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Le domaine du politique n’est pas celui de la Cité céleste, don gratuit de Dieu. Mais la liberté religieuse est le fondement d’un Etat de droit.

 

 

Dans l’histoire des sociétés humaines, l’ordre politique a souvent été conçu comme le reflet d’un ordre transcendant et divin. Ainsi les anciennes cosmologies fondaient et justifiaient des théologies politiques dans lesquelles le souverain assurait le lien entre le cosmos et l’univers humain. Il s’agissait de faire entrer l’univers des hommes dans l’harmonie préétablie du monde. Avec l’apparition du monothéisme biblique, l’univers est conçu comme obéissant aux lois que le Créateur lui a données. L’ordre de la Cité est atteint lorsque les lois de Dieu, par ailleurs inscrites dans les cœurs, sont respectées. Longtemps des formes de théocratie ont pu prévaloir dans des sociétés qui s’organisaient selon des principes et des valeurs tirées de leurs livres saints. Il n’y avait pas de distinction entre la sphère de la révélation religieuse et la sphère de l’organisation de la Cité. Mais la Bible a désacralisé le pouvoir humain, même si des siècles d’osmose théocratique, y compris en milieu chrétien, ont obscurci cette distinction essentielle entre ordre politique et ordre religieux. A cet égard, il convient de bien distinguer la situation de la première alliance, où la loi divine donnée par Dieu était aussi loi du peuple d’Israël, et celle de la nouvelle alliance, qui est porteuse de la distinction et de l’autonomie relative des ordres religieux et politique.

La révélation biblique invite l’humanité à considérer que l’ordre de la création est un ordre universel auquel participe toute l’humanité, et que cet ordre est accessible à la raison. Lorsque nous parlons de loi naturelle, c’est de cet ordre voulu par Dieu et saisi par la raison humaine qu’il s’agit. La Bible pose la distinction entre cet ordre de la création et l’ordre de la grâce auquel donne accès la foi au Christ. Or, l’ordre de la Cité n’est pas cet ordre définitif ou eschatologique. Le domaine du politique n’est pas celui de la Cité céleste, don gratuit de Dieu. Il relève de l’ordre imparfait et transitoire dans lequel vivent les hommes, tout en marchant vers leur accomplissement dans l’au-delà de l’histoire. Le propre de la Cité terrestre, selon saint Augustin, est d’être mélangé : les justes et les injustes, les croyants et les incroyants s’y côtoient[i]. Ils doivent temporairement vivre ensemble, selon les exigences de leur nature et les capacités de leur raison.

L’Etat ne peut donc s’ériger en porteur du sens ultime. Il ne peut imposer ni une idéologie globale, ni une religion (même séculière), ni une pensée unique. Le domaine du sens ultime est pris en charge, dans la société civile, par les organisations religieuses, les philosophies et les spiritualités, à charge pour elles de contribuer au bien commun, de renforcer le lien social et de promouvoir les valeurs universelles qui fondent l’ordre politique lui-même. L’ordre politique n’a pas vocation à transposer sur terre le royaume de Dieu à venir. Il peut l’anticiper par ses avancées dans le domaine de la justice, de la solidarité et de la paix. Il ne saurait vouloir l’instaurer par la contrainte.

Si l’ordre politique n’est pas le domaine de la vérité ultime, il doit cependant rester ouvert à la recherche perpétuelle de Dieu, de la vérité et de la justice. La « légitime et saine laïcité de l’Etat[ii] » consiste dans la distinction de l’ordre surnaturel de la foi théologale et de l’ordre politique. Ce dernier ne peut jamais se confondre avec l’ordre de la grâce auquel les hommes sont appelés à adhérer librement. Il est plutôt lié à l’éthique humaine universelle inscrite dans la nature humaine. La Cité doit ainsi procurer aux personnes qui la composent ce qui est nécessaire à la pleine réalisation de leur vie humaine, ce qui inclut certaines valeurs spirituelles et religieuses, ainsi que la liberté pour les citoyens de se déterminer vis-à-vis de l’Absolu et des biens suprêmes. Mais la Cité, dont le bien commun est de nature temporelle, ne peut pas procurer les biens proprement surnaturels, qui sont d’un autre ordre.

Si Dieu et toute transcendance devaient être bannis de l’horizon du politique, il ne resterait que le pouvoir de l’homme sur l’homme. De fait, l’ordre politique s’est parfois donné lui-même comme le dernier horizon du sens pour l’humanité. Les idéologies et les régimes totalitaires ont démontré qu’un tel ordre politique, sans un horizon de transcendance, n’est pas humainement acceptable. Cette transcendance est liée à ce que nous appelons la loi naturelle.

Les osmoses politico-religieuses du passé comme les expériences totalitaires du XXe siècle ont conduit, en vertu d’une saine réaction, à remettre aujourd’hui en valeur le rôle de la raison en politique, conférant ainsi une nouvelle pertinence au discours aristotélico-thomiste sur la loi naturelle. La politique, c’est-à-dire l’organisation de la Cité et l’élaboration de ses projets collectifs, relève de l’ordre naturel et doit mettre en œuvre un débat rationnel ouvert sur la transcendance.

La loi naturelle qui est la base de l’ordre social et politique ne réclame pas une adhésion de foi mais de raison. Certes, la raison elle-même est souvent obscurcie par les passions, les intérêts contradictoires, les préjugés. Mais la référence constante à la loi naturelle pousse à une continuelle purification de la raison. Ainsi seulement l’ordre politique évite le piège de l’arbitraire, des intérêts particuliers, du mensonge organisé, de la manipulation des esprits. La référence à la loi naturelle retient l’Etat de céder à la tentation d’absorber la société civile et de soumettre les hommes à une idéologie. Elle lui évite aussi de se développer en Etat providence qui prive les personnes et les communautés de toute initiative et les déresponsabilise. La loi naturelle contient l’idée de l’Etat de droit qui se structure selon le principe de subsidiarité, en respectant les personnes et les corps intermédiaires et en régulant leurs interactions.

Les grands mythes politiques n’ont pu être démasqués qu’avec l’introduction de la règle de la rationalité et la prise en compte de la transcendance du Dieu d’amour qui interdit d’adorer l’ordre politique instauré sur la terre.

 

17 questions sur la loi naturelle : les débats dits de société font réapparaître la pertinence de la notion de loi naturelle pour fonder le « vivre ensemble » dans un pays divisé de croyances et même de cultures. Il est nécessaire d’étudier en profondeur ce qu’est la loi naturelle (sans trop s’appuyer sur son évidence) et de comprendre le divorce que la modernité a introduit en réduisant la nature à sa dimension amorphe sans finalité immanente, simple objet de la science et en faisant de la loi un impératif arbitraire qui ne tient sa raison que de l’autorité qui la fait, laissant l’homme sous la domination du pouvoir totalitaire. Argumentaires construits sur la base des travaux de la CTI (COMMISSION THEOLOGIQUE INTERNATIONALE – A LA RECHERCHE D’UNE ETHIQUE UNIVERSELLE) et de Servais Th. Pinckaers op (La morale catholique – CERF, 1991).


[i]  Cf. saint Augustin, De Civitate Dei, I, 35 (« Corpus christianorum, series latina, 47 », p. 34-35).

[ii] Cf. Pie XII, Discours du 23 mars 1958 (AAS 25 [1958], p. 220).

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