Sélectionner une page

Illustration : statue de Calliope muse de la poésie

Cycle 1995-1996                                                                                 Vidéo-cassette n°223

Mardi 12 décembre 1995                                                       Jacques Trémolet de Villers 

APPRENDRE A LIRE PAR …LA POESIE…………………………………………………………………..

Introduction…………………………………………………………………………………………………….

I – LA POESIE EST AU CŒUR DE LA CIVILISATION…………………………………………………

II – « LES POETES DISENT TOUS LA MEME CHOSE D’OU QU’ILS SOIENT »………………..

IV – LA POESIE VECTEUR DE L’INSTRUCTION CIVIQUE…………………………………………..

V – LA POESIE FERMENT SOCIAL…………………………………………………………………………

VI – LA POESIE MARQUE DE LA PATRIE

Introduction

En poursuivant ce que nous avons commencé, il y a quelques années, avec Homère et Dante puis en continuant avec les poètes du XVIè au XXè siècles français, nous allons voir, maintenant, comment la méthode « apprendre à voir » s’applique très précisément à la poésie. Nous allons essayer de comprendre la poésie avec les mêmes critères que ceux que nous avons utilisés avec la peinture et les œuvres d’arts en général.

Avec la poésie, nous sommes dans un domaine intermédiaire. En effet, à l’origine la poésie était chantée, c’est-à-dire que nous ne sommes plus tout à fait ni dans le domaine de l’écrit ni dans le domaine du parler. On se doit de garder présent à l’esprit qu’il y a dans la poésie un agencement des mots, un rythme qui sont là précisément non pas pour imiter la musique, mais pour renforcer la et la qualité des œuvres poétiques.

Cette promenade dans les œuvres poétiques nous conduit également à considérer l’extraordinaire diversité des œuvre . Et si les choix sont hésitants ce n’est pas par manque de matière, mais au contraire à cause de l’abondance des biens.

Nous nous limiterons à considérer notre univers culturel français En effet, la traduction des œuvres trahit l’auteur. Car pour rendre par exemple la poésie grecque avec le rythme français, il faut recomposer le poème. Ainsi bornons-nous à la poésie française qui est déjà un champ immense

Je vais d’abord faire une série d’observations avant d’aborder les poèmes.

I – LA POESIE EST AU CŒUR DE LA CIVILISATION

La poésie est au cœur de la civilisation, au cœur de ce que l’homme à de plus humain. Avec la peinture et la sculpture, la poésie est le langage de l’homme. C’est même ce qui le distingue de tous les autres animaux. Et il suffit de contempler une œuvre d’art pour mesurer tout ce qui nous sépare de l’animal. Ne serait ce qu’en s’interrogeant sur le besoin de l’homme de traduire la beauté qu’il voit autour de lui.

Aristote dit que l’homme est un animal raisonnable, un animal politique, un animal religieux, un animal artistique. Et c’est cette marque là, précisément, qui le caractérise Cela est vrai avec la peinture, avec la sculpture et encore plus vrai avec la poésie. Car la matière de la poésie c’est le langage et le langage est le propre de l’homme, le moyen normal de s’exprimer, de traduire ses idées et donc ce qu’il y a de plus intelligent chez lui .Avec le langage, on sort de l’ordre matériel; car véhicule de la pensée, il en est aussi dans une certaine mesure, le créateur car si l’on ne parle pas on ne peut pas penser.

Avec la poésie non seulement il va exprimer une idée mais, en plus, il va essayer de faire de la beauté. Non seulement dire : je t’aime, qui est l’expression d’un sentiment mais, le dire de telle façon que la beauté enjolive, rend plus plein, rend plus pur. Il y a d’autre part, une constante de la poésie qui nous fourni une interrogation sur nous-mêmes : quel est l’objet, le métier, en regardant d’une façon purement agnostique qui fait que depuis 2500 ans des personnes aient envie de traduire les pensée communes des hommes de telle sorte qu’elles demeurent, qu’elles perdurent, quelles échappent au temps par la magie de l’art?

