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Jean-Ousset-300x248L’Action, p. 11 à 26. Se procurer l’ouvrage.

Avant-Propos

Peut-on agir de façon efficace à contre-courant ?

 

« Il importe peu d’agiter subtilement de multiples questions et de disserter avec éloquence sur droits et devoirs, si tout cela n’aboutit pas à l’action… »  Saint Pie X, 4.10.1903.

 
 
Au moment où des français se lèvent pour défendre la dignité de toutes les personnes et de toute la personne, en particulier des plus fragiles, que faire pour une action durable ? 
Ce livre est un maître livre pour bien penser l’action en fonction du but poursuivi.  Tout homme ou femme d’action le lira avec profit pour inspirer son engagement. Jean Ousset est le premier en effet à avoir méthodiquement formaliser une doctrine de l’action culturelle, politique et sociale à la lumière de l’enseignement de l’Eglise pour concrètement répondre au mal par le bien. Action de personne à personne et actions multiformes en réseau, ses intuitions sont mises en œuvre magnifiquement dans l’utilisation d’internet. A l’encontre des pratiques révolutionnaires et de la dialectique partisane, si l’amitié est le but de la politique, Jean Ousset nous montre comment pour agir en responsable, l’amitié en est aussi le chemin.
 
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Ce qui est en question…

… C’est de savoir si quelque chose d’efficace peut encore être tenté pour enrayer les progrès de la Révolution.

C’est de savoir si nous sommes définitivement réduits à combattre sans espoir de vaincre.

… C’est de savoir ce que nous pensons de nous-mêmes.

Sommes-nous une arrière-garde chargée de permettre au gros de la troupe déjà repliée, de démobiliser aux moindres frais ?

Cherchons-nous à conserver le droit, qui nous reste encore, de proclamer d’énergiques refus, de solennelles exhortations ?

Notre ambition se borne-t-elle à cultiver un souvenir ; à constituer un certain nombre de groupes où seront conservés et transmis, pour la consolation d’une minorité, les éléments d’une doctrine dont personne ne veut plus ? Quelque chose d’analogue à ce que sont tant d’associations : amis du « vieux Nice », fidèles du tir à l’arc, fervents de Mozart ou de Pergolèse.

Actions, occupations fort honorables sans doute, mais très éloignées d’une entreprise de reconquête sociale.

De la réponse à ces questions ne peut pas ne pas dépendre la détermination d’une méthode, la détermination de moyens très différents.

Pour entretenir un souvenir ; pour maintenir en relative ferveur un groupe de fidèles ; pour tâcher même d’en augmenter l’effectif ; peu de choses suffit. Quelques réunions. Quelques bulletins, revues ou hebdomadaires. La publication, bon an mal an, d’un certain nombre d’ouvrages.

À ce degré, l’action peut être ramenée à l’effort de quelques personnalités qui parlent, écrivent, s’évertuent ; la troupe se contentant d’écouter, de lire, d’applaudir. Ce qui peut être consolant, méritoire. Ce qui peut même s’appeler une action. Mais pas une action conquérante.

*

Ce qui est en question c’est de savoir ce que nous voulons.

  • Ou nous contenter d’être une secte uniquement réconfortée par un jeu de congratulations réciproques ;
  • ou travailler avec efficacité au triomphe, universellement sauveur, de la Vérité. 

La lutte, certes, dure depuis longtemps. Et le manque d’ardeur, le repli sur soi, le découragement sont faciles quand l’armée dont on a mission d’assurer la relève n’a cessé de battre en retraite.

Et c’est là, finalement, ce qui est en question. Comment se peut-il que tant de travaux, tant d’efforts, n’aient pas abouti à meilleur résultat ? 

Nous nous évertuons ; et nous reculons sans cesse.

Nous ramons ; et le courant nous emporte.

Pourquoi ?

Est-il normal que la vérité soit si continuellement stérile, le mensonge si continuellement triomphant ? 

Sont-ce là, au moins, questions que nous tendons à nous poser ?

