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Commentaires de Jacques Trémolet de Villers

Lire du même auteur chez DMM “Les Fleurs d’Ulysse” et “Heureux qui comme Ulysse et 24 autres poèmes que nous devrions savoir par coeur pour pouvoir les dire à nos enfants”

 

1. Heureux qui comme Ulysse - Joachim du Bellay

« Heureux qui comme Ulysse, a fait un beau voyage ».

Les Grecs ont donné au poème fondateur de notre civilisation, il y a trente cinq siècles, le nom d’Odyssée, qui signifie Ulysse.

Ulysse, c’est l’homme aux mille tours, qui connut toutes les villes et toutes les nations, le héros intrépide et savant qui descendit aux enfers pour visiter sa mère, morte de chagrin de son départ; qui entendit, sans céder à la tentation, la chanson des sirènes, qui abandonna Calypso, la déesse qui lui promettait, en échange de son amour, l’immortalité :

Et pourquoi fit-il tout cela et bien plus encore ?

Pour « voir », un jour, monter les fumées de sa terre

et respirer, vents de la patrie, votre air, le plus doux qui soit.

« Pour goûter, dit Homère, pour la douceur de la journée du retour. »

Le poème, on le sait, est de Joachim du Bellay.

Joachim du Bellay est un des poètes de la Pléiade. Compagnon de Ronsard, il se tient aux côtés du chef comme saint Jean était aux côtés de Pierre, comme Musset se trouvait auprès de Victor Hugo, comme la douceur et l’intelligence entourent l’autorité.

Du Bellay voulait être soldat, Ronsard aussi. Mais tous les deux étaient sourds et la surdité est une infirmité rédhibitoire pour le métier des armes. Ils firent alors ce que feront beaucoup d’autres jeunes Français, après eux. Ne pouvant être ni religieux, ni soldats, ils furent poètes, comme d’autres sont avocats. Prier, faire la guerre et parler sont les trois fonctions préférées des Gaulois, depuis qu’ils existent. Celui-là qui fut artisan de la renaissance française, imprégné de la Grèce et de Rome, fut d’abord un vrai gaulois.

Son oncle était Cardinal. L’oncle prit le neveu dans sa suite, pour lui offrir un emploi et l’emmena à Rome. Rome était, après Athènes, la mère patrie. Joachim partit pour Rome plus enthousiaste qu’Ulysse à la conquête de Troie.

Il souffrit encore plus, ce qui nous donna, à la place de l’Odyssée, « les Regrets ». « Les Regrets » chantent la nostalgie – la douleur du désir de retour – qui est l’un des sentiments les plus poétiques qui soient.

Alphonse Daudet a écrit à Clamart, prés de Paris, les « Lettres de mon Moulin », dans la nostalgie des pins et des oliviers de son village de Fontvieille.

Mistral a écrit « Mireille », dans la nostalgie de son enfance, au milieu d’une Provence qui s’effaçait sous ses yeux.

Tout l’Odyssée est la nostalgie du retour à Ithaque.

Et nous, à l’approche du troisième millénaire, ne sommes-nous pas, d’abord, ces nostalgiques du royaume des lys?

« Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage. »

Tous les enfants comprennent cette joie du retour, dans la maison, dans la chambre, dans leur coin à eux, voire – car cela arrive – dans leur école. Les enfants ont un sentiment très sûr de voyage. Le voyage, pour eux, trouve son véritable accomplissement, quelles que soient la somptuosité des beautés visitées, dans sa fin qui est le retour. En quoi ils sont de vrais métaphysiciens, puisque le seul voyage sans retour, on le sait, c’est la mort. Partir, dit la sagesse populaire, c’est mourir un peu. Et mourir, ajoute l’humoriste, c’est partir beaucoup. La vie est dans le retour.

« Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage. »

Admirons, s’il vous plait, la simplicité printanière, aussi pure qu’une eau limpide, de ces vers, et comment la majestueuse épopée d’Homère  est ramenée, avec beaucoup d’audace, par le poète, à un beau voyage. 

Du Bellay a une sensibilité quasi féminine et donc très sûre. Quand Ulysse est revenu à Ithaque, après qu’il eut tué les prétendants qui pillaient le domaine, il se prépara à retrouver Pénélope, sa fidèle épouse que la nourrice était allée chercher dans ses appartements.

Pénélope paraît, en haut de l’escalier qui conduit de la grande salle du festin à ses appartements. Elle découvre Ulysse, en bas. Ils restent silencieux, tous les deux. Cela fait vingt ans qu’il est parti. Elle a presque quarante ans, il a quelques années de plus. Ce n’est pas Roméo et Juliette. C’est un couple d’âge mûr. Dans ce silence, on sent qu’Ulysse frappé d’une timidité soudaine, n’ose plus raconter ni ses exploits ni ses peines et que Pénélope qui, toute seule, a tenu la maison, élevé Télémaque, enterré sa belle-mère et défendu le domaine, a résumé, dans son coeur, les vingt années de course errante, dans les termes mêmes de Du Bellay.

« Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage ».

Le poète continue :

« Et comme cestuy-là qui conquist la Toison..; » J’ai conservé la forme ancienne car elle se comprend et il se peut que, pour la mémoire, elle ajoute une facilité. Un peu d’archaïsme ne fait pas de mal, en poésie. C’est le feu dans la cheminée de la maison des grands-parents, la poutre apparente dans notre petite chambre d’enfant, au grenier, l’eau que l’on va chercher à la fontaine du village.

Il faut dire à nos enfants qui a conquis la Toison. C’est Jason, avec les argonautes, qui est allé chercher et capturer le bélier fabuleux dont le poil était en or. Quand Mireille a déclaré son amour à Vincent, au temps des cerises, Vincent qui n’osait pas lui dire, lui aussi, qu’il l’aimait, car Mireille était une jeune fille de la bonne société provençale, et lui n’était qu’un pauvre rempailleur de chaise, un malheureux tresseur, d’osier, il s’écrie : « O jeune fille enchanteresse si tu me demandais d’aller chercher la chèvre d’or, – la cabro d’or – « la chèvre que nul ne trait ni ne tond », demain, je t’en rapporterais la toison.

Le long des routes, quand nous cherchons, avec les enfants, un endroit pour déjeuner, en Provence, il est fréquent de voir cette enseigne au-dessus des restaurants ou des hôtels « la cabro d’or ». Jason est le premier héros de l’histoire fabuleuse à avoir réussi l’ exploit de capturer le chèvre d’or.

Si nos enfants ont le courage d’ouvrir le dictionnaire, ils verront que le duc de Bourgogne fonda en 1429, l’ordre de la Toison d’Or, qui était un ordre de chevalerie. Quand Du Bellay écrit son poème, cet ordre de chevalerie n’a pas cent ans. Il existe toujours. Pour être chevalier de la Toison d’Or, il faut, aujourd’hui comme il y a cinq siècles, compter un certain nombre de quartiers de noblesse et avoir consacré sa vie à la Royauté Sociale de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Les chevaliers de la Toison d’Or sont au nombre de vingt quatre.

« Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage

Ou comme cestuy-là, qui conquist la Toison

Et qui est retourné, plein d’usage et raison,

Vivre entre ses parents le reste de son âge. »

 

Les enfants sentent plus profondément que nous, la vérité de ce « vivre entre ses parents ». Le bonheur c’est papa-maman. Que s’efface le trait d’union et il n’y a plus de raison de rentrer de voyage.