Pour échapper au temps par lequel tout s’oublie, l’homme utilise des procédés. Et le plus élémentaire de ces procédés, c’est la rime et le rythme. La rime, c’est le retour dans l’oreille de sons déjà entendus dans l’instant qui précédait et qui rappelle ce qu’elle a déjà entendu. La rime c’est aussi le vers qui revient à la fin de chaque strophe. Rime, retour et rythme qui est la musique de la poésie, qui fait que cela se retient. Ce rythme se trouvait dans les commandements de Dieu lorsqu’on les apprenait par coeur mais aussi dans les tables de multiplications

La répétition rythmée pénétrait la mémoire. Avec la mémoire, les choses se marquent et celles qui restent se sont précisément celles qui sont souvent répétées.

Les Grecs disaient que les muses inspiraient les poètes. Ce que disent les poètes leur vient d’ailleurs, il y quelque chose de sacré, de surnaturel dans toutes les poésies, non pas forcément au sens chrétien du terme, mais au sens de ce qui est en dehors de l’ordre purement naturel, directement saisissable. C’est pourquoi, les poètes, les prophètes et les prêtres étaient jadis très proches. .L’inspiration vient de nos génies, de nos muses et les muses étaient filles de mémoire; c’est-à-dire que celle qui les a engendrées, c’est la mémoire et c’est elle qui lutte contre le temps, contre l’oubli. Il y a donc dans l’art poétique, dès le départ, la volonté de transgresser le temps. Cette simple aspiration révèle déjà énormément de choses sur l’homme.

II – « LES POETES DISENT TOUS LA MEME CHOSE D’OU QU’ILS SOIENT »

Gustave Thibon dit que les poètes de tous les temps, de tous les lieux ont dit pratiquement la même chose. Il y a une communauté, une fraternité chez les grands poètes. Homère, Dante, Shakespeare, Mistral, Goethe se retrouvent dans une communauté extraordinaire de pensée et d’inspiration. Cette unité démontre sans autre analyse l’unité de l’esprit humain qui tend à essayer de percer le sens de l’être.

Dante disait que la poésie était une science de Dieu et Maurras, commentant cela dit : non, c’est une ontologie, science de l’être. Mais ces deux définitions sont finalement très proches puisque Dieu est l’être par excellence. Il s’agit bien d’arriver à l’être par l’existence, de passer du visible à l’invisible. Et l’on retrouve ici le phénomène de la mémoire, conserver ce qui est constant, ce qui est l’essentiel de l’homme.

Nous constatons ici que se pencher sur la poésie, c’est abandonner le domaine de la matérialité au ras des pâquerettes dans lequel nous évoluons. Il faut se plonger dans la poésie non pas par souci d’érudition mais bien parce que sans la poésie, il est impossible de comprendre l’homme. Sans la poésie, il est impossible de comprendre notre civilisation et donc impossible de savoir ce que nous devons faire, ce que nous devons dire aux hommes dirait A de Saint Exupery. Ainsi, si l’on veut se plonger dans ce que l’homme a fait de plus spécifiquement humain pour les yeux c’est la peinture, et pour les oreilles et pour l’intelligence c’est la poésie.

III – POURQUOI LA POESIE ET PAS LA PROSE?

Parce que la poésie est obligée de concentrer. Maurras disait la poésie est : une concentration énergétique (1). La prose raconte, elle s’étale mais, la poésie est obligée de ramasser les choses et c’est parce que elle va à l’essentiel qu’elle est directement accessible.

Elle cherche à nous surprendre pour que le déclic capte notre attention. Puis après la divine surprise, elle cherche à conserver notre attention par un message, une idée qu’elle contient avec le moins de mots possibles qu’elle va loger dans notre oreille, et aussi dans notre coeur. Nous allons l’aimer pour sa musique, elle va nous porter, nous nourrir et elle nous reviendra si notre mémoire fonctionne; elle reviendra peut être même sans elle, tant elle fait partie de nous-mêmes.

Alors qu’il est très difficile de se souvenir de la prose. La prose se suit par l’enchaînement des idées, par la logique du raisonnement, par la valeur de l’intrigue. Et lorsque l’on raconte une histoire, une fois finie, on la raconte différemment, avec des termes différents. On la résumera ou on ira jusqu’à la recomposer.

