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Ainsi, ceux qui prônent la « convergence des luttes » ne veulent pas converger. Ni même entendre un autre son de cloche que le leur, quand bien même le carillon tintinnabulerait une partition qui rejoint certaines de leurs préoccupations. Je pense particulièrement au sens et à la dignité du travail, gravement altérés par la centrifugeuse du capitalisme tardif, sur fond de gigantisme, de technicisme et de financiarisation.

C’était le thème des Veilleurs qui ont tenté de se réunir ce mercredi place la République à Paris. Repoussés par les chiens de garde de l’ultragauche parisienne, nos veilleurs se sont repliés un peu plus loin sur le quai de Valmy, où ils ont été agressés verbalement et physiquement par les tribus dialectiques urbaines qui prétendent renouveler les pratiques civiques : « Arrache-toi d’là t’es pas d’ma bande, casse-toi tu pues et marche à l’ombre », chantait Renaud.

Pourtant, si ces jeunes militants de Nuit Debout avaient pris la peine d’écouter Gaultier Bès, promoteur de la décroissance et de l’écologie intégrale, ou encore le syndicaliste Joseph Thouvenel, ils auraient pu entendre des idées convergentes avec les leurs. Certainement pas toutes, mais une partie au moins. Et là, nous aurions pu rêver d’un débat, d’un dialogue, d’une recherche commune du vrai, du juste, du bien.

Mais ne rêvons pas : l’idéologie de fond qui anime les initiateurs de Nuit Debout refuse par principe cette recherche commune et stérilise à l’avance toute véritable convergence. Converger, nous dit Larousse, c’est « tendre vers un même but ». Or, s’il peut y avoir des recoupements entre le discours des Veilleurs et celui de François Ruffin ou Frédéric Lordon, les inspirateurs de Nuit Debout, il ne peut, en l’état, y avoir de convergence, c’est-à-dire une tension vers un but commun.

En effet, si les Veilleurs entendent résister à la tyrannie de l’argent, lutter contre la domination du système économique mondial, ils s’appuient sur la recherche commune de la justice pour favoriser l’harmonie dans la société. Nuit Debout s’appuie sur les tribus dialectiques urbaines pour fonder toute chose sur le rapport de force, lequel est considéré à la fois comme un moyen et un but.

Autant dire qu’il n’y a pas de perspective politique authentique de construction de la Cité. François Ruffin en convient lui-même quand il affirme que « ce qui fédère les uns et les autres, c’est l’absence totale de perspective politique ». Quant à Frédéric Lordon, il a mis clairement les cartes sur la table : « Nous ne sommes pas ici pour être amis avec tout le monde, et nous n’apportons pas la paix, nous n’avons aucun projet d’unanimité démocratique ».

Son véritable objectif de convergence, c’est l’agrégation « du militantisme de centre-ville, des classes ouvrières et de la jeunesse ségrégée des quartiers » pour « faire dérailler le cours normal des choses ». Il s’agit de « les harceler, leur ôter toute tranquillité », ajoute-t-il en parlant des puissances dominantes. C’est la perspective de devenir en quelque sorte ingouvernable ; et non pas de bâtir un projet de société.

Quant aux Veilleurs, les paires de claques reçues ne vont pas les empêcher de continuer à être ce qu’ils sont : surtout pas une tribu dialectique, mais d’inlassables promoteurs d’une amitié civique, d’une authentique convergence des consciences.

Guillaume de Prémare
Chronique Radio Espérance du 10 juin 2016

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