Sinon comment justifier que des êtres, par ailleurs scrupuleux, consciencieux, raisonnables puissent négliger à ce point de se pencher, comme il faut, autant qu’il faut, sur le problème du devoir et des conditions d’efficacité, au service de la plus sainte cause au temporel ?

 *

Très suspecte, il est vrai, la notion d’efficacité.

Certains se font une vertu de l’écarter, sous prétexte qu’elle serait marxiste. Et le fait est que c’est bien la seule notion que le marxisme admette.

Loin de nous, donc cet excès !

Mais loin aussi cet autre excès, si favorable à la satisfaction du moindre effort, selon lequel il suffirait de « semer », le sort de la moisson appartenant à Dieu seul.

Façon très libre d’interpréter la parabole du semeur, laquelle n’enseigne pas de se décharger sur Dieu du meilleur rendement de la semence, mais fait observer que celle-ci porte cent pour un, ou se perd stérile, selon qu’elle tombe ou non dans une terre convenablement préparée. Preuve qu’il ne suffit pas d’un effort initial, à court terme, pour garantir le bienfait de la moisson, mais qu’il y faut la vertu d’une culture, autant dire d’un effort, d’une action convenables.

Certes, les desseins de Dieu sont impénétrables. Et ses voies ne sont pas nos voies.

Mais sous prétexte que Dieu peut triompher avec RIEN, c’est en ne faisant RIEN nous-mêmes (RIEN de convenable, RIEN de suffisant) qu’au nom d’un surnaturel, curieusement interprété, nous attendons souvent une victoire, dont on peut dire, cette fois, que Dieu ne l’accordera jamais tant que nous l’attendrons ainsi.

 Il y a dans cette évasion surnaturelle (apparemment édifiante) une façon inadmissible de nous dispenser du plus élémentaire devoir d’auto-critique.

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*   *

L’efficacité dans le temporel

Il est dans l’ordre, il est dans la sagesse de l’action que nous allons étudier d’être convenablement référée à la notion d’efficacité. Action temporelle, comment pourrait-elle être conçue sans souci du résultat également temporel qui la spécifie ?

Nous avons gardé le souvenir d’une conversation avec un éminent religieux. Comme nous lui faisions part de l’extrême difficulté qu’il y a à mobiliser les « fils de lumière »… : « ne vous inquiétez pas, répondit-il. Le résultat importe peu. L’important est qu’ainsi vous gagniez le Ciel ! – Eh ! sans doute, répondîmes-nous, cela est bien doux. Nous ne croyons pas cependant que cet argument puisse dispenser du devoir d’efficacité temporelle qui est la raison d’être du type d’action envisagé ».

Dans la vie surnaturelle, la vie intérieure et de pur amour de Dieu, l’évidence temporelle d’un résultat importe peu puisqu’en cet ordre des choses, la fin directe, immédiate est de plaire à Dieu ; et que le but est atteint dès lors qu’on s’y applique généreusement.

Il n’en est plus ainsi au plan d’activités moins directement ordonnées à Dieu.

Que penserait-on, par exemple, du moine cuisinier qui, sous prétexte qu’il gagne le ciel en s’évertuant autour de ses fourneaux, ne s’inquiéterait nullement de l’effet de ses mixtures, plats brûlés, sauces purgatives, bouillons foudroyants ?

Que penserait-on de la religieuse infirmière qui, sous prétexte qu’elle gagne aussi le ciel en tant que religieuse orante et fervente, ne inquiéterait pas de l’inefficacité habituelle des remèdes choisis, des soins prodigués ? Et qui oserait lui dire : « ma soeur, ne vous inquiétez pas de ce que les malades meurent comme à plaisir dès qu’ils vous sont confiés. Peu importe le résultat. Courage. L’important est qu’ainsi vous gagniez le Ciel » ?

Propos sinistre !

Et pourquoi ne le serait-il plus lorsqu’au lieu de cuisine, d’infirmière, le même argument s’applique aux soins d’une action civique chrétienne ?

Certes, Dieu peut permettre que le travail le plus consciencieux, l’effort le plus prudent, le courage le plus généreux soient vaincus. Il importe de savoir supporter ces épreuves. Mais sans que celles-ci, pour durables, pour douloureuses qu’elles soient, puissent devenir un argument d’indifférence aux résultats, de mépris envers l’efficacité temporelle qu’une action pareille ne peut pas ne pas chercher à avoir.