« Quand reverrai-je, hélas! De mon petit village

Fumer la cheminée? Et en quelle saison

Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,

Qui m’est une province, et beaucoup davantage? »

L’enfance, a écrit Marie Chaix, c’est d’abord un jardin. Le jardin clos de la pauvre maison, pour l’enfant, c’est plus qu’une province, c’est un monde, son monde. Il y a son arbre et celui de chacun de ses frères et soeurs, l’arbre qu’il prête à sa cousine, l’arbre du goûter et celui de la sieste… Saluons au passage la bêtise, pour ne pas employer un mot plus vigoureux qui s’imposerait, de ceux qui disent, écrivent, professent qu’on ne fait pas de la bonne poésie avec de bons sentiments. Il n’y a dans « Les Regrets » que de bons sentiments.

« Plus me plaist le séjour, qu’ont basti mes aïeux

Que des palais Romains le front audacieux;

Plus que le marbre dur me plaist l’ardoise fine,

« Plus mon Loir Gaulois que le Tibre Latin,

Plus mont petit Liré que le mont Palatin,

Et plus que l’air marin la douceur angevine. »

Les enfants écoutent la poésie, beaucoup plus qu’ils ne la lisent. Ils ont raison, car la poésie est faite pour être dite, et même chantée, plus qu’elle n’est faite pour être lue. Elle parle à l’oreille avant d’instruire par l’oeil. Aussi la voix qui la dit s’accorde-t-elle, dans le souvenir au poème entendu, et avec la voix, le visage que cette voix anime. Les jeunes mamans et les douces grands-mères, les belles grandes soeurs, les plus belles encore grandes cousines ou tantes, les professeurs (disons plutôt les maîtresses) qui sont si jolies que leurs élèves leur dessinent, la nuit, des coeurs dans leurs cahiers, doivent absolument – c’est un devoir imprescriptible – utiliser ce charme à bien dire aux enfants les poèmes.

Et à leur dire de beaux poèmes.

Même quand les enfants sont tout-petits et qu’ils n’y comprennent rien. Si elles chantent, c’est encore mieux… mais un sonnet, harmonieux comme celui-ci est une musique. En la leur donnant, elles dessinent leur âme avec un crayon d’ange, et Dieu, qui aime les enfants, les aimera aussi, car c’est d’abord pour charmer les enfants qu’Il a donné aux femmes la beauté.

Le Loir n’est pas la Loire. La Loire est plus majestueuse que le Tibre qui n’est l’été qu’un gros ruisseau boueux et jaune. Mais le Tibre est le fleuve de l’histoire romaine, un fleuve savant, célèbre et littéraire, un fleuve historique. La Loire, aussi, est un fleuve royal. Le Loir, lui, est une petite rivière, un modeste affluent, en Anjou, un ruisseau. Sa modestie gauloise tranche avec la majesté latine, comme le petit Liré, douce colline de l’Anjou, contraste avec l’orgueil du Palatin où logeaient les plus hauts dignitaires de l’Empire le plus impérial que la terre ait connu.

Rome avait, naturellement, le don de l’autorité, d’où les villes et les routes. La Gaule était naturellement villageoise et primesautière, d’où les chaumières et les petits chemins.

N’en déplaise à Asterix et à la potion magique, le mariage des deux, qui donna la civilisation gallo-romaine, fut un beau et long mariage. Il serait doux, pour notre France, après une si longue errance en terre plus qu’étrangère, de s’en retourner, vivre, entre ses parents, la Gaule, Athènes et Rome, le reste de son âge. 

« Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage

Ou comme cestuy-là, qui conquist la Toison

Et qui est retourné, plein d’usage et raison,

Vivre entre ses parents le reste de son âge!

 

« Quand reverrai-je, hélas! de mon petit village

Fumer la cheminée? Et en quelle saison

Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,

Qui m’est une province et beaucoup davantage?

 

« Plus me plaist le séjour, qu’ont basti mes aïeux,

Que des palais Romains le front audacieux;

Plus que le marbre dur me plaist l’ardoise fine,

« Plus mon Loir Gaulois que le Tibre Latin,

Plus mont petit Liré que le mont Palatin,

Et plus que l’air marin la douceur angevine. »

 

2 Le temps a laissé son manteau de vent de froidure et de pluie - Charles d’Orléans

 

Ce poème-là n’est point un sonnet. C’est un rondeau, qui est une forme poétique plus ancienne, plus libre aussi, et plus proche de l’origine de la poésie, c’est-à-dire, de la chanson. Nous sommes à l’aube de la Renaissance, dans ce qu’on nomme, de ce terme idiot qui n’en finit pas de finir : le « Moyen-Age ». Le Moyen-Age est synonyme d’obscurité, de moines frénétiques, pourvoyeur de bûchers de l’inquisition. Mais aussi, avouons-le, le Moyen-Age même dans cette imagerie ridicule, porte la nostalgie d’une vie naturelle, violente mais vraie, peuplée de chasses et de seigneurs, de fêtes et de danses, de guerre et de chevaliers, et, encore, de châteaux et de chaumières. Ce Moyen-Age dura mille ans… c’est dire qu’ils y eut beaucoup d’âges dans cet âge moyen. Un peu comme si nous étions placés, par les professeurs d’histoire de l’an 2500, dans le même temps historique que les chevaliers de la première Croisade, St Bernard de Clairvaux et Godefroy de Bouillon…

Charles d’Orléans, l’auteur de ce rondeau, a vécu de 1334 à 1465, à la fin de la guerre de Cent ans. C’est en 1438, sept ans après la mort de Jeanne d’Arc que, comme elle l’avait annoncé, les derniers soldats anglais quittèrent le sol du royaume de France. Charles Vii, le Dauphin qu’elle est allée chercher à Bourges, pour le conduire à Reims, est devenu alors le roi que l’histoire appelle : « le Victorieux ».

Charles d’Orléans est un prince, fils aîné de Louis d’Orléans, frère du roi Charles VI, le roi fou. La France, avant de connaître le salut par Jeanne d’Arc, a connu beaucoup de malheurs en ce temps… un immense châtiment d’un siècle, pendant lequel le royaume des lys fut livré aux bandes armées, où Paris devint la seconde ville du royaume d’Angleterre, où la Sorbonne, comme toute l’université se rallia à la domination étrangère, ainsi que la majorité des dignitaires du pays, et où le roi légitime, symbole de la liberté de la patrie, était retiré à Bourges… C’est par dérision que l’Europe entière ne l’appelait plus que le « roi de Bourges ».

La France n’était pas seule à connaître un tel hiver. La France a toujours vécu au rythme de l’Eglise. Quand l’Eglise est lumineuse, prospère, vivante, priante et sainte, la France est à l’image de sa mère. Quand l’Eglise connaît, par la faute de ses pasteurs, un temps de ténèbres et de tristesse, la fille aînée, à sa place et dans son ordre, souffre sous le rage du vent et de la pluie.

Charles d’Orléans, en vrai prince et en vrai chevalier, combattit les Anglais, aux côtés de son roi, à Azincourt, en 1415. Azincourt reste, dans notre histoire, avec Crécy et Poitiers, l’une des trois défaites exemplaires de la France. La chevalerie française, immobile, s’est laissée taillée en pièces par l’artillerie et l’infanterie anglaises, mobiles et précises. Mais la chevalerie française avait placé, au-dessus du devoir de vaincre pour la défense du pays, le respect des règles mondaines du tournoi et la vanité du combat livré pour les applaudissements des connaisseurs.

Il faudra attendre Jeanne d’Arc pour voir se renouveler l’art de la guerre et les troupes françaises conduites à nouveau vers la victoire.