IV – LA POESIE VECTEUR DE L’INSTRUCTION CIVIQUE

Avec la poésie c’est moins l’histoire que la façon dont elle est dite qui enchante notre oreille. La poésie n’est, cependant, réservée pas qu’aux grands sujets ou sentiments comme : la mort, l’amour… Les Grecs avaient mis en vers l’ensemble de la législation. Impossible aujourd’hui, avec les lois sur la sécurité sociale. Mais cela correspondait à une double nécessité. D’abord, il n’y avait ni papier et encore moins d’ordinateurs, tout était gravé dans la pierre. Il fallait par conséquent concentré au maximum. Et ce faisant, on le faisait dans une forme amie de la mémoire, simple comme les tables de la Loi et même ceux qui ne pratiquaient pas la lecture, pouvaient ne pas ignorer la loi.

C’est en récitant par cœur les centaines de vers d’Homère de l’Iliade et de l’Odyssée que les petits Grecs apprenaient l’instruction civique. La colère d’Achille instruisait sur les conséquences de la colère des chefs dans la conduite de la guerre. L’amour d’Andromaque pour son mari, le sacrifice d’Hector pour son fils ; la dureté d’Agamemnon, la nostalgie des Athéniens pour leur pays, la défense de la patrie pour les Troyens, l’attente de Pénélope, l’histoire et la géographie du bassin méditerranéen, enfin, tous les sentiments forts constitutifs de notre assise intellectuelle sont inscrits à l’intérieur de ces milliers de vers appris par cœur. Mais c’est aussi l’ouverture vers le surnaturel avec l’assemblée des dieux, leurs querelles et leurs amours, c’est aussi la quête de l’au-delà quand Ulysse descend aux enfers pour parler à sa mère qui lui dit :

« Oh mon fils c’est le regret de toi qui m’a enlève la vie douce comme le miel. »

Il y a donc toutes les connaissances nécessaires à l’ordre humain et elles sont toutes entières contenues dans ces deux très grands poèmes que sont l’Iliade et l’Odyssée.

V – LA POESIE FERMENT SOCIAL

Lorsque après l’effroyable décadence de la République romaine, Auguste a voulu rétablir Rome dans sa grandeur, il a fait des lois et crée des administrations, mais avec son ministre de la culture Mécène, ils ont crée un état d’esprit. Mécène fut chargé de réunir ce qu’il y avait de mieux parmi les poètes de l’époque, notamment : Virgile et Horace, et il leur a demandé de faire pour Rome ce qu’était l’Iliade et l’Odyssée pour les Grecs. Et ainsi naquit l’Enéide.

A cette époque tous les habitants de Rome vivaient en ville, entassés dans de grands immeubles, vivant du RMI de l’époque, des subsides de l’aide sociale, le plus gros budget de l’Etat, des paris et des jeux. Pour remettre ces gens dans les champs, recréer une paysannerie, élément de stabilité sociale, Auguste veut relancer l’agriculture. Pour redonner aux Romains le goût de partir aux champs, Virgile écrit : « les Bucoliques », poésie écologique avant l’heure. Mais il faut également savoir travailler la terre et Virgile écrit : « les Géorgique ». « les Bucoliques »; c’est du lyrisme; « les Géorgiques », c’est un livre de jardinage. Et, Horace écrit ses odes, chante la sagesse de celui qui vit loin de Rome, la tranquillité de celui qui, loin des cités, prend le temps de recevoir ces amis.

Dans une société urbanisée sortant d’une guerre civile, Auguste offrait les solutions de l’ordre. Certes il a aussi fait quelques lois fiscales incitatives – pas d’impôts pour celui qui travaillait la terre pendant cinq ans – mais il s’est gardé de prendre des mesures coercitives, il a choisi la poésie pour en faire passer l’esprit et qui donnait envie de faire ce que prescrivait l’empereur ou les lois.

VI – LA POESIE MARQUE DE LA PATRIE

La poésie est au service de l’ordre. C’est un fait. A chaque fois qu’il fut nécessaire de rétablir un certain ordre, de renforcer la cohésion sociale, la poésie arrive an premier au plan des moyens utilisés. Elle est donc la marque de l’unité du genre humain. Mais en même temps, elle est la marque de la patrie car ces grands poètes n’utilisaient pas un langage international, ils utilisaient la langue nationale. Par ailleurs, ils sont aussi souvent Pères de la nation. Dante est Père de l’Italie. Il écrit la « Divine Comédie » en toscan et le toscan devient la langue de l’Italie. Dante devient le Père spirituel de l’Italie. Mistral a essayé de faire cela en Provence et avec la renaissance castillane, ces renaissances sont des renaissances poétiques. Les poètes qui seront les chantres de ces renaissances parleront de choses quotidiennes et particulières avec la langue et les images de leur temps, montrant ainsi qu’il n’y a pas de contradiction entre l’amour universel et l’amour de la patrie. C’est en chantant la Grèce qu’Homère chante l’univers entier, c’est en chantant Rome que Virgile chante l’univers entier, c’est en chantant l’Italie que Dante chante l’univers entier.