S’il est des désastres prestigieux – Sidi Brahim, Camerone – il est une façon déshonorante de s’évertuer qui consiste à ne point s’inquiéter assez de la victoire, qui consiste à trouver normale la stérilité de notre action.

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*   *

Les hommes d’armes batailleront et Dieu donner la victoire 

Le mensonge est odieux de ce piétisme qui se croit surnaturel parce que désincarné, et où la prière devient argument de négligence et de passivité. Attitude qui n’a tant de succès que parce qu’elle favorise un penchant naturel à la paresse, à l’effort court, violent peut-être, sans résultats durables et sérieux.

Surnaturalisme borné à ce que qui est « extraordinaire » dans la piété. Attente d’un miracle. Réalisation d’une prophétie, selon laquelle tout s’arrangera quelque jour par simple intervention divine, sans qu’on ait besoin de s’en mêler.

Mais qui prendra cette caricature pour la piété vraie dont les saints ont brûlé ? Cette piété qui valut au docteur de Poitiers la réponse de Jeanne :

– « Vous dites que Dieu veut délivrer le peuple de France de ses calamités ; mais s’il le veut, il ne lui est pas nécessaire de mettre en mouvement les hommes d’armes ».

– « En nom Dieu, répondit l’enfant, les hommes d’armes batailleront et Dieu donnera la victoire ».

Telle est, en effet, la réponse orthodoxe, au naturel comme au surnaturel.

Prier comme si notre action devait être inutile, et agir comme si notre prière ne l’était pas moins.

Sans quoi il est normal de se heurter à ce double péril :

celui d’un providentialisme béat, quiétisme de l’action, indifférentisme pratique… On ne pense pas l’action. On improvise en comptant sur l’aide de Dieu. Mais on oublie qu’Il ne saurait bénir n’imoporte quoi fait n’importe comment. Dieu ne s’est pas engagé à suppléer nos négligences coupables. Ce faux esprit surnaturel ne mérite que l’échec.

second péril : celui du naturalisme pratique ou activisme. On ne pense pas bien l’action. Sûr de soi et de ses moyens, on ne compte pas sur Dieu, on ne compte plus avec Dieu. Que ces moyens viennent à manquer, c’est le découragement, l’abandon. Dieu n’ayant point béni, c’est la stérilité absolue, le prétendu remède s’étant montré pire que le mal.

Est-il perversion plus subtile et plus grave qu’une orthodoxie de pensée, satisfaite d’elle seule, mais indifférente à la fécondité du vrai, au triomphe du mal ?

Une orthodoxie toute cérébrale et spéculative ne suffit pas. Il faut, pour être réellement, vitalement orthodoxe, non seulement l’orthodoxie de l’intelligence, mais, si l’on peut dire, l’orthodoxie de la volonté. Laquelle se manifeste, avant tout, par une faculté normale d’enthousiasme et d’indignation.

« La fréquence, la puissance du crime, écrit le cardinal Ottaviani[1], ont hélas émoussé la sensibilité chrétienne, même chez les chrétiens. Non seulement comme hommes, mais comme chrétiens ils ne réagissent pas, ne bondissent plus.

Comment peuvent-ils se sentir chrétiens s’ils sont insensibles aux blessures faites au christianisme ? (…)

« La vie se prouve par la sensation de la douleur, par la vivacité (le mot est suggestif) avec laquelle on réagit à la blessure, par la promptitude et la puissance de la réaction. Dans la pourriture et la décomposition on ne réagit plus ».

Il n’est aucune organisation, aucun parti, aucune secte qui n’ait aujourd’hui un plan à proposer et qui ne s’attache à le faire admettre. Nous seuls, chrétiens, allons à la remorque, capables tout au plus de quelques brefs sursauts.

Ainsi nous perdons-nous en recettes et bricoles. Campagnes à court terme. Bruitages sans échos. Attendant le salut de quelque opération brusquée. Empiriques à la petite semaine, qu’aucune expérience n’instruit.