Charles d’Orléans a été fait prisonnier à la bataille d’Azincourt. Il resta prisonnier des anglais jusqu’en 1440… alors que la France était déjà libérée. Il écrira beaucoup dans sa prison et il s’efforcera aussi de suivre les événements qui se déroulaient en France.

En ce temps-là, les écrivains étaient beaucoup plus savants, et plus habiles qu’ils ne le sont aujourd’hui. Les lecteurs, aussi, étaient plus instruits. Les poètes parlaient, par allégories… c’est-à-dire que leurs poèmes pouvaient avoir plusieurs sens à la fois. Un sens immédiat que chacun comprenait à la première lecture mais aussi un sens caché qu’un lecteur plus attentif, plus savant, plus initié, pouvait découvrir. Parfois, chez ceux qui jouent avec des significations multiples, le poème peut se lire selon trois ou quatre sens différents. La clé de ‘allégorie peut être donnée par les premières lettres de chaque vers… à moins que le mot dessiné par ces lettres ne soit le nom du – ou de la – destinataire du poème.

Charles d’Orléans, dans ce rondeau qui est très célèbre, annonce le printemps de l’année qui est aussi celui de la renaissance de la France. (On dit rondeau car le poème est écrit comme une ronde formée par le retour à trois reprises, du même vers, celui qui ouvre la ronde, celui qui le ferme et celui qui, au milieu, les rejoint l’un à l’autre).

De sa prison d’Angleterre, Charles suit tout particulièrement le sort de sa ville, Orléans. Il sait qu’après la défaite d’Azincourt, son roi a perdu son armée. 

Ensuite, ce fut la déroute. Isabeau de Bavière, femme de Charles VI le fol, mère du Dauphin (qui deviendra Charles VII) a, dans le honteux traité de Troyes, livré la France à l’étranger. Le roi d’Angleterre s’est fait sacré à Paris, par l’Archevêque, roi de France et d’Angleterre. La France est colonie anglaise; Le dauphin, dernier rempart  de sa liberté, doute de son droit.

« Il ne restait à la France

Qu’Orléans et Dieu… » dit la chanson, qui continue ainsi,

« Orléans resta fidèle

Et Dieu suscita

En Lorraine une pucelle

Qu’Il nous envoya… »

Car Orléans, la ville du prince, assiégée par les Anglais, demeura, avec le Mont St Michel, la dernière place où régna la souveraineté française.

Alors st Michel, ste Catherine, ste Marguerite, st Charlemagne et st Louis apparaissent à Domrémy, à une jeune-fille.« J’entendis une voix, environ l’heure de midi, dans le jardin de mon père. »

Jeanne mit assez longtemps – deux ? trois ou quatre ans ? – à comprendre ce que voulaient ses voix… quand tout fut clair et que l’ordre divin apparut avec une évidence qui ne souffrait pas de réplique, elle n’hésita pas, se rendit à Vaucouleurs pour voir le sire de Baudricourt, seigneur du pays, lui demanda un cheval et une escorte afin d’aller en France, porter au dauphin « le meilleur secours qui fut jamais à Roi ou à Cité , le secours du Roi du Ciel

Sa première grande et décisive victoire fut la libération d’Orléans, le 8 mai de l’an 1429.

Elle en glana quelques autres en chemin, dont la chanson française, en forme le carillon – le carillon de Jeanne d’Arc – se souvient :

« Orléans, Beaugency,

Notre-Dame de Cléry,

Vendôme, Vendôme… »

Quand il connut qu’Orléans, sa ville, avait été libérée par l’envoyée du Ciel, le prince prisonnier et poète, comprit que l’hiver de la France – un hiver de cent ans – s’achevait et que le printemps, enfin, recommençait à poindre.

C’est le sens, à peine caché, de ce rondeau.

Pour nous qui attendons, au sortir d’une nuit qui a plus de cent ans, nuit obscure où la fille aînée de l’Eglise a répudié son titre et s’est proclamée République athée, ouvrant la voie au pillage de l’étranger, et qui savons, sans voir encore l’aube poindre à l’horizon, mais en observant la course des étoiles, les sabliers renversés, et l’avancement des heures, que la lumière doit jaillir, le poème prend un sens plus fort encore.

« Le temps a laissé son manteau

De vent, de froidure et de pluie

Et s’est vestu de broderie,

De soleil luysant, clair et beau. »

Les enfants sont les vrais amoureux du printemps. Ils en ont aussi les vrais ornements. Le printemps est la jeunesse de l’année, comme la jeunesse est le printemps de la vie. Jeunesse et printemps s’accordent et, quand l’âge est venu, il faut avoir gardé le coeur jeune pour goûter, une fois encore, la saison du renouveau.

Les enfants qui ont reçu la grâce de jouer dans un jardin peuvent voir, de leurs yeux, en cherchant le ballon ou la flèche égarée, les bourgeons qui se forment et qui éclosent. L’adulte qui contemple leurs yeux émerveillés ne peut plus douter de l’espérance temporelle. Comme au fronton du château de Versailles, le vieux Silène sourit au jeune Bacchus qu’il tient dans ses bras – meurs et renais! – la loi du retour dit la victoire indéfiniment renouvelée de la vie.

« Il n’y a ni bête ni oiseau 

Qu’en son jargon ne chante ou crie

Le temps a laissé son manteau. »

Voici le printemps qui leur rend, non seulement la parole, mais, mieux encore, la chanson et les vers.

« Rivière, fontaine et ruisseau

Portent, en livrée jolie,

Gouttes d’argent, d’orfèvrerie,

« Chacun s’habille de nouveau.

Le temps a laissé son manteau. »

La livrée, c’est l’habit d’une famille portée par les serviteurs. Elle dit de quelle maison ils sont. Les domestiques, car « domestiques » vient du latin « domus » qui signifie « maison », ne sont pas des esclaves. Ils sont gens de la maison dont ils portent la livrée. 

Quand rivière, fontaine et ruisseau se mettent en livrée jolie, c’est toute la terre de France qui, avec ses habitants, tressaille de joie et retrouve la noblesse, symbolisée par les gouttes d’argent et d’orfèvrerie, d’un royaume choisi.

Imaginons, en lisant ce rondeau, qu’un prince d’Orléans, encore caché mais sûrement présent, nous dise la renaissance de la France avec la même certitude que chaque printemps, après le plus froid des hivers, nous dit la renaissance  de la nature.

Ecoutez! C’est un prince qui parle ! Ce prince est un poète. Il est donc bon prophète.

Ecoutez, et répétez-le après lui jusqu’à le connaître par coeur. Vous deviendrez, vous aussi, ce que vous êtes, des petits princes et de gentils prophètes.

« Le temps a laissé son manteau

De vent, de froidure et de pluie

Et s’est vestu de broderie,

De soleil luysant, clair et beau.

« Il n’y a ni bête ni oiseau 

Qu’en son jargon ne chante ou crie

Le temps a laissé son manteau.

 

« Rivière, fontaine et ruisseau

Portent, en livrée jolie,

Gouttes d’argent, d’orfévrerie,

« Chacun s’habille de nouveau.

Le temps a laissé son manteau. »

 

3. Ah sapristi! Le bon vin - Raoul Ponchon

Raoul Ponchon, l’auteur de ce poème, ne fut prince que des poètes et des poètes prolifiques . C’est une magistrature qui a ses lettres.

Les pastilles Geraudel

Rien de tel!