La poésie fait donc œuvre d’utilité publique car elle est sensible à l’homme, elle lui parle des odeurs, des images, des lumières de ses champs et en même temps, elle l’attire vers ce qui est universel. Thibon prend cette image de l’arbre qui plonge ses racines dans la terre pour vivre et qui se développe, qui ne peut grandir que si il pousse vers la lumière. Il en est de même pour la poésie qui, avec les mots de notre univers particulier, nous transporte vers ce qu’il y a d’universel dans le temps et dans l’espace. C’est cela la grande force de la poésie et de l’art en général, elle marque l’unité du genre humain. C’est pour cela qu’en dehors des éléments qui nous échappent, Homère et Virgile sont très proches de nous car ils chantent des choses qui nous sont familières et qui sont éternelles : l’amour d’Ulysse pour Pénélope ou l’attente de Pénélope, tout le monde comprend ces sentiments.

André Chamson a une très belle formule pour illustrer ceci quand il présente Mireille de Frédéric Mistral. Il dit :

« Quand j’ai rencontré Mireille j’avais 16 ans elle en avait 15. Je suis tombé amoureux d’elle. Aujourd’hui, j’ai 60 ans, elle a toujours 15 ans et je suis toujours amoureux d’elle. »

Demain ou dans mille ans, il y aura toujours un homme pour tomber amoureux de Mireille. Et ils se comprendront. Le temps est aboli. Homère et Mistral sont très contemporains. Quand Mistral commence son épopée de Mireille, voilà ce qu’il écrit : « Oh humble écolier du grand Homère » et quand il la présente à Lamartine, celui ci s’exclame : « un Homère est revenu parmi nous ». Bien que l’histoire soit différente, on retrouve le même ton, le même style, le même esprit. Il y a cette communion poétique qui assure la transmission des valeurs qui étaient déjà celles d’ Homère, de Dante, de Shakespeare, de Goethe ou de Mistral.

 

VII – LA POESIE OUVRE LE CHEMIN DE LA PRIERE

 Sans que l’on soit nous mêmes poètes, la poésie nous porte vers ce qu’il y a de plus haut, vers ce qui est essentiel et l’on aboutit très vite au domaine qui suit celui de la poésie : la prière. En assurant le lien entre l’universel et le particulier, la poésie nous conduit vers Celui dont l’ombre palpite sur tout cela : Dieu. Ce n’est pas encore la révélation chrétienne. Mais ce sont les prémices qui rendent disponibles pour comprendre l’aventure du salut et de la Rédemption. Toute la raison raisonnante dresse énormément d’obstacles contre la foi catholique. Un esprit raisonneur, purement doctrinaire peut buter sur l’histoire de l‘ Eglise et du Salut mais, un esprit formé par la poésie d’ Homère et de Virgile est préparé à recevoir le surnaturel et avant que la raison n’est jugé, son coeur aura dit : cela est beau. La réplique de Simone Weil, la philosophe, à l’enfant à qui elle racontait l’Histoire Sainte est significative. Il lui demandait : « est ce que cela est vrai? Je ne sais pas si cela est vrai, répondit-elle, mais cela est tellement beau que cela doit être vrai quelque par. »

Cette disposition du cœur à l’émerveillement qui conduit à la disposition de l’esprit se modèle et se forme par la poésie. Les grands poètes ont préparé la terre pour accueillir l’Evangile. Aujourd’hui, nous sommes dans un monde qui a oublié la poésie, notre appétit poétique est extrêmement faible et c’est un signe accélérateur de la déchristianisation. C’est un signe d’un monde inhumain.

Il est donc important de se pencher vers la poésie de faire une cure de poésie .