« Pagailleux »… nous qui professons l’ordre et la méthode.

  • Paresseux… nous qui canonisons le zèle et le travail.
  • Passionnés éperdus dès que nous prétendons agir… nous qui proclamons « vouloir toujours raison garder ».
  • Et moins confiants que les matérialistes dans les forces intellectuelles et spirituelles… nous qui les invoquons sans cesse.

Au point que si demain la Révolution l’emporte, ce triomphe sera d’une haute justice.

Car depuis deux cent cinquante ans[2] que ses vagues d’assaut se succèdent et se renouvellent, inlassablement ingénieuses, toujours plus habiles, efficaces, on peut dire que la Révolution a mérité sa conquête du monde. Ses hommes à elle sont su se battre ; on su tenir ; ont su se dépenser opiniâtrement, ont su ouvrir leurs bourses autant qu’il le fallait. L’appareil impressionnant d’institutions séculaires, la puissance matérielle d’un christianisme installé ne les a pas découragés. Malgré leur petit nombre et leur faiblesse, au moins initiale, ils ont osé.

….

Loin de manifester une carence de la justice divine, les progrès constants de la Subversion prouvent, au contraire, combien Dieu sait respecter le déterminisme de son oeuvre en ne refusant pas à l’impie le fruit normal de son labeur. 

Car s’il est vrai, comme il est écrit au Psaume 111, que le « désir des pécheurs périradesiderium peccatorum peribit », on voit mal pourquoi cet immanquable châtiment divin devrait profiter à cette armée qui n’a pas combattu, à ces « fils de lumière » qui n’ont pas éclairé. Prétendus « bons » dont saint Pie X ne craignait pas de dire que, par leur paresse, leur lâcheté, ils sont plus que tous les autres, le nerf du règne de Satan.

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*   *

Sursauts en forme de rage de dents

Cette insensibilité, cette peur, cette désertion des chrétiens sont le pire mal.

 Par l’inaction qu’elles impliquent d’abord.

  • Par les bouffées d’exaspération désastreuse qu’aux heures plus douloureuses tant d’inertie ne manque pas de provoquer.

« On veut combattre le mal à la place où il se montre, faisait observer  Goethe. Et l’on ne s’inquiète nullement du point où il prend son origine, d’où il exerce son action.

C’est pourquoi il est difficile de délibérer avec la multitude qui juge des affaires au jour le jour, étendant rarement ses vues au-delà du lendemain ».

D’où la brusquerie des réactions : hâtives, violentes, « plastiquantes »… 

Ainsi certains qui n’ont jamais rien fait ; qui n’ont jamais réagi – ou si peu – devant la progression du mal ; qui l’ont peut-être favorisé dans son principe, accepté dans ses premières démarches, s’insurgent brusquement, estimant intolérable que l’incendie qu’ils ont vu allumer sans intervenir menace désormais leur confortable hébétude.

Image, toujours actuelle, du sommeil dont les meilleurs apôtres ne parviennent pas à sortir, pendant que Jésus est en agonie et que Judas entraîne déjà ses hommes.

Le réveil est amer provoque l’irruption de ces derniers. On s’exaspère. Et l’on tire l’épée.

Mais quoi d’étonnant à ce que, dans ces conditions, le Maître en récuse l’usage ? Le symbole n’est peut-être pas assez médité de l’oreille tranchée.

Quant rien n’a été accomplir de ce qui devait l’être dans l’ordre de la vigilance spirituelle et doctrinale, n’est-il pas normal que le recours au glaive de la force brute, intempestivement dégainé, ait pour seul résultat de… supprimer ce par quoi les hommes s’écoutent et s’entendent ?[3]

Quand la préparation des âmes et des intelligences n’a pas été suffisamment réalisée, il est normal et, en un sens, il est juste, que la violence de réactions trop tardives entraîne son propre châtiment. Qui se sert, ainsi de l’épée, périt par l’épée.Il est sage que Dieu abandonne à la logique de son cycle meurtrier une force manifestement coupée d’une préparation spirituelle et intellectuelle suffisante.