Pour vos rhumes,

Pour vos toux

Par ces brumes

Ces temps mous 

Il ne semble pas, d’ailleurs, que Ponchon ait abusé des produits pharmaceutiques, même chantés par lui. Le vin, l’absinthe et la charcuterie faisaient le fond de son régime alimentaire. La charcuterie c’était pour la soif, le vin, pour étancher cette soif, l’absinthe pour le charme de la préparation, le parfum et la couleur. La légende dit qu’un soir, alors qu’il était déjà vieux, il avait largement dépassé les quatre-vingt ans – il remontait le Bd st Michel vers la rue de la Sorbonne où il avait, dans un petit hôtel, sa chambre de pensionnaire. Comme dans les poèmes de Victor Hugo, c’était l’hiver et il neigeait, Ponchon, qui venait de sacrifier au rite hebdomadaire de la muflée, glissa sur le trottoir et sous l’effet conjugué du vin et de la chute, ne se releva pas. Ample et douce, la neige recouvrit d’un blanc manteau le poète évanoui. Au matin, un vent mauvais glaça la neige. Ponchon eut froid. Ce froid le réveilla. Il se remit en marche, entra dans son hôtel, de déshabilla et, après un léger somme, descendit, comme à l’accoutumée, prendre sa collation d’onze heures.

Aucune plaque, ni devant les thermes de Cluny où eut lieu la chute légendaire, ni rue de la Sorbonne où vécut le poète, ne signale à la postérité que Ponchon, ici, passa, but, écrivit.

« Ah sapristi! le bon vin

Ami, que tu m’as fait boire! »

On ne sait plus, dans les premiers vers, ce qu’il faut admirer, du juron familier et débarrassé de tout caractère peccamineux – un peu comme le « célèbre » « Ventre Saint-gris » d’Henri IV, de la place de l’ami, si proche du vin, ou de ce cri du véritable amateur, loin de tous les snobs et chiqués dont l’oeil est d’abord fixé sur l’étiquette, « d’où qu’il vint! »

Peut-être le plus admirable est-il le tour franc, léger, spontané, gaulois, d’un poète dont la langue est portée par des ailes :

« Quand il viendrait du Brésil

Je dis qu’il

Est digne du Saint Ciboire. »

Pour un buveur hautement nationaliste, qui pourfendit les vins suisses, allemands, italiens, la concession à l’origine brésilienne est souveraine. Elle s’achève dans une élévation qui se passe de commentaires, puisqu’aucune religion n’en connaît de plus haute. Le lecteur se doute que Ponchon ne pouvait qu’adorer, de toute son âme, un Dieu qui, non seulement changeait l’eau plate en un vin délicieux, mais faisait de ce vin le sang sacré du sacrifice parfait et le lien de la Nouvelle Alliance!

« Est-il de belle couleur! »

Chacun sait qu’on boit d’abord avec ses yeux, puis avec le nez. On goûte la robe et on hume le parfum, et, à moins de n’être qu’une brute, avant de boire et après avoir bu, on en parle!

« Quelle fleur

Un rubis auprès de lui

N’est que nuit,

Tout parfum, que misérable. »

Ensuite, on apprécie, s’il est gouleyant et tonique.

« Il est frais Et dedans

La gorge il met de la joie,

De même qu’il rend au coeur

Sa vigueur

Sans inquiéter la joie. »

Les plus récentes découvertes médicales sur le traitement des maladies cardio-vasculaires ont vérifié le diagnostic posé par Ponchon dont la longévité – 90 ans – fait la meilleure autorité. Les poètes, disait Mistral, sont des prophètes. Ils sont aussi de bons médecins.

« Il n’est pas de ces vins fous

Lesquels vous

Flanquent d’abord une tape,

Pacifique et naturel

Il est tel

Qu’il somnolait dans la grappe. »

Antoine Blondin qui, à la fin de sa vie, avouait n’être plus un écrivain qui boit mais un buveur qui écrit, a bien du saluer en quelque endroit, écrit ou non, de son oeuvre, ce jugement de professionnel.

« Ses éléments éthérés

Par degrés,

Montent en lente poussée »

Admirable!

« Mais ne prennent pas d’assaut

En sursaut,

Le palais de la pensée. »

Prodigieux! L’orateur, le prédicateur, le conférencier, le « communicant » restent confondus devant l’éloquente stratégie de ce vin, qui fait rêver tous ceux dont le métier ou la passion est de convaincre les autres. Ainsi se font les grandes et vrais conquêtes, par lente poussée des éléments éthérés… et jamais, si l’on veut que ce soit de façon durable, par sursaut.

« C’est un paisible et serein

Souverain

Qui, dans sa cour enchantée

Avance à pas de velours

Si peu lourds

Qu’on ne s’en peut faire idée. »

Parle-t-on encore du vin où sommes-nous dans une analyse, fine et sure, des moeurs politiques? Ponchon, on s’en doute, était très peu républicain. A la façon dont il chante le vin, on ne l’imagine pas dans les vinasseries démocratiques, sur les estrades qu’il faut battre, la bouteille révolutionnaire dégouttant  sur le bonnet phrygien.

Personne n’a jamais comparé un grand vin à un président de la République. Ce serait indécent pour le vin.

Au point où nous en sommes, d’ailleurs, en France, aujourd’hui, le seul rêve qui puisse nous tenir éveillé, c’est celui du retour, à pas de velours , d’un souverain serein. Quelle libération ce serait! Et quel apaisement!

Plus de compagnes électorales ! plus de discours! plus de langue de bois! plus de monstrueuses dépenses d’affiches et de communication! La paix, la tranquillité de l’ordre, pas d’opinions partisanes, plus d’affrontements de partis, plus de complices à l’intérieur des partis, plus de magouilles et d’abus de biens sociaux, plus de mise en examen…

– Mais On parlerait de quoi?

– On parlerait d’art et de poésie, de musique et de peinture, de fiançailles, des naissances et des amours de la famille royale, du temps et des saisons, des semailles et des moissons, des vendanges, de la souffrance et de la mort, la vraie vie en somme.

« Pourtant, à son pas discret

On dirait

Que ses courtisans s’éveillent

Qui dorment en l’attendant

Dans l’instant

S’éveillent et s’émerveillent. »

Le Seigneur, dit l’Ecriture, n’était ni dans le tonnerre, ni dans l’éclair, ni dans l’ouragan. Il était dans la brise légère.

La brise légère du retour du prince réveillera les forces qui dormaient et qu’aucun tintamarre n’est parvenu à mobiliser, car « les forces saines du pays », comme disait Clémenceau, ne peuvent pas s’émouvoir à la brigue démocratique. La France est un très vieux pays royal. On ne se défait pas de ses origines. Elles sont données et non choisies. La France peut être occupée, un temps, prise d’assaut, en sursaut, par des forces étrangères. Elle n’est vraiment elle-même, donnée et apaisée, qu’avec un roi discret et en même temps souverain qui règne à pas de velours dans le palais de sa pensée.

« Et lentement, et petit

Ce petit,

Les rythmes, comme des pages

commencent à frétiller,

Babiller,

Et mènent de grands tapages. »

L’histoire nous montre, à chaque renaissance, ce même retour qui s’épanouit dans une véritable luxuriance. Pourtant, Ponchon ne parle que du vin mais du vin à l’histoire des hommes et de l’histoire des hommes au royaume de Dieu, le rythme est semblable. La création vibre à la musique du Créateur. Tout redevient possible comme au premier jardin.

« Un rêve dans mon cerveau,

Tout nouveau,

Se lève comme une aurore,

Plus ingénu mille fois

Que, dans les bois,

Une fleur qui vient d’éclore. »

Ainsi était la première pousse du premier printemps chrétien. Ainsi, est, à chaque aurore, la nouvelle pousse du nouveau printemps.

La conclusion signe le bienfait indescriptible de cette renaissance royale, puisqu’elle se récapitule en pardon et miséricorde.