VIII – QU’EST CE QUE LA POESIE

 Dans son apologie de la poésie française J.F Revel écrit :

« Il y a très peu de grands poètes et la plupart des grands poètes ont bien souvent écrit très peu de beaux poèmes. Le génie poétique n’est pas seulement rare, il se manifeste peu souvent chez ceux qui le possèdent. »

Tout cela est vrai. Il y a chez Homère des pages entières où l’on s’ennuie, il est difficile de se maintenir en permanence sur les plus hauts sommets de l’art poétique. Le drame de la poésie moderne, c’est d’avoir réduit le domaine poétique. Par exemple on lit encore :

« Alfred de Musset est parfois poète mais jamais dans aucuns des recueils on nous épargne un extrait par souci des convenances plus que par convictions. »

Alors là, J. F Revel déraille complètement. Il reproche à Musset de n’être pas assez lyrique et de présenter une trop grande dispersion. Cette mentalité conduit à la réduction du poétique à la seule intensité lyrique. Ce n’est pas possible. Et Michel Tournier de dire  : il y a des choses qui ne sont pas poétiques comme l’amour, la mort, la Patrie, la terre. Alors que reste-t-il ? La poésie doit aujourd’hui troubler, bouleverser, choquer. Thibaud à une belle formule critique, pour résumer cet état d’esprit :

« Maintenant le poétique, c’est le spasme au lieu du verbe, le dégoût du discours jusqu’au langage inarticulé. »

Il faut s’opposer à cette tendance, refuser la poésie pure de l’abbé Bremond. Car si l’on s’en tient aux idées communes depuis le 19è siècle, les vers de Musset :

« Si vous croyez que je vais vous dire qui j’ose aimer

Je ne saurai pour un empire vous la nommer

Nous allons chanter à la ronde si vous voulez

Que je l’adore et qu’elle est blonde comme les blés. »

ne seront pas considérés comme poétiques mais ceux qui suivent encore moins :

« Il existe , dit – on , une philosophie

Qui nous explique tout sans Révélation ,

Et qui peut nous guider à travers cette vie

Entre l’indifférence et la religion,

J y consens. Où sont-ils , ces faiseurs de systèmes,

qui savent, sans la foi, trouver la vérité.

Sophistes impuissants qui ne croient qu’en eux mêmes ?

Quels sont leurs arguments et leur autorité ?

L’un me montre ici-bas deux principes en guerre,

Qui, vaincus tour à tour sont tous deux immortels;

L’autre découvre au loin, dans le ciel solitaire,

Un inutile Dieu qui ne veut pas d’autels.

Je vois rêver Platon et penser Aristote;

J‘ écoute , j‘applaudis, et poursuis mon chemin.

Sous les rois absolus je trouve un Dieu despote.

On nous parle aujourd’hui d’un Dieu républicain.

Pythagore et Leibniz transfigurent mon être.

Descartes m’abandonne au sein des tourbillons.

Montaigne s’examine, et ne peut se connaître.

Pascal fuit en tremblant ses propres visions.

Pyrrhon me rend aveugle, et Xenon insensible.

Voltaire jette à bas tout ce qu’il voit debout.

Spinoza, fatigué de tenter l’impossible,

Cherchant en vain son Dieu, croit le trouver partout.

Pour le sophiste anglais, l’homme est une machine.

Enfin sort des brouillards un rhéteur allemand

qui du philosophisme achevant la ruine,

Déclare le ciel vide , et conclu au néant. »

Avouons que pour un étudiant de terminale, c’est un assez beau résumé de la philosophie des origines au 19è siècle.

« Voilà donc les débris de l’humaine science!

Et, depuis cinq mille ans qu’on a toujours douté,

Après tant de fatigues et de persévérances,

C’est là le dernier mot qui nous en est resté !

Ah ! pauvres insensés, misérables cervelles,

Qui de tant de façons avez tout expliqué,

Pour aller jusqu’aux cieux il vous fallait des ailes;

Vous aviez le désir, la foi vous a manqué. »

Ainsi pour Revel cela ne serait pas de la poésie mais simplement de la versification .

Il faut balayer tous ceux qui prétendent que cela n’est pas de la poésie . Ce que faisait Maurras d’une façon brutale :

« Moi j’appelle poésie ce qui est en vers. »

C’est un critère important auquel il en ajoutait 3 autres :

– la matière qui est l’objet même de la poésie, le sujet du poème. Certains thèmes sont naturellement poétiques, comme l’amour, la mort , l’enfance, la beauté, la terre, la religion ….

