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Comment la culture devient-elle une négation de la nature ? Comment certains en viennent-ils à dire que la loi naturelle est fasciste ?

Pour diverses raisons historiques et culturelles, la nature des choses a cessé de faire loi pour l’homme moderne. Elle n’est plus une référence pour l’éthique. Le nominalisme de Guillaume d’Ockham dénonce tout principe de communion entre les êtres, tout universel réel comme une illusion langagière et réduit ainsi l’univers à une juxtaposition de réalités individuelles sans profondeur. Au plan anthropologique, les développements du volontarisme et l’exaltation corrélative de la subjectivité, définie par la liberté d’indifférence vis-à-vis de toute inclination naturelle, ont creusé un fossé entre le sujet humain et la nature. Désormais, certains estiment que la liberté humaine est essentiellement le pouvoir de tenir pour rien ce que l’homme est par nature. Le sujet devrait donc refuser toute signification à ce qu’il n’a pas choisi personnellement et décider pour lui-même ce que c’est que d’être homme. L’homme s’est donc de plus en plus compris comme un « animal dénaturé », un être anti-naturel qui s’affirme d’autant mieux qu’il s’oppose davantage à la nature. La culture, propre de l’homme, est alors définie non pas comme une humanisation ou une transfiguration de la nature par l’esprit mais comme une négation pure et simple de la nature. Le principal résultat de ces évolutions a été la scission du réel en trois sphères séparées, voire opposées : la nature, la subjectivité humaine et Dieu.

Le règne de l’esprit est alors radicalement opposé au règne de la nature. La nature est réduite au domaine de la corporéité et de la stricte nécessité, et d’une corporéité sans profondeur puisque le monde des corps est identifié à l’étendue, régie certes par des lois mathématiques intelligibles mais dénuée de toute téléologie ou finalité immanente. La physique cartésienne puis la physique newtonienne ont répandu cette image d’une matière inerte, qui obéit passivement aux lois du déterminisme universel que lui impose l’Esprit divin et que la raison humaine peut parfaitement connaître et maîtriser. Seul l’homme peut injecter un sens et un projet dans cette masse amorphe et insignifiante qu’il manipule à ses propres fins par la technique. La nature cesse d’être maîtresse de vie et de sagesse pour devenir le lieu où s’affirme la puissance prométhéenne de l’homme. Cette vision semble mettre en valeur la liberté humaine mais, en fait, en opposant liberté et nature, elle prive la liberté humaine de toute norme objective pour sa conduite. Elle conduit à l’idée d’une création humaine toute arbitraire des valeurs, voire au nihilisme pur et simple.

Dans ce contexte où la nature ne recèle plus aucune rationalité téléologique immanente et semble avoir perdu toute affinité ou parenté avec le monde de l’esprit, le passage de la connaissance des structures de l’être au devoir moral qui semble en dériver devient effectivement impossible. Le bien est en effet déconnecté de l’être et du vrai.

Un dualisme anthropologique radical oppose alors l’esprit et le corps, puisque le corps est en quelque sorte la « nature » en chacun de nous. Ce dualisme se manifeste dans le refus de reconnaître une quelconque signification humaine et éthique aux inclinations naturelles qui précèdent les choix de la raison individuelle. Le corps, devient un pur « avoir », un objet manipulé par la technique en fonction des intérêts de la subjectivité individuelle.

En outre, en raison de l’émergence d’une conception métaphysique où l’action humaine et l’action divine entrent en concurrence parce qu’elles sont conçues de façon univoque et situées, à tort, sur le même plan, l’affirmation, légitime, de l’autonomie du sujet humain implique que Dieu soit expulsé de la sphère de la subjectivité humaine. Toute référence à une normativité provenant de Dieu ou de la nature comme expression de la sagesse de Dieu, est perçue comme une menace pour l’autonomie du sujet. La notion de loi naturelle apparaît alors incompatible avec l’authentique dignité du sujet. Proposition que Caroline Fourest exprime à sa manière : « La loi naturelle est fasciste ! ».

17 questions sur la loi naturelle : les débats dits de société font réapparaître la pertinence de la notion de loi naturelle pour fonder le « vivre ensemble » dans un pays divisé de croyances et même de cultures. Il est nécessaire d’étudier en profondeur ce qu’est la loi naturelle (sans trop s’appuyer sur son évidence) et de comprendre le divorce que la modernité a introduit en réduisant la nature à sa dimension amorphe sans finalité immanente, simple objet de la science et en faisant de la loi un impératif arbitraire qui ne tient sa raison que de l’autorité qui la fait, laissant l’homme sous la domination du pouvoir totalitaire. Argumentaires construits sur la base des travaux de la CTI (COMMISSION THEOLOGIQUE INTERNATIONALE – A LA RECHERCHE D’UNE ETHIQUE UNIVERSELLE) et de Servais Th. Pinckaers op (La morale catholique – CERF, 1991).

 

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