« Et voici que mon esprit

S’attendrit

Sur les misères humaines

Et que je dis des méchants :

Pauvres gens!

Pitié pour ces phénomènes! »

La substantifique moelle de cet os si savoureux nous a entraînés loin de l’analyse de la versification. A la lecture du poème donnée d’un trait, on goûtera mieux une virtuosité si parfaite qu’elle est pratiquement invisible. Tout coule et se déroule avec un merveilleux naturel. Cette liberté souveraine n’est pas au début du talent. Elle est au bout de l’effort, fruit épanoui des labeurs obscures et nécessaires auxquels s’astreint tout vrai jardinier du vers. 

« Ah sapristi! le bon vin

D’où qu’il vint

Ami, que tu m’as fait boire!

« Quand il viendrait du Brésil

Je dis qu’il

Est digne du Saint Ciboire!

« Est-il de belle couleur! »

 Quelle fleur

Lui peut être comparable!

Un rubis auprès de lui

N’est que nuit,

Tout parfum, que misérable.

 

« Il est frais entre les dents

Et dedans

La gorge il met de la joie,

De même qu’il rend au coeur

Sa vigueur

Sans inquiéter la joie.

« Il n’est pas de ces vins fous

Lesquels vous

Flanquent d’abord une tape,

Pacifique et naturel

Il est tel

Qu’il somnolait dans la grappe.

 

« Ses éléments éthérés

Par degrés,

Montent en lente poussée

 Mais ne prennent pas d’assaut

En sursaut,

Le palais de la pensée.

« C’est un paisible et serein

Souverain

Qui, dans sa cour enchantée

Avance à pas de velours

Si peu lourds

Qu’on ne s’en peut faire idée.

« Pourtant, à son pas discret,

On dirait

Que ses courtisans s’éveillent

Qui dorment en l’attendant

Dans l’instant

S’éveillent et s’émerveillent.

« Et lentement, et petit

Ce petit,

Les rythmes, comme des pages

comemncent à frétiller,

Babiller,

Et mènent de grands tapages.

« Un rêve dans mon cerveau,

Tout nouveau,

Se lève comme une aurore,

Plus ingénu mille fois

Que, dans les bois,

Une fleur qui vient d’éclore.

 

« Et voici que mon esprit

S’attendrit

Sur les misères humaines

Et que je dis des méchants :

Pauvres gens!

Pitié pour ces phénomènes! »

 

4. Les effarés - Arthur Rimbaud

L’ennuyeux, avec Arthur Rimbaud, c’est que la légende de l’auteur fait de l’ombre à la vérité du poète. Il est à l’inverse de Ponchon. Ponchon était humble, et donc, il était gai. Son goût du vin et de l’absinthe, jusqu’au delà de l’excès, était d’autant plus sain et joyeux qu’il s’accommodait à celui des fleurs et des jeûnes filles. Au fond, il n’était que santé.

L’alcool chez Rimbaud, fut sombre, tourmenté, destructeur.

En réalité, Rimbaud fut, au sens exact des mots, un enfant gâté. Il avait du talent, beaucoup de talent. C’était une sorte de monstre de talent, un surdoué qui savait tout faire en littérature. A quinze ans, il sait rimer Victor Hugo et Musset, Lamartine et Baudelaire, Ronsard et Charles d’Orléans, sans oublier Virgile et Horace, en latin bien sur. Je ne parle pas de la prose selon Montaigne et Pascal.

C’était plus qu’un beau début, sa promesse était magnifique. Mais l’enfant prodige ne trouva pas de bon maître. Au contraire, il fut encerclé de mauvais compagnons qui l’adulèrent, le flattèrent et, par voie de conséquence, le gâtèrent. A vingt ans, il était fini.

De lui on retint le souffre. « Une saison en enfer », « les illuminations ». « J’ai avalé une jeunesse gorgée de poison ». Les snobs de ce temps qui croyaient, comme les snobs de tous les temps, que le dernier cri est de flirter avec Satan ou que c’est dans le mal que poussent les fleurs – et bien, entendu, qu’on ne fait pas de la bonne poésie avec de bons sentiments – ont idolâtré l’enfant mal élevé.

Aujourd’hui, quand nous ouvrons ce gâchis, le livre nous tombe des mains. La provocation adolescente apparaît dans son vrai jour, d’infirmité et de niaiserie prétentieuse. Tout sent le faux et le fabriqué. Rien ne rappelle la sincérité d’un Musset, la retenue d’un Chénier, la santé d’un Ronsard ou la vivacité de Villon.

La virtuosité de la versification ou du prosateur ne sauvent pas de l’ennui ce fatras que Boileau, s’il avait vécu à cette époque, n’aurait jamais laissé publier. 

Rimbaud n’est pas venu au bon moment.

Mais Rimbaud avait vraiment du talent, et quand ce talent s’exerçait à l’improviste, sans calcul d’école littéraire, sur des peintures simples et vraies, alors il compose de petits chefs d’oeuvres : la promenade dans les bons soirs de juin, sous les tilleuls, à Charleville ou le croquis, aux creux de l’hiver, des petits pauvres.

« Noirs dans la neige et dans la brume

Au grand soupirail qui s’allume

Leurs culs en rond,

« A genoux, cinq petits – misère! –

Regardent le boulanger faire

Le lourd pain blond… »

Dans le livre de classe de mon enfance, où j’ai appris ce poème, le rédacteur avait remplacé, sans aucune pudeur, le mot « cul » par celui de « dos ». Nous lisions « leurs dos en rond ». Je me souviens encore de la voix de mon père quand je lui ai récité ma leçon. Je connaissais le mot « cul ». J’en appris un autre, que le lecteur devinera aisément et qui s’adressait, dans la bouche paternelle, au responsable de ce trucage.

Il ne faut pas abuser du « cul », qui se trouve dans des expressions courantes « cul de lampe », ou « cul de bouteille », mais il faut l’accepter quand il est posé en sa juste place, comme c’est le cas ici ou dans certaine expression que je n’entendrai jamais plus sans revoir aussitôt les yeux émerveillés et malicieux du petit garçon qui la déclamait, pour lui seul, dans l’arbre de son jardin.

« Mon âme à Dieu,

Mon coeur au roi,

Mon cul à la République.»

 

Retournons à Rimbaud.

 

« Ils voient le fort bras blanc qui tourne

La pâte grise, et qui l’enfourne

Dans un trou clair.

« Ils écoutent le bon pain cuire,

Le boulanger au gras sourire

Chante un vieil air. »

 

Qui est le plus malheureux, des enfants gavés de la surconsommation, des enfants boursouflés des caddies et de la télévision, ou de ces petits pauvres ? Lequel des deux a, sinon mangé, du moins vu faire le pain ? Le pain du boulanger, et non pas le pain en sachet de l’usine ?

Il y a des pauvretés qui rendent nostalgiques.

Que vaut-il mieux ? Souffrir du froid et de la faim… mais voir le pain ? Ou ne jamais souffrir ni du froid, ni de la faim, et ne jamais voir du vrai pain ?

La réponse est dans le pain.

 

« Ils sont blottis, pas un ne bouge,

au souffle du soupirail rouge,

Chaud comme un sein, »

C’est le recueillement, qui précède la minute de la contemplation et du bonheur. On ne mange pas seulement avec la bouche. On mange d’abord avec les yeux.

« Et quand, pendant que minuit sonne,

Façonné, pétillant et jaune,

On sort le pain, »

Qui apparaît, aussi simple, aussi bon, et aussi souverain que le vin.