– Le rythme qui nous berce et nous soulève et qui fait s’accorder en nous les vers que l’on entend ; cette musique qui plait à l’oreille et frappe la mémoire .

– Le mouvement qui est la rapidité avec laquelle le sujet est traité. Il ne faut pas qu’il y ait de lenteur, de chevilles qui ralentissent le mouvement.

Prenons un exemple chez Revel qui cite Baudelaire :

« Au-dessus des étangs, au dessus des vallées

Des montagnes, des bois, des nuages, des mers;

Par delà le soleil, par delà les éthers,

Par delà les confins des sphères étoilées

Mon esprit tu te meus avec agilité

Et comme un bon nageur, qui se pâme dans l’onde

Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde. »

On ne peut pas vraiment dire ici que la chute est à la hauteur du lyrisme du commencement. Mais Baudelaire fait le pari de tirer « fleurs du mal ». Et ce pari n’est pas totalement réussi Il est même au trois quart raté Pour ne pas puiser dans les thèmes habituels, on va chercher l’inspiration dans le trouble, on fait l’inventaire du mal ou de rien comme René Char.

« Découvre toi la fraîcheur commence à tomber,

Le salut méprisable est dans le tiroir de nos passions,

L’expérience des amours glanées à la mosaïque des délires

Oriente notre devenir.

Nous sommes visiblement présents en surface

L’automobile continue sur le chemin

Le chemin qui se perd dans la mer

D’un bout à l’autre de la distance en mémoire

Nous apparaissons comme des végétaux complets

Envahisseurs du nouvel âge au primitif

etc… etc… ».

Cette poésie dite moderne qui ne satisfait pas l’intelligence tue la poésie . La poésie à laquelle nous sommes habitués ressemble plus à :ces vers d’Apollinaire :

« Sous le pont Mirabeau coule la scène de nos amours.

Pourquoi faut-il qu’il m’en souvienne.

La joie venait toujours après la peine,

Vienne la nuit, sonne l’heure

Les jours s’en vont et je demeure. »

C’est une musique et ainsi quelle réclame Verlaine : de la musique avant toutes choses.

« Les mains dans les mains restons face à face

Tandis que sous le pont nos bras passent

De l’éternel regard l’onde s’y lasse

Vienne la nuit, sonne l’heure

Les jours s’en vont et je demeure. »

Apollinaire utilise là le retour de la rime, le retour du refrain. Ce procédé est bon car il crée une musique qui fait tout le charme de ces célèbres vers.

« L’amour s’en va comme cette eau courante

L’amour s’en va comme la vie est lente

Et comme l’espérance est violente

Vienne la nuit, sonne l’heure

Les jours s’en vont et je demeure.

« Passent les jours, passent les semaines

Ni le temps passé ni les amours reviennent

Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nui , sonne l’heure

Les jours s’en vont et je demeure. »

C’est assez simple mais la musique plaît. C’est plein de charme et de nostalgie. Nous ne sommes pas toujours obligés de lire Virgile ou Dante, on peut aussi lire Apollinaire et dire cela me plaît. Si les poètes sont trop denses et si le lyrisme est trop élevé, on ne peut pas toujours suivre. Ainsi :

« J’ai cueilli ce brin de bruyère

L’automne est mort souviens-t-en.

Nous ne nous reverrons plus sur terre

En dehors du temps

Brin de bruyère

Souviens toi je t’attends. »

Certes, cela est poétique. Il ne faut pas faire d’exclusive. Et si l’on a en tête les paroles de Revel du début, pourquoi Musset ne serait-il pas poète dans ce qui suit :

« J’étais seul, l’autre soir, au Théâtre Français

Ou presque seul; l’auteur n’avait pas grand succès.

Ce n’était que Molière, et nous savons de reste

Que ce grand maladroit, qui fit un jour Alcestre,

Ignora le bel art de chatouiller l’esprit

Et de servir à point un dénouement bien cuit.

Grâce à Dieu, nos auteurs ont changés de méthode,

Et nous aimons bien mieux quelques drames à la mode

Où l’intrigue, enlacée et roulée en feston,

Tourne comme un rébus autour d’un mirliton.