Disons qu’à l’heure de la puissance des ténèbres, la seule force des armes ne saurait convenir. Car c’est le temps où rien n’est suffisamment éclairé. Alors que ce qui importe à la gloire de Dieu, à la plus grande fécondité d’une victoire du bien, c’est moins l’intervention répressive d’une force brute, remettant tout en ordre dans l’instant (cette force serait-elle celle de « douze légions d’anges » !) que le témoignage, l’apostolat d’une vérité justifiée, défendue au plan qui est d’abord le sien : celui du combat spirituel, de la conquête, de l’édification, de l’instruction des âmes.

Et c’est bien un comble de voir la Révolution s’appliquer avec tant de soin à gagner les cerveaux, à obtenir l’adhésion des intelligences, pendant que les prétendus fidèles de la Vérité se donnent si peu de mal pour l’apprendre d’abord eux-mêmes, pour la répandre ensuite. Fidèles beaucoup plus prompts à espérer en la force qu’en cette lutte de l’esprit.

Or, Dieu qui est esprit et vérité, ne peut pas permettre que ses fidèles triomphent de la sorte.

Par un effort inlassable d’intoxication spirituelle et intellectuelle, la Révolution a conquis le monde.

Au regard de cette action qu’avons-nous fait ?

« Nos adversaires nous ont-ils répondu ? » faisait observer Jaurès à la tribune de la Chambre quand s’y discutait la « loi de la séparation ».

« Ont-ils opposé doctrine à doctrine, idéal à idéal ? Ont-ils eu le courage de dresser contre la pensée de la Révolution l’entière pensée catholique ? Non ! Ils se sont dérobés. Ils ont chicané sur des détails d’organisation. Ils n’ont pas affirmé nettement le principe qui est comme l’âme de l’Eglise… »

Tant que la notion d’efficacité – d’une efficacité profonde, durable – ne s’alliera pas dans nos esprits à la notion de Vérité ;tant que pour être efficace nous croirons préférable de laisser le Vrai de côté, fondant plus d’espoir sur le mensonge ou la force, nous perdrons le droit de nous plaindre d’une impuissance, d’une stérilité chroniques.

Dans ces conditions, est-il possible de soutenir que pour remonter au point où la Subversion a précipité la société, la chance d’un coup brusque puisse suffire ? Alors que la Révolution est à peu près seule aujourd’hui à avoir des cadres formés et réellement disponibles ? Que les plus instruits, les plus qualifiés de notre côté refusent de s’engager et de se compromettre ?

N’est-il pas ridicule d’imaginer que le salut puisse être obtenu à petits frais, sans préparation convenable ? 

Non que nous désespérions du salut. Nous croyons au contraire qu’il serait relativement facile de sauver la société. Mais à la condition qu’un certain nombre de « bons » s’applique comme il faut et avec assez de persévérance à l’action qui s’impose.

L’inquiétant, pouvons-nous dire à la façon de Donoso Cortès, n’est pas que la société soit comme dans l’impossibilité radicale d’être sauvée. L’inquiétant est que ceux de ses membres qui paraissent plus désignés pour travailler à la sauver ne s’y attachent absolument pas ou si peu.

Ce n’est pas être pessimiste que de tenir ces propos. C’est la seule façon de pouvoir être optimiste, parce que c’est la seule façon de poser convenablement le problème en s’attaquant d’abord à la principale difficulté.

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Au subversif tout est bon. Sa dialectique sait exploiter les moindres contradictions, provoquer, entretenir, envenimer les conflits entre classes, peuples ou races.

Guerre qui n’est point sans analogie avec cette forme de lutte dont parle saint Ignace dans sa célèbre méditation des deux étendards…, où les combattants ne sont point répartis de part et d’autre d’une ligne, reconnaissables à leurs uniformes… Mais affreuse mêlée où, pour distinguer les partis, l’esprit compte plus que l’uniforme. Guerre où l’ennemi réel peut être le voisin de palier, un membre de la famille, gagnés à la Révolution.

Guerre où, pour important que soit le rôle réservé aux armées, les points d’appui, véritables citadelles, sont dans les esprits, dans les cœurs… qui, non seulement ne doivent pas tourner et chavirer, mais qui doivent empêcher de tourner et chavirer parents, amis, voisins, etc.

