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Emmanuel Macron est déjà notre futur président pour la grande majorité de nos « élites médiatiques ». Mais il est encore temps de tenter de décrypter la politique qu’il propose; notamment sa vision de l’économie.

Romaric Godin dans La Tribune du 3 mars 2017 nous y aide :

Lors de sa conférence de presse de présentation de son programme électoral le 2 mars, Emmanuel Macron (a accusé) un journaliste de Mediapart de « faire le lit du Front National » en le « réduisant à quatre années de sa vie », celle où le candidat d’En Marche ! était banquier d’affaires. (…) Emmanuel Macron entend ne pas être réduit à son expérience financière. Il en a le droit, bien évidemment. Mais le droit de la presse est évidemment de lui demander des comptes sur ce qu’un candidat à la magistrature suprême de la République a retenu de cette expérience. Elle en a d’autant plus le droit que l’enjeu n’est pas mince. (…)

La réponse se trouve dans (ses) propos (…) au journaliste de Mediapart. Emmanuel Macron revendique fièrement ces quatre années d’expérience dans la banque d’affaires. « Cela m’évite de dire beaucoup de bêtises et me permet de connaître la grammaire du monde des affaires de notre pays », explique-t-il. Autrement dit, pour le candidat en marche, la banque d’affaires permet d’atteindre la vérité économique. Ceci ne signifie rien d’autres qu’une acceptation d’un certain ordre économique, celui mis en place depuis quarante ans, selon lequel la finance dérégulée est le cœur de l’économie. (…)

Faut-il rappeler que la crise de 2007 n’est pas une crise de la dépense publique excessive ou de la compétitivité de la France ? C’est une crise financière majeure qui s’est transmise à l’économie réelle comme une traînée de poudre et qui a perturbé l’ensemble de l’économie réelle. C’est une crise financière qui a appauvri les Etats et qui a mis à jour l’illusion du projet que sous-tend la réponse d’Emmanuel Macron : celle de la croissance menée par la finance dérégulée. Comme l’ont montré de nombreuses études économiques, notamment celles de Michel Aglietta en France, la financiarisation de l’économie et la prédominance de la priorité donnée à l’actionnaire, a conduit à un recul de l’investissement productif et à un affaiblissement généralisé de l’économie réelle.

Ce que propose Emmanuel Macron est donc l’application de cette grammaire qu’il connaît si bien, mais qui est celle d’un langage en voie de pétrification. Son programme évite soigneusement la question de la régulation financière. (…)

Emmanuel Macron applique sa « grammaire » apprise lorsqu’il était banquier d’affaires : le problème de l’investissement est un problème lié à la compétitivité coût et à la fiscalité. Baissez le coût du travail et la fiscalité sur les entreprises et vous verrez abonder les investissements. Sauf que rien n’est moins sûr. L’abaissement moyen de la fiscalité sur les entreprises est général depuis plus de trente dans les pays développés et l’investissement s’est parallèlement fortement ralenti, de même que la productivité. En réalité, rien de plus logique. La domination de la logique financière et de l’obsession de la rentabilité du capital est venue alimenter un système financier démesuré. Les mirages de rentabilité de la finance dérégulée ont rendu les rentabilités de l’économie réelle dérisoire.(…) Cette logique, cette « grammaire »,(…) c’est elle qui a conduit aux délocalisations massives, aux licenciements « boursiers », aux désertifications des zones industrielles. (…)

Or, Emmanuel Macron ne propose rien d’autres que de poursuivre et amplifier cette logique. Son obsession pour la fiscalité des entreprises qui n’est pas sans rappeler celle des Républicains étasuniens (et français, du reste) ne saurait être présentée comme une méthode miracle si elle ne s’accompagne pas d’une réforme financière de grande ampleur au niveau européen. Réforme que le candidat ne propose pas. Mais faute d’une telle réforme, les gains réalisés risquent de se diriger massivement vers des marchés financiers déjà dopés par la politique monétaire de la BCE. Dans un pays où les distributions de dividendes ne cessent de battre des records et où les taux d’intérêt sont extrêmement bas, on ne peut penser qu’un simple allègement fiscal favorisera l’investissement suffisamment pour redonner à la France une croissance potentielle solide et rendre prospère les zones rurales et désindustrialisées. De sa connaissance de la grammaire financière, il passe donc bien à son application.

La question centrale n’est donc pas de savoir si Emmanuel Macron a été banquier d’affaires. On peut l’avoir été, et même on peut l’être encore, et porter un regard lucide sur la situation économique mondiale et nationale. (…). Mais par sa réponse brutale au journaliste et par le contenu de son programme, Emmanuel Macron montre que ce n’est pas le cas et qu’il est déterminé à appliquer la « grammaire » de la banque d’affaires à notre pays.