J’écoutais cependant cette simple harmonie

Et comme le bon sens fait partie du génie. »

Cette définition résume l’art classique et l’oppose radicalement au romantisme qui à du génie mais sans bon sens. Continuons :

« J’admirais quel amour pour l’âpre vérité

Eut cet homme si fier en sa naïveté,

Quel grand et vrai savoir des choses de ce monde,

Quelle mâle gaieté, si triste et si profonde

Que, lorsque l’on vient d’en rire, on devrait en pleurer!

Et je me demandais : Est-ce assez d’admirer ?

Est-ce assez de venir, un soir, par aventure,

D’entendre au fond de l’âme un cri de la nature,

D’essuyer une larme, et de partir ainsi,

Quoi qu’on fasse ailleurs, sans en prendre souci ?

Enfoncé que j’étais dans cette rêverie,

Ca et là, toutefois, lorgnant la galerie,

Je vis que devant moi, se balançait gaiement

Sous une tresse noire un cou svelte et charmant;

Et, voyant cet ébène enchâssé dans l’ivoire,

Un vers d’André Chénier chanta dans ma mémoire,

Un vers presque inconnu, refrain inachevé,

Frais comme le hasard, moins écrit que rêvé.

« J’osai m’en souvenir, même devant Molière ;

Sa grande ombre, à coup sûr, ne s’en offensa pas ;

Et, tout en écoutant, je murmurais tout bas,

Regardant cette enfant, qui ne s’en doutait guère:

Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat,

Se pluie, et de la neige effacerait l’éclat.

Puis je songeais encore (ainsi va la pensée)

Que l’antique franchise, à ce point délaissée

Avec notre finesse et notre esprit moqueur,

Ferait croire, après tout, que nous manquons de cœur;

Que c’était une triste et honteuse misère

Que cette solitude à l’entoure de Molière,

Et qu’il est pourtant temps, comme dit la chanson,

De sortir de ce siècle ou d’en avoir raison ;

Car à quoi comparer cette scène embourbée,

Et l’effroyable honte où la muse est tombée ?

La lâcheté nous bride, et les sots vont disant

Que, sous ce vieux soleil, tout est fait à présent ;

Comme si les travers de la famille humaine

Ne rajeunissaient pas chaque an, chaque semaine.

Notre siècle a ses mœurs, partant, sa vérité ;

Celui qui l’ose dire est toujours écouté.

Ah! j’oserais parler, si je croyais bien dire,

J’oserais ramasser le fouet de la satire

Et l’habiller de noir, cet homme aux rubans verts,

S’il rentrait aujourd’hui dans Paris, la grand’ville

Il y trouverait mieux pour émouvoir sa bile

qu’une méchante femme et qu’un méchant sonnet;

Nous avons autre chose à mettre au cabinet.

O notre maître à tous, si ta tombe est fermée,

Laisse moi ta cendre, un instant ranimée

Trouver une étincelle, et je vais t’imiter!

J’en aurai fait assez si je puis le tenter.

Apprends-moi de quel ton, dans ta bouche hardie,

Parlait la vérité, ta seule passion

Et, pour me faire entendre, à défaut du génie,

J’en aurai le courage et l’indignation !

Ainsi je caressais une folle chimère.

Devant moi cependant, à coté de sa mère,

L’enfant restait toujours, et le cou svelte et blanc

Sous les longs cheveux noirs se berçait mollement.

Le spectacle fini, la charmante inconnue

Se leva. Le beau cou, l’épaule à demie nue,

Se voilèrent; la main glissa dans le manchon;

Et, lorsque je la vis au seuil de sa maison

S’enfuir, je m’aperçus que je l’avais suivie.

Hélas mon cher ami, c’ est là toute ma vie.

Pendant que mon esprit cherchait sa volonté,

Mon corps savait la sienne et suivait la beauté;

Et quand je m’éveillais de cette rêverie,

Il ne m’en restait plus que l’image chérie:

Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat,

Se plie, et de la neige effacerait l’éclat. »

Dans ce poème on retrouve tout Musset. Une colère pour Molière abandonnée et le génie, la lucidité et le manque de volonté du poète se manifestent. Et ce poème a du charme, il est en de mouvement, il ne compte pas une seule cheville. Musset, il est vrai, n’est pas un vrai poète, M Revel ?