Mobilisation universelle d’élites appelées à jouer un rôle de fixation, de défense, de rayonnement intellectuel et moral. Guerre où l’on a besoin de convaincre pour vaincre.

A cet assaut, qu’avec tant de méthode, tant d’habileté lance la Révolution, pouvons-nous opposer une action efficace ?

Possédons-nous une doctrine de l’action ?

Sommes-nous préoccupés d’en avoir une ? Autrement dit : y pensons-nous sérieusement ? Nous mettons-nous en peine de l’apprendre pour mieux agir ? 

Nous sommes en réalité des spéculatifs statiques. Nous « pensons » le but, nous « pensons » le terme, nous « pensons » l’être, nous « pensons » l’ordre vers lequel nous tendons. Nous ne « pensons » l’ordre vers lequel nous tendons. Nous ne « pensons » pas l’action. Nous ne « pensons » pas le mouvement, le moyen qui permettraient plus sûrement d’atteindre le but.

Nous savons où il faut aller… Mais nous ne parlons pas, nous ne nous inquiétons jamais, ou presque, de l’itinéraire, des moyens de locomotion éventuels.

Soit l’image suivante : deux rayons de bibliothèque.

Sur l’un : nos maîtres à penser.

Sur l’autre : les maîtres de la Révolution.

Quelles splendeurs chez les premiers… Tant qu’il s’agit du but, de la fin à décrire ou à justifier. La vérité est là, présentée, défendue avec talent, parfois avec génie. L’ordre à promouvoir, la hiérarchie des biens à défendre. Ce pour quoi il faut vivre et parfois se faire tuer. Tout est dit et bien dit. Mais quant aux moyens à employer pour être victorieux, c’est à peine s’il en est question. Quelques principes, certes ! Beaucoup trop généraux.

Nous confessons n’avoir jamais trouvé un volume d’action anti-révolutionnaire un peu complet. Seules quelques plaquettes prétendant résoudre un problème tactique extrêmement limité : Telle opération peut-elle être tentée ? Tel « coup » est-il possible ?

Au total, pas tout à fait rien.

Penchons-nous, au contraire, sur le second rayon de la bibliothèque : celui des théoriciens de la Révolution. Au regard d’un Maistre, d’un Blanc de Saint-Bonnet, d’un Veuillot, d’un Pie, que deviennent les productions d’un Weishaupt[4], les directives de la Haut-Vente, les écrits de Marx, Lénine, Trostky, Staline, Mao-Tsé-Toung ?

Oui, qu’offrent ces derniers à une intelligence rigoureuse ? Quelques schèmes repris et développés à satiété, une incroyable multitude de propositions équivoques.

Mais si rien ne s’offre de ce côté pour satisfaire un intelligence avide de vrais biens, quelle profusion dans la détermination des moyens, procédés, méthodes, cheminements ? Tout y est stratégie tactique. Et quel réalisme, quelle habileté ! quelle acuité d’observation ! Rien qui paraisse à l’abandon. Hiérarchie des interventions, complémentarité des oeuvres, progression des étapes, simultanéités d’actions multiples…

Autrement dit : si nos penseurs ordinaires excellent à décrire la fin, le but, l’ordre à promouvoir, et s’ils sont insuffisants dans la détermination des moyens et des méthodes d’action, la Révolution réalise tout le contraire. Si sa fin, son but, paraissent inconsistants, tout chez elle est dur, précis, méthodiquement pensé, calculé dans l’ordre des moyens du mouvement et de l’action. 

Dès lors, est-il raisonnable que nous soyons si peu occupés, si peu avertis de ces problèmes ?

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Devoirs d’état

Dieu sait pourtant l’attention, le soin, l’ingéniosité, le zèle que chacun sait consacrer au plus grand succès de ses affaires.

Qui ne se forme et ne s’informe en ce domaine ?Qui ne se documente ? Qui n’a recours à des techniciens avertis ? Jours et nuits s’écoulent parfois à la recherche de la formule qui permettra d