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Le candidat Emmanuel Macron a déclaré, le 4 février dernier lors d’un meeting à Lyon : “Il n’y a pas de culture française, il y a une culture en France et elle est diverse.” Une bonne occasion de réfléchir à ce qui fait notre culture. Retour sur quelques extraits d’un article écrit pour Permanences par Charles Rambaud en septembre 1987.

Catholique et française, toujours … notre culture.

Longtemps, les hommes se sont sentis plus d’un lieu fait par l’histoire et la géographie, que d’un temps. (…) Avec le développement des moyens de communication (…), les hommes se sont découverts, non plus seulement d’un lieu, mais d’une époque dont les messages sillonnent, métissant les cultures, uniformisant les comportements, relativisant les certitudes, homogénéisant les sensibilités. (…). Le bon sens et l’observation la plus élémentaire me font dire que plus un arbre est exposé aux vents, plus il doit compter sur ses racines. Cela explique, ici, notre attachement à la culture française dans ce qu’elle a de spécifique, mais cela ne signifie pas, que nous rêvions de bâtir de hautes murailles aveugles autour de l’arbre, pour le protéger de l’air du large, des passages d’oiseaux, des arrivées de pollen, des coups de foudre, (…) des haltes de Bohémiens, des chapardages de vagabonds et des confidences d’amoureux.

Quand Jean Paul II attribue la survie de la Nation polonaise à sa fidélité à sa culture, il précise que celle-ci est à la fois polonaise et catholique, c’est-à-dire d’un lieu et de l’univers, d’un temps et de tous les autres. On a pu voir, en effet, ce que le recours à la seule culture germanique, voulue chimiquement pure, a provoqué sous Hitler, de sclérose intellectuelle et artistique, d’orgueil et de fanatisme. Des millions de morts ont payé la note d’une erreur culturelle.

La culture française, heureusement, ne s’est jamais abritée derrière des murailles de Chine, même sous l’aspect plus modeste de lignes Maginot. (…). Ce lieu a fait envie. Nous sommes les héritiers de Rome, soit ! Mais suffisamment mâtinés de Barbares, pour régénérer les globules et pour être de bonne compagnie (…). Et alors que les Romains, mettaient en œuvre des moyens gigantesques pour amener l’eau dans les villes, ce qui est hygiénique, il y avait belle lurette que les Gaulois avaient trouvé celui, moins tapageur et aussi précieux, de conserver et transporter le vin : le tonneau. (…) L’honneur gaulois était sauf et les chances de la civilisation accrues.(…) J’aime que les Arabes aient influencé nos troubadours et l’art roman, et qu’ils nous aient donné leurs chiffres car, aux difficultés que j’éprouve à m’en servir, je ne m’imagine pas faisant une multiplication avec des chiffres romains ! (…).

Autrement dit, notre culture a toujours assimilé avec une joyeuse gourmandise les mets venus d’ailleurs, allant parfois jusqu’à leur donner une dignité plus haute qu’à l’état originel, car notre culture s’est fait une spécialité de ce qui est universel. Cela tient à beaucoup de choses, mais aussi au fait qu’elle est, par nature, catholique, ce qui a contribué à la préserver du piège sanglant et ridicule dans lequel tomba l’Allemagne.

Notre culture est catholique par la présence ininterrompue de thèmes, personnages et signes catholiques qui y sont comme chez eux. Ni Rutebœuf, ni Villon, ni Ronsard, ni Pascal, ni Racine, ni Corneille, ni Victor Hugo, ni Chateaubriand, ni Baudelaire, ni Verlaine – pourtant si différents – ne seraient ce qu’ils sont (…) sans le catholicisme.

Nous n’avons pas d’écrivains athées. Ils sont pour ou contre, mais se situent par rapport à Dieu et à l’Eglise. On compterait sur les doigts de la main d’un vieil ébéniste distrait les auteurs absolument indifférents.(…) Ici, la Croix est partout. (…) Le cinéma, la télévision, la publicité même, manifestent, le plus souvent en le polluant, que dans notre atmosphère, l’oxygène était catholique. II se raréfie et nous respirons mal.

Dans ces conditions, une vision de la culture française qui n’intégrerait pas son essence catholique serait une imposture ; une histoire qui négligerait ces saints qui, autant que les rois, “ont fait la France”, une escroquerie. (…)

Se disant ce qu’elle est : catholique sous peine de n’être plus française, notre culture, en s’ouvrant à l’univers, échappe autant aux routines du repliement qu’aux mirages de l’époque ; elle assume sa tradition qui est de fidélité et d’assimilation, sans considérer qu’elle avait atteint un degré de développement tel, qu’elle ne devrait plus être qu’ainsi : définitive et intangible, comme sous globe la couronne de mariée d’une lointaine aïeule. (…) Ce qui est vivant est naturellement foisonnant. Lorsqu’un organisme se replie sur lui-même, comme pour sauver ce qui lui reste de chaleur, ce n’est pas bon signe. Quand la mémoire ne sert plus que de miroir à la nostalgie, quand le miroir n’a plus d’autre utilité que la mélancolie, alors qu’il peut, aux mains d’Archimède, incendier les bateaux ennemis ou, plus innocemment, faire revenir à elle une baigneuse endormie soudain émoustillée par un reflet bien manipulé, il est temps d’ouvrir les fenêtres.

Il n’est pas possible de distinguer nettement dans notre culture ce qu’elle doit au sol, au climat, aux héritages, aux races, aux œuvres libres de l’esprit, aux prières des peuples, aux apports étrangers et, finalement, cela importe peu. Ce qui compte, c’est que se soit dégagée là une certaine culture différente de celles qui, ayant connu peu ou prou des aventures semblables, en ont fait un autre usage, tiré un autre vin.

Ce qui saute aux yeux, comme un clocher dans un paysage, c’est que le catholicisme en Pologne donne une culture polonaise, en Italie une culture italienne, en France une culture française. II y apparaît (…) comme un facteur d’unité permettant différences et complémentarités.(…) En quelque sorte, le catholicisme, dans nos cultures européennes (…), y a tenu le rôle de fenêtres plus ou moins ouvertes sur le large de l’espace et du temps. (extrait de la revue Permanences de septembre 1987).

Biographie de Charles Rambaud :

Charles Rambaud, poète, dramaturge et essayiste, est né en 1928 à Saint-Etienne. De 1951 à 1955, il est éducateur au Foyer des Pupilles de l’Etat de la Loire. De 1955 à 1968, spécialiste du langage de l’image, il enseigne les différentes formes de ce langage, notamment celui du cinéma, dans les classes de lycée de l’Enseignement Libre dans la Loire, La Haute-Loire et la Drôme. Il rédige en 1953 le premier manuel scolaire d’initiation au cinéma. De 1968 à 1989, à la demande de la Mairie de Saint-Etienne, il crée, développe et dirige le Service Municipal d’Animation Culturelle. Animateur Ichtus, il a souvent contribué comme rédacteur à la revue Permanences.

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