« Quand, sous les poutres enfumées,

Chantent les croûtes parfumées,

Et les grillons,

« Quand ce trou chaud souffle la vie

Ils ont leur âme si ravie

Sous leurs haillons, »

Ni Hugo, ni Musset, ni Baudelaire n’ont écrit « cette âme si ravie sous leurs haillons ». Ici Rimbaud est spontanément et naturellement lui-même. Elle était là, sa voie, dans ce tableau simple et émouvant jusqu’aux larmes, du coin de la rue, à Charleville, à Paris ou ailleurs, dans l’ordinaire merveilleux de son temps

« Ils se ressentent si bien vivre,

Les pauvres petits pleins de givre!

– Qu’ils sont là, tous,

 

« Collant leurs petits museaux roses

Au grillage, chantant des choses,

Entre les trous, »

On les voit et on les entend!

« Mais bien bas, – comme une prière –

Repliés vers cette lumière

Du ciel rouvert, »

Comme des petits orants,

– Et que leur linge blanc tremblote

Au vent d’hiver. »

Jadis, nous aurions qualifié ces derniers vers de « sublimes ». Ce « petit linge blanc qui tremblote au vent d’hiver », c’est le génie, tout simplement. C’est le tour enlevé de telles images, venues naturellement, qui distingue le vrai peintre de l’imitateur, laborieux ou virtuose. Rien n’est plus simple. Pourtant, rien n’est plus beau, ici, dit ainsi. Le beau, le sublime même, se dessine avec de l’ordinaire, du normal. Le beau est au coin de la rue. Les yeux du poète le voient et sa plume sait nous le faire voir.

Des poèmes parfaits, comme celui-ci, il ne faut pas hésiter à les commenter. Il ne faut pas hésiter à y revenir, à les scruter, à chercher, s’il le faut, l’éventuelle maladresse dans cette perfection… Les beaux objets sont solides. Ils résistent à l’examen. Et ils découvrent, à chaque nouveau regard, une nouvelle beauté. Faut-il les dire toutes les beautés à tout le monde? Si les détails secrets dont la réunion fait le charme du poème sont des réalités objectives – sinon pourrions-nous en parler ? – le miracle est aussi que chaque lecteur les goûte avec ce qu’il porte en lui. Le mot ou l’image réveille en nous un monde enfoui qui n’est ni celui du voisin ni celui de l’ami. Ton enfance n’est pas mon enfance. Ton coin n’est pas mon coin. Ta province n’est pas ma province. Notre joie et notre amitié sont nourries de ces différences. Garde ton secret et je tairai le mien. Si nous communiquons trop, nous ne serons plus rien du tout. Entre nous, c’est le poème qui fera le lien. Il est en toi, je le sais, même si je ne sais pas comment. Il est aussi en moi. Chacun de nous l’entend dans son propre langage sans être contraint de mettre, en face de l’autre, son coeur à nu.

Toute vraie poésie est une Pentecôte.

Nous sommes bien loin de le saison en enfer; Il est possible que nous marchions sur un chemin de Paradis, celui de l’enfant Rimbaud, quand il écrit pour les enfants.

Au grand soupirail qui s’allume

Leurs culs en rond,

« A genoux, cinq petits – misère! –

Regardent le boulanger faire

Le lourd pain blond…

« Ils voient le fort bras blanc qui tourne

La pâte grise, et qui l’enfourne

Dans un trou clair.

« Ils écoutent le bon pain cuire,

Le boulanger au gras sourire

 

« Ils sont blottis, pas un ne bouge,

au souffle du soupirail rouge,

Chaud comme un sein,

« Et quand, pendant que minuit sonne,

On sort le pain,

« Quand, sous les poutres enfumées,

Chantent les croûtes parfumées,

Et les grillons,

« Quand ce trou chaud souffle la vie

Ils ont leur âme si ravie

Sous leurs haillons,

 

« Ils se ressentent si bien vivre,

Les pauvres petits pleins de givre!

– Qu’ils sont là, tous,

« Collant leurs petits museaux roses

Au grillage, chantant des choses,

Entre les trous, »

 

« Mais bien bas, – comme une prière –

Repliés vers cette lumière

Du ciel rouvert,

« Si fort, qu’ils crèvent leur culotte,

– Et que leur linge blanc tremblote

Au vent d’hiver. »

 

5. À Monseigneur le Dauphin - La Fontaine

 

J’ai raconté ailleurs, dans les « Fleurs d’Ulysse », comment un petit prince de la banlieue, petit prince du Maghreb, m’avait tiré d’un mauvais pas, lors d’une conférence improvisée, en commençant le chant de la cigale. Tous les enfants sont des princes et le premier recueil des fables choisies a été écrit pour un enfant de sept ans, dauphin du royaume. Ainsi se faisait sa formation morale. Tous ceux qui la reçoivent comme lui se mettent à lui ressembler. Quand le dauphin parle le même langage, rit aux mêmes mots et se plaît aux mêmes images que les enfants de son royaume, on peut conclure que la vie, dans ce royaume, doit être bien agréable.

Ne vous perdez pas dans les prostates. disait Céline, c’est de l’enfance qu’il faut partir. C’est de l’enfance que tout renaîtra.

La Fontaine n’est si grand, si pur, si léger et si parfait que parce qu’il a écrit pour des enfants. La meilleure preuve ? Ses contes, ses fameux contes où se répand son libertinage et qui lui ont valu tant de remords, ses contes sont nuls… ou à tout le moins, fort ennuyeux. On sent que, même si le talent est là, ce talent n’est pas à sa vraie place. 

Il n’y est pas heureux. Il n’a pas encore trouvé sa voie. 

Tandis qu’ici. Ecoutez, ce n’est pourtant qu’une (banale ?) dédicace.

« Je chante les héros dont Esope est le père. »

Souvent, les orateurs, et, aussi les écrivains, et, à plus forte raison les poètes, se taraudent l’esprit et s’échauffent exagérément l’imagination pour trouver les premiers mots qui capteront l’attention. Est-ce un cri ? Une image insolite ? Une question incongrue ? Le potache, devant la copie blanche de sa dissertation s’élance « De tous temps… » et l’enflure banale de son commencement accroît encore son découragement. Les plus grands, Homère, Mistral, La Fontaine, commencent simplement par le commencement « chante ô ma muse le héros. » En grec la construction est différente et permet, en gardant la même simplicité, de faire ressortir le mot qui donnera son sens à toute l’œuvre, « l’homme, aux mille tours, chante-le ô ma muse. »

Ainsi commence le premier poème de notre histoire littéraire occidentale par le mot homme. Cela doit bien avoir un sens. Avant ce poème, plus haut que les poèmes, le chant sacré de la Genèse commence encore plus simplement, plus royalement, plus divinement : « Au commencement… » Il fallait être l’Esprit Saint pour avoir l’audace d’entamer ainsi son discours. « Au commencement, Dieu créa le Ciel et la terre… »

Plus l’auteur est inspiré, proche de l’Esprit-Saint, plus il se rapproche de ce modèle. Mistral, lui aussi, commence son poème de Mireille « conto uno chato de Provenço » « Je chante une jeune-fille de la Provence). C’est aussi simple que cela. Démosthène, le plus grand des orateurs politiques, n’avait pas d’autre introduction : « l’affaire qui nous occupe Athéniens… »

Spontanément, naturellement, La Fontaine commence ce livre pour enfants, à la façon des plus grands. Et, son humilité s’allie à sa simplicité. Les histoires qu’il va raconter ne sont pas issues de son imagination. Il ne les a ni créées, ni inventées, il les recopie (ou presque).