Pour illustrer la diversité de l’inspiration et répondre à J.F. Revel sur l’amour ressassé, citons Ronsard :

« Maîtresse, embrasse-moi, baise-moi , serre-moi,

Haleine contre haleine, échauffe moi la vie,

Mille et mille baisers donne-moi je te prie,

Amour veut tout sans nombre, amour n’a point de loi.

 

Baise et rebaise-moi belle bouche, pourquoi

Te gardes-tu là-bas, quand tu sera blêmie,

Abaisser de Pluton ou la femme ou l’amie,

N’ayant plus ni couleur, ni rien semblable à toi ?

 

En vivant presse-moi de tes lèvres de roses;

Bégaye en me baisant, à lèvres demies closes

Mille mots tronçonnés entre mes bras.

 

Je mourrai dans les tiens, puis, toi ressuscitée,

Je ressusciterai ; allons ainsi là bas,

Le jour tant soi -il court vaut mieux que la nuitée. »

Il y aussi Louise Labé dans « Les Amours de Cassandre » ou encore Clément Marot dans l’ « Adieu aux Dames de la cour ». Et sur ce thème de l’amour on peut citer indéfiniment des noms et des noms jusqu’à Brassens avec son « parapluie », Manouchka une inconnue, avec son « gros Lulu », Sacha Guitry etc…

Parmi les thèmes abordés et soi disant trop ressassés : la mort. Nous trouvons le « testament » de F Villon et celui de G Brassens ou encore « Les vieux » de J Brel.

Avec Ponchon nous touchons un tout autre registre. C’est le poète du vin et de la bouteille en un mot c’est la muse au cabaret

« Le joli vin de mon ami n’est pas un gaillard endormi

A peine échappé de la treille sans se soucier de vieillir

Il ne demande qu‘a jaillir de la bouteille

Le coeur aussi de mon ami ne se donne pas à demi

Il n’est jamais d’humeur chagrine?

Toujours prompt à vous accueillir

Il ne demande qu’a jaillir de sa poitrine.

A peine vous êtes chez lui que son regard vous réjoui.

Il descend bien vite à la cave, et vous en rapporte un flacon

De son vin rubicond. Ah le vieux brave!

« Mais où son geste est éloquent et religieux

C’est bien quand il saisi son verre pour boire.

Il me semble que je vois rutiler au bout de ses doigts le saint ciboire.

Puis à mesure que le vin

Descend dans ce profond ravin

Qui est son gosier grandiose

Sa bonne figure apparaît resplendissante.

On la croirait en métal de rose.

Son âme dans ses yeux fleuris s’abandonne

Et s’attendrit sur le sort des hommes

Qui n’ont pas de ce vin subtil et positif.

Pauvres dit : il peu que nous sommes.

Après boire cet être en or

Devient plus magnifique encore

Car tel est du vin l’efficace

Qu’il rend meilleur les braves gens

Cependant que le coeur des méchants il coriace.

C’est merveille que de l’ouïr.

Les mots viennent s’épanouir

Sur sa bouche sacerdotale

En aphorismes prompts et courts

Jamais en de trop longs discours.

Il ne s’étale, son verbe est sagace et prudent.

Il parle comme un président.

Il dit des choses éternelles

que je m’abstiens de répéter

Pour ne pas les beautés gâtées qui sont en elles.

Que le Seigneur, le Seigneur Dieu

Avant qu’en son Paradis bleu

Il ne rappelle à lui ce sage

Pour trinquer avec les élus

Nous le garde cent ans et plus

Et davantage. »

Avec cette ballade bien travaillée sur un thème tout à fait léger arrêtons nous. Nous aborderons une prochaine fois la poésie sacrée.

 

Videothèque

– Video-cassettes – cycle poétique : n°s 123 (Homère, Virgile), 124 (Dante, Péguy), 125 (de Ronsard à Brassens), 126 (Du Bellay, Ronsard), 127 (Malherbe, Boileau), 128 (Corneille, Racine, La Fontaine), 129 (Chénier, Hugo, Musset, Vigny…), 130 (Vigny, Lamartine, Nerval, Musset, Hugo), 131 (Verlaine, Rimbaud, Mallarmé, Ponchon), 132 (P.J. Toulet, J. Rictus, Anna de Noailles), 133 (Moréas, F. Jammes, J.M. Bernard, P. Valéry, Marie-Noël), 134 (les poètes surréalistes et les autres…).

Share This