On trouve déjà chez Aristote l’analyse du danger de la financiarisation de l’économie qui n’a pas de limite. La digitalisation des échanges financiers avec internet ouvre encore une nouvelle dimension à cet infini. Déjà le libre échange est l’ennemi de la famille et des sociétés à visages humains. Le libre échange a pour but de « faire de l’argent sans limite » alors que l’échange de biens comme l’alimentation ou les biens de la maison sont limités par le besoin. A partir de là, au nom de la lutte contre la rente et l’enracinement, la politique fiscale de Macron prétend favoriser les actifs financiers immateriels dont la valorisation n’a pas de limite et taxer les biens immobiliers.

LA POLITIQUE D’ARISTOTE (Extraits)

TRADUITE EN FRANÇAIS D’APRÈS LE TEXTE COLLATIONNÉ SUR LES MANUSCRITS ET LES ÉDITIONS PRINCIPALES J. BARTHÉLÉMY-SAINT-HILAIRE DEPUTE A L’ASSEMBLEE NATIONALE Membre de l’Institut (Académie des Sciences morales et poétiques.) TROISIÈME ÉDITION Revue et corrigée. PARIS LIBRAIRIE PHILOSOPHIQUE DE LADRANGE 1874

CHAPITRE III: De la propriété naturelle et artificielle. — Théorie de l’acquisition des biens; l’acquisition des biens ne regarde pas directement l’économie domestique, qui emploie les biens, mais qui n’a pas à les créer. — Modes divers d’acquisition: l’agriculture, le pacage, la chasse, la pèche, le brigandage, etc.; tous ces modes constituent l’acquisition naturelle. — Le commerce est un mode d’acquisition qui n’est pas naturel; double valeur des choses, usage ci, échange; nécessité et utilité de la monnaie; la vente; avidité insatiable du commerce; réprobation de l’usure.

 

§ 9. Ce sont même là, on peut le dire, les seules véritables richesses; et les emprunts que le bien-être peut faire à ce genre d’acquisition sont bien loin d’être illimités, comme Solon V l’a poétiquement prétendu: L’homme peut sans limite augmenter ses richesses. C’est qu’au contraire, il y a ici une limite comme dans tous les autres arts. En effet il n’est point d’art dont les instruments ne soient bornés en nombre et en étendue; et la richesse n’est que l’abondance des instruments domestiques et sociaux. Il existe donc évidemment un mode d’acquisition naturelle commun aux chefs de famille et aux chefs des États. Nous avons vu quelles en étaient les sources.

§ 10. Reste maintenant cet autre genre d’acquisition qu’on appelle plus particulièrement, et à juste titre, l’acquisition des biens; et pour celui-là, on pourrait vraiment croire que la richesse et la propriété peuvent s’augmenter indéfiniment. La ressemblance de ce second mode d’acquisition avec le premier, est cause qu’ordinairement on ne voit dans tous deux qu’un seul et même objet. Le fait est qu’ils ne sont ni identiques, ni bien éloignés; le premier est naturel; l’autre ne vient pas de la nature, et il est bien plutôt le produit de l’art et de l’expérience. Nous en commencerons ici l’étude.

§ 11. Toute propriété a deux usages, qui tous deux lui appartiennent essentiellement, sans toutefois lui appartenir de la même façon: l’un est spécial à la chose, l’autre ne l’est pas. Une chaussure peut à la fois servir à chausser le pied ou à faire un échange. On peut du moins en tirer ce double usage. Celui qui, contre de l’argent ou contre des aliments, échange une chaussure dont un autre a besoin, emploie bien cette chaussure en tant que chaussure, mais non pas cependant avec son utilité propre; car elle n’avait point été faite pour l’échange. J’en dirai autant de toutes les autres propriétés; l’échange, en effet, peut s’appliquer à toutes, puisqu’il est né primitivement entre les hommes de l’abondance sur tel point et de la rareté sur tel autre, des denrées nécessaires à la vie.

§ 12. Il est trop clair que, dans ce sens, la vente ne fait nullement partie de l’acquisition naturelle. Dans l’origine, l’échange ne s’étendait pas au delà des plus stricts besoins, et il est certainement inutile dans la première association, celle de la famille. Pour qu’il se produise, il faut que déjà le cercle de l’association soit plus étendu. Dans le sein de la famille, tout était commun; parmi les membres qui se séparèrent, une communauté nouvelle s’établit pour des objets non moins nombreux que les premiers, mais différents, et dont on dut se faire part suivant le besoin. C’est encore là le seul genre d’échange que connaissent bien des nations barbares; il ne va pas au delà du troc des denrées indispensables; c’est, par exemple, du vin donné ou reçu pour du blé; et ainsi du reste.

§ 13. Ce genre d’échange est parfaitement naturel, et n’est point, à vrai dire, un mode d’acquisition, puisqu’il n’a d’autre but que de pourvoir à la satisfaction de nos besoins naturels. C’est là, cependant, qu’on peut trouver logiquement l’origine de la richesse. A mesure que ces rapports de secours mutuels se transformèrent en se développant, par l’importation des objets dont on était privé et l’exportation de ceux dont on regorgeait, la nécessité introduisit l’usage de la monnaie, les denrées indispensables étant, en nature, de transport difficile.

§ 14. On convint de donner et de recevoir dans les échanges une matière qui, utile par elle-même, fût aisément maniable dans les usages habituels de la vie; ce fut du fer, par exemple, de l’argent, ou telle autre substance analogue, dont on détermina d’abord la dimension et le poids, et qu’enfin, pour se délivrer des embarras de continuels mesurages, on marqua d’une empreinte particulière, signe de sa valeur.

§ 15. Avec la monnaie, née des premiers échanges indispensables, naquit aussi la vente, autre forme d’acquisition, excessivement simple dans l’origine, mais perfectionnée bientôt par l’expérience, qui révéla, dans la circulation des objets, les sources et les moyens de profits considérables.

§ 16. Voilà comment il semble que la science de l’acquisition a surtout l’argent pour objet, et que son but principal est de pouvoir découvrir les moyens de multiplier les biens; car elle doit créer les biens et l’opulence. C’est qu’on place souvent l’opulence dans l’abondance de l’argent, parce que c’est sur l’argent que roulent l’acquisition et la vente; et cependant cet argent n’est en lui-même qu’une chose absolument vaine, n’ayant de valeur que par la loi et non par la nature, puisqu’un changement de convention parmi ceux qui en font usage peut le déprécier complètement, et le rendre tout à fait incapable de satisfaire aucun de nos besoins. En effet, un homme, malgré tout son argent, ne pourra-t-il pas manquer des objets de première nécessité? Et n’est-ce pas une plaisante richesse que celle dont l’abondance n’empêche pas de mourir de faim? C’est comme ce Midas de la mythologie, dont le voeu cupide faisait changer en or tous les mets de sa table.

§ 17. C’est donc avec grande raison que les gens sensés se demandent si l’opulence et la source de la richesse ne sont point ailleurs; et certes la richesse et l’acquisition naturelles, objet de la science domestique, sont tout autre chose. Le commerce produit des biens, non point d’une manière absolue, mais par le déplacement d’objets déjà précieux en eux-mêmes. Or c’est l’argent qui paraît surtout préoccuper le commerce; car l’argent est l’élément et le but de ses échanges; et la fortune qui naît de cette nouvelle branche d’acquisition semble bien réellement n’avoir aucune borne. La médecine vise à multiplier ses guérisons à l’infini; comme elle, tous les arts placent dans, l’infini l’objet qu’ils poursuivent, et tous y prétendent de toutes leurs forces. Mais du moins les moyens qui les conduisent à leur but spécial sont limités, et ce but lui-même leur sert à tous de borne; bien loin de là, l’acquisition commerciale n’a pas même pour fin le but qu’elle poursuit, puisque son but est précisément une opulence et un enrichissement indéfinis.

§ 18. Mais si l’art de cette richesse n’a pas de bornes, la science domestique en a, parce que son objet est tout différent. Ainsi, l’on pourrait fort bien croire à première vue que toute richesse sans exception a nécessairement des limites. Mais les faits sont là pour nous prouver le contraire; tous les négociants voient s’accroître leur argent sans aucun terme. Ces deux espèces si différentes d’acquisition, employant le même fonds qu’elles recherchent toutes deux également, quoique dans des vues bien diverses, l’une ayant un tout autre but que l’accroissement indéfini de l’argent, qui est l’unique objet de l’autre, cette ressemblance a fait croire à bien des gens que la science domestique avait aussi la même portée; et ils se persuadent fermement qu’il faut à tout prix conserver ou augmenter à l’infini la somme d’argent qu’on possède.

§ 19. Pour en venir là, il faut être préoccupé uniquement du soin de vivre, sans songer à vivre comme on le doit. Le désir de la vie n’ayant pas de bornes, on est directement porté à désirer, pour le satisfaire, des moyens qui n’en ont pas davantage. Ceux-là mêmes qui s’attachent à vivre sagement recherchent aussi des jouissances corporelles; et comme la propriété semble encore assurer ces jouissances, tous les soins des hommes se portent à amasser du bien; de là, naît cette seconde branche d’acquisition dont je parle. Le plaisir ayant absolument besoin d’une excessive abondance, on cherche tous les moyens qui peuvent la procurer. Quand on ne peut les trouver dans les acquisitions naturelles, on les demande ailleurs; et l’on applique ses facultés à des usages que la nature ne leur destinait pas.

§ 20. Ainsi, faire de l’argent n’est pas l’objet du courage, qui ne doit nous donner qu’une mâle assurance; ce n’est pas non plus l’objet de l’art militaire ni de la médecine, qui doivent nous donner, l’un la victoire, l’autre la santé; et cependant, on ne fait de toutes ces professions qu’une affaire d’argent, comme si c’était là leur but propre et que tout en elles dût viser à atteindre ce but. Voilà donc ce que j’avais à dire sur les divers moyens d’acquérir le superflu; j’ai fait voir ce que sont ces moyens, et comment ils peuvent nous devenir un réel besoin. Quant à l’art de la véritable et nécessaire richesse, j’ai montré qu’il était tout différent de celui-là; qu’il n’était que l’économie naturelle, uniquement occupée du soin de la subsistance; art non pas infini comme l’autre, mais ayant au contraire des limites positives.

 

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