« Je chante les héros dont Esope est le père,

Troupe de qui l’histoire, encore que mensongère,

contient des vérités qui servent de leçons. »

Telle est bien la définition de la fable, qui est un procédé littéraire proche de celui de la parabole. Elle consiste dans une histoire fausse-mensongère qui n’est jamais arrivée en vrai mais dont la « substantifique moelle », disait Rabelais, la morale (ou la leçon) comme disaient Esope et La Fontaine, elles, sont vraies. Avouons aussi que, la fable qui se reconnaît elle-même mensonge, est beaucoup moins menteuse que la prétendue histoire scientifique, qui, elle, a la prétention de dire le vrai. En parlant par parabole, le Christ nous a enseigné que l’homme dont la bouche est toujours menteresse, a une chance de dire vrai lorsqu’il avoue qu’il raconte des histoires.

« Tout parle en mon ouvrage, et même les poissons

Ce qu’ils disent s’adresse à tous, tant que nous sommes

Je me sers d’animaux pour instruire les hommes. »

 Le « tous, tant que nous sommes » manifeste la fierté de l’auteur. C’est dit avec beaucoup de calme de douceur, mais c’est dit. L’ouvrage a une portée universelle. L’humilité n’aveugle pas, au contraire, elle éclaire. « N’oubliez pas que vous soignez une grande sainte » disait sainte Thérèse à ses soeurs. A son niveau, Jean de La Fontaine prévient le dauphin, et nous avec lui, de l’universalité de son dessein d’éducation. C’est une marque sûre de la vraie vocation que cette tranquille assurance.

 Généralement, les manuels arrêtent-là le texte qu’il faut connaître. Il est vrai que ces six vers forment une unité, que nous pouvons sentir en les regroupant.

« Je chante les héros dont Esope est le père,

Troupe de qui l’histoire, encore que mensongère,

Contient des vérités qui servent de leçons.

Tout parle en mon ouvrage, et même les poissons.

Ce qu’ils disent s’adresse à tous tant que nous sommes.

Je me sers d’animaux pour instruire les hommes. »

 Si, cependant, nos enfants en restaient là, ils ne sauraient jamais pourquoi ce morceau s’appelle « à Monseigneur Le Dauphin », ni pourquoi nous disons que les fables ont été écrites pour un enfant de sept ans.

Je m’aperçois, au fil de la lecture, qu’il faut rappeler, car cela n’est plus toujours enseigné aux enfants ce qu’est un Dauphin. Ainsi se dénomme le fils du roi qui est appelé à régner après lui. En France, c’est le fils aîné. Les premiers capétiens qui commencèrent avec Hugues Capet (987) eurent l’idée d’associer de leur vivant, leur fils aîné, au gouvernement du royaume et de le faire désigner comme leur successeur. Ce n’est que lorsque l’habitude fut prise, au bout de plusieurs générations, qu’ils se dispensèrent de cette formalité. Le fils aîné, alors, succéda naturellement à son père.

D’où l’importance d’avoir un fils capable de régner. Celui auquel est adressé le recueil des fables, fils aîné du roi Louis XIV, ne régna pas. Son fils non plus. C’est Louis XV arrière petit-fils de Louis XIV qui reçut le royaume en héritage. Il avait cinq ans. Le roi avait vu mourir, avant lui, deux générations de descendants. On ne dit pas le dauphin pour désigner le prince, comme par habitude, on le dit dans certaines corporations. Chez les avocats au barreau de Paris, le chef de l’Ordre s’appelle le Bâtonnier (il tient le bâton et marche en tête des processions de la fête de st Yves). Il est élu et son successeurs pendant le temps où il n’exerce pas encore ses fonctions, est désigné comme le dauphin de l’Ordre. On parle aussi, dans les entreprises du « dauphin » du patron actuel. L’expression s’emploie encore dans les partis politiques, dans les associations et même dans les équipes sportives.

 Quand il est question de l’héritier présomptif de la couronne de France, le petit Larousse nous apprend que le nom prend une majuscule et se dit toujours dans la même formule employée par La Fontaine : « Monseigneur le Dauphin ». A l’heure où j’écris ces lignes, celui qui porte ce titre est Jean de France, duc de Vendôme. Le duc de Vendôme descend quarante fois de Louis XIV.

« Illustre rejeton d’un prince aimé des Cieux. »

 

« Illustre rejeton d’un prince aimé des cieux

Sur qui le monde entier a maintenant les yeux,

Et qui, faisant fléchir les plus superbes têtes,

Comptera désormais ses jours par ces conquêtes,

Quelque autre te dira d’une plus forte voix

Je vais t’entretenir de moindres aventures,

Te tracer en ces vers de légères peintures :

Et, si de t’agréer je m’emporte le prix,

J’aurais du moins l’honneur de l’avoir entrepris. »

 

Nous retrouvons, avec cette modeste ambition de « tracer en des vers de légères peintures », l’essentiel de cet esprit gaulois, qui fait battre les ailes de notre poésie. N’attachons plus l’esprit gaulois à la seule gauloiserie. C’est aussi ridicule que de caractériser Paris par les Folies Bergères. L’esprit gaulois est une certaine façon d’être léger, enlevé… de ne pas appuyer, qui ressemble à l’esprit grec, mes avec moins de subtilité, et à l’esprit romain, mais avec beaucoup moins de solennité.

Dire aussi qu’il est chrétien ne suffit pas non plus. Mgr Gillet, dans son beau livre « la sainteté française » dessine ce caractère ailé et vif des saints de chez nous, et qui n’est qu’à nous. Lui aussi l’appelle « l’esprit gaulois ». Il est évident qu’il ne parle pas de ce à quoi ont été ravalées les gauloiseries.

Le poème est conclu par un léger trait d’esprit qui n’est pas de ces pointes vibrantes ou provocantes, comme le sont certains derniers vers de Victor Hugo dont on devine que c’est pour eux que tout le poème a été écrit.

« Cette famille d’Or dans le champs des étoiles ».

On pense à certaines finales de chansons où le troubadour enfle la voix. C’est très théâtral, pompeux, souvent clinquant.

L’eau de La Fontaine n’était pas un jeu de mots voulu. C’est son art et non pas son patronyme qui appelait la comparaison. En revanche, il m’étonnerait que, s’adressant à Monseigneur le Dauphin… ayant mis en scène, dans la fable, les dauphins des mers de Grèce, ce ne soit pas volontairement que le poète ait souligné « tout parle en mon ouvrage, et même les poissons. »

 Clin d’œil ? Familiarité ? La lecture attentive des fables nous en apprend beaucoup sur la liberté avec laquelle un sujet pouvait parler au roi. Il suffisait que cela fut bien dit – et avec coeur – alors on pouvait tout lui dire. Quand règne – à la place du roi – l’insupportable police de la pensée et la tyrannie qui glace la parole, il faut aller, chez Jean de La Fontaine, prendre des leçons de liberté. On en ressort ragaillardi, réconcilié avec nous-mêmes.

 Car le goût de la parole belle et libre, est, avec celui des armes, répétons-le après César, la marque spécifique de la nation gauloise.

 

6. Le plat pays - Jacques Brel

La poésie contemporaine n’est pas dans les « hebdomadaires littéraires », ni dans Alain Bosquet, ni même dans l’anthologie de Robert Sabatier, pourtant si riche tant qu’il parle du temps qui précéda le surréalisme. Les surréalistes ont été des malfaiteurs publics, des assassins de poèmes, des criminels contre la beauté. Ce ne sont pas là des injures, ce sont des définitions, qu’ils se sont appliquées à eux-mêmes.

 

Quand ils ont oublié qu’ils s’étaient enchaînés à leur surréalisme, certains, qui étaient de vrais poètes, ont écrit de beaux vers. Aragon, Apollinaire, surtout mais, généralement, leurs menées totalitaires, policières et terroristes à la fois, ont chassé des maisons d’édition, des colonnes des critiques et des rayons des bibliothèques, les vrais poètes. Ils ont détruit la peinture, défiguré la sculpture, déstructuré l’architecture. Quand ils ont touché au théâtre, il n’en est rien resté.

 

Et ces soi-disant révolutionnaires, anarchistes, non-conformistes ont fini leur vie riches et décorés, chargés d’honneurs et de prébendes, pontifiant dans les collections prétentieuses, jugeant, coupant, tranchant, pharisiens odieux qui crucifient, avec un ricanement insupportable, la Beauté.

 

Mais la beauté est immortelle. Elle ressuscite, comme les fleurs, à chaque printemps. Le printemps de la poésie, dans la seconde moitié du XXè siècle, sous la chape de plomb du surréalisme installé dans les Ministères, les Directions, les Galeries, les théâtres subventionnés et les mécénats collectivistes, a explosé dans la chanson.

 

C’était bien fait. La poésie est venue de la chanson, puis elle s’est affinée, elle s’est faite littérature. Parfois, on rimait plus pour l’œil que pour l’oreille. L’abstraction poussait le raffinement à mettre la musique sur le seul papier. Musique qui prétendait chanter sans un son.

 

Le surréalisme fut le dernier avatar de cet intellectualisme desséchant, la dernière et dérisoire provocation des processus d’écriture, le dernier coup de poignard des rhétoriciens.

 

C’en était trop pour dame poésie.

 

Elle est partie aux chants, là où elle était née, retournée chez sa mère, la nature.

 

Et nous avons eu Trenet, Brassens, Brel, Anne Sylvestre et j’en oublie.

 

Nombreux sont les enfants qui connaissent par cœur les fabulettes d’Anne Sylvestre, moins nombreux sont ceux qui connaissent Jacques Brel.

 

Comme pour les autres, l’énoncé du nom ne signifie pas qu’il faille vouer un culte à toutes leurs œuvres. Il y a beaucoup de déchet… qui n’en a pas ? Il n’y a pas de ponctuation. J’ai essayé d’en mettre une, qui corresponde à peu près au rythme chanté. Si la voix est juste, il est certainement mieux de la chanter ; mais on peut aussi la dire. Ainsi sont les chansons vraiment poétiques. Elles supportent la récitation aussi bien que le chant. Certaines, mêmes dévoilent, à la simple diction, des beautés que la chanson dissimulait. Affaire de musique et de mise en scène.

 

L’enfant saura que la poésie est de toujours, donc d’aujourd’hui et de demain autant que d’hier. En réalité, la poésie efface le temps. Elle le transcende. Elle est de tous les temps ; en quoi nous voyons bien que, comme le disaient les anciens, elle est divine.

 

Il n’est pas nécessaire de parler de thèmes spécifiquement religieux -théologie, mystique, morale – pour que la poésie soit religieuse. Toute vraie poésie est religieuse puisqu’elle relie la terre au ciel.

 

C’est d’ailleurs un peu le sujet de celle-ci.

 

Le plat pays

 

« Avec la mer du Nord pour dernier terrain vague

Et des vagues de dunes pour arrêter les vagues,

Et de vagues rochers que les marées dépassent,

Et qui ont, à jamais, le coeur à marée basse,

Avec infiniment de brumes à venir,

Avec le vent de l’Est, écoutez-le tenir,

Le plat pays qui est le mien. »

 

L’amour de la terre d’où nous sommes issus est l’un des sentiments les plus poétiques qui soit. « L’enracinement, disait Simone Weil (la grande, la philosophe) est peut-être le plus fort et le plus méconnu des besoins de l’âme humaine. »

 

Il faut que « la raço racejo » disait Mistral, dans une formule presque intraduisible en français mais que chacun comprendra. C’est l’arbre qui pour avoir des rejetons doit être enraciné profond.

 

Il peut être plat le pays. Ce qui importe c’est qu’il soit le mien. Là est sa beauté. Ce coin est à moi, disent les enfants qui ne peuvent pas imaginer qu’il y en ait de plus beaux. Les enfants ont toujours raison.

 

« Avec des cathédrales pour uniques montagnes

Est de noirs clochers comme mâts de cocagne

Où des diables en pierre décrochent les nuages;

Avec le fil des jours pour unique voyage

Et des chemins de pluie pour unique bonsoir;

Avec le vent d’ouest, écoutez-le vouloir

Le plat pays qui est le mien. »

 

La terre des pères, a écrit quelque part Pierre Chaunu, est faite des corps – de la chair, du sang, des os, de tous ceux qui nous ont précédés. Elle n’est pas n’importe quelle terre. Elle est terre humaine. C’est pourquoi, l’homme lui prête si aisément des sentiments.

 

« France, France, répond à ma triste querelle » s’écriait Du Bellay, pour avouer ensuite, « Mais nul, sinon écho, ne répond à ma voix ! » Aux quatre vents qui l’écartèlent, le plat pays de Jacques Brel tient, veut, craque et chante. Il est matière et sentiment. Cette terre a un cœur et une volonté. On l’aime comme on aime un père – une mère – la mère-patrie.

 

« Avec un ciel si bas qu’un canal s’est perdu,

Avec un ciel si bas qu’il fait l’humilité

Avec un ciel si gris qu’un canal s’est perdu

Avec un ciel si gris qu’il faut lui pardonner

Avec le vent du nord qui vient s’écarteler

Avec le vent du nord écoutez-le craquer

Le plat pays qui est le mien. »

 

La répétition, qui est la forme la plus élémentaire du retour, est aussi le premier instrument de l’art oratoire. Ce septain de vers fait sentir cette force et permet de la cultiver. Les enfants ne craignent pas la répétition, au contraire. Elle n’ennuie que les parents. Eux y trouvent un confort. Raconte encore ! Devenu adulte, l’homme ou la femme ne retrouvent que dans les rares fêtes de l’amour ou dans la vraie prière, qui est plus rare encore, ce que le philosophe Alain appelait « cet état de langage absolu », fait de l’infinie répétition des « je t’aime ». La poésie qui est acte d’amour, est aussi langage absolu.

 

« Avec de l’Italie qui descendrait l’Escaut,

Avec Frida la blonde quand elle devient Margot,

Quand les fils de novembre nous reviennent en mai,

Quand la plaine est fumante et tremble sous juillet,

Quand le vent est au rire, quand le vent est au blé,

Quand le vent est au sud, écoutez-le chanter

Le plat pays qui est le mien. »

 

Il n’est pas nécessaire que nous recopiions, comme pour les poèmes les précédents, tous les couplets à la suite. Le lecteur a déjà vu que c’est sous le vent du nord, le plus triste, que Brel a mis le plus d’amour pour son pays. Il l’aime, bien sûr, sous les quatre vents… mais quand il craque sous l’humiliation et la souffrance, alors il a droit, plus encore, à la tendresse de son poète. C’est facile d’aimer le rire, le chant et l’été. Les villages du soleil le savent bien qui ne revoient plus leurs enfants qu’en cette saison. Les vrais amants ne craignent pas l’hiver, la vieillesse, l’humiliation des rides et des jointures qui craquent. Ils voient, dans cette obscurité qui vient, l’ombre portée du printemps qu’ils ont aimé.

 

Ils reconnaissent alors que le froid qui monte dans leurs os n’est que le prélude obligatoire de l’éternel été, qui vient.

 

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