impossibilité de bénifier du contenu de notre patrimoine culturel. Et de ce fait, se replie dans cette marginalisation subie.

« Lorsqu’un groupe social est tenu à l’écart des cercles de réflexion collective, des lieux d’influence et des centres de décision, il va naturellement fabriquer des moyens de parole réduits parce que ceux-ci constituent la réponse linguistique pertinente à la situation culturelle et sociale réduite qui lui est imposée. C’est en effet le degré d’ambition sociale que l’on vous autorise qui règle notre envie et notre capacité de conquérir le monde.

Pour oser parler, pour avoir l’audace d’aller chercher par la parole l’autre au plus loin de soi-même, il faut avoir compris ce que parler veut dire. Il faut être sûr que parler constitue plutôt une promesse qu’une menace ; savoir qu’une chance réelle existe d’exercer un peu d’influence sur le monde.

Plus étroit est le « cercle de parole », plus faible en est la maîtrise, et plus grande est la crainte à se hasarder au-dehors. Car, lorsque les occasions de parler de choses nouvelles à des gens nouveaux ont été quasi inexistantes tout au long de l’apprentissage de la langue, cela induit un rétrécissement du langage qui interduit de parler « au large ». Et lorsque exceptionnellement la nécessité se fait sentir d’affronter l’inconnu les moyens linguistiques ne sont pas là pour le permettre.

C’est donc bien la marginalisation culturelle et sociale qui engendre l’insécurité linguistique ; mais la réduction des outils lexicaux, grammaticaux et discursifs qui en résulte rend cet enfermement de plus en plus sévère, et de plus en plus faibles la volonté et les chances d’évasion »[[In Le verbe contre la barbarie, p. 120.]]

Une brèche pour la violence

Il est aisé de comprendre à quel point une capacité de communication extrêmement réduite rend difficile les tentatives de relations maîtrisées, pacifiques, avec un monde extérieur devenu inaccessible aux seuls mots que l’on possède.

Elle constitue un facteur de repli, de retraite dans la communauté restreinte, là où les rapports entre les personnes s’établissent sur la proximité et sur la connivence ; là où l’usage de la parole ne fait courir aucun risque, ne fait pas appel au maniement et à l’expresion des idées et se réduit à l’utilitaire.

Ainsi réduite à la proximité et au strict nécessaire, la parole n’est plus apte à créer un espace et un temps de conversation serein propre à éviter le passage à l’acte violent à la première impression de contradiction. Et l’agression physique se déclenche dès l’instant où l’on se sent incapable de se faire comprendre. «Car seuls les mots organisés apaisent une pensée sans cela chaotique et tumultueuse, qui se cogne aux parois d’un crâne jusqu’à l’insupportable et qui finit par exploser dans un acte incontrôlé de violence»[[Idem supra.]].

Passage à l’action violente qui peut aussi ne pas résulter d’un réflexe quasi instinctif de défense face à l’agression supposée, mais être conçu d’emblée comme la seule façon disponible d’affirmer d’entrée de jeu sa supériorité ou de placer ses marques.

Il serait prétentieux et inexact d’affirmer ici que la violence dans les banlieues trouve son unique cause dans l’illettrisme des jeunes, et moins jeunes, qui y vivent. Les causes des violences urbaines, de la délinquance et des phénomènes de gang sont multiples et difficiles à démêler.

Reste qu’une partie importante de ceux qui s’y adonnent y renonceraient s’ils trouvaient dans l’éducation au maniement de notre langue, et dans l’éducation tout court, les moyens d’exprimer leur personnalité et leurs idées et de s’insérer dans la vie sociale.

Des proies pour

la manipulation idéologique

Il existe, enfin, un corollaire de l’illettrisme et de l’impuissance linguistique qu’il ne faudrait pas oublier de mentionner ici car il est lourd de conséquences sur le plan social et politique : celui de la manipulation de l’opinion.

Car, on le conçoit aisément, n’importe quel homme ainsi placé en difficulté de conceptualisation et d’argumentation devient plus facilement victime des discours réducteurs, manichéens, voire sectaires, qui offrent des grilles de lecture simples et définitives. Les explications dialectiques, qui placent les méchants d’un côté et les bons de l’autre, et interprêtent n’importe quelle situation par la domination des premiers sur les seconds, trouvent chez nos concitoyens en état d’impuissance linguistique des victimes toutes désignées.

L’utilisation par tous d’une même langue correctement assimilée permettant en revanche de vivre ensemble avec la conscience des différences mais aussi surtout de la valeur de tout ce qui nous est commun. La vocation de notre langue, en particulier, est de rassembler les hommes, de transcender les clivages et de surmonter les déchirures et les blessures du passé comme du présent. Et d’ainsi préserver le lien social qui évitera à notre nation de se déchirer en communautarismes prêts à tous les affrontements.

La situation objective ici décrite, et qui concerne des franges sans cesse grandissantes de la population française, apparaît comme un véritable défi à la démocratie dont aiment pourtant à se gargariser nos dirigeants. Ne serait-ce pas finalement toujours les mêmes qui auraient accès à la culture et toujours les mêmes, les plus défavorisés, qui en seraient exclus de facto ?

La vraie question qu’il serait indispensable de se poser, et qui devrait mobiliser non seulement les milieux éducateurs mais aussi chacun d’entre nous, est celle des moyens à mettre en oeuvre afin de permettre à tous les Français, quels que soient leurs origines ou leur statut social, d’avoir accès à de véritables moyens pédagogiques leur permettant de parler, de lire et d’écrire.

Base indispensable à toute insertion dans une communauté culturelle et nationale. Minimum culturel que les tenants de la République en France ont toujours reproché à l’Ancien Régime de n’avoir pas su communiquer à la totalité de la nation… Minimum que notre Ve République, à la différence de la IIIe, ne parait d’évidence pas capable non plus d’assurer à tous ses citoyens !

« Nous sommes individuellement et collectivement responsables, assure Alain Bentolila à qui nous emprunterons notre conclusion, de porter au plus haut degré d’exigence la puissance du verbe car nous devons à nos enfants les moyens linguistiques de résister intellectuellement à la tentation de passivité, au piège de la manipulation politique et aux sirènes des discours sectaires »[[Idem supra p. 129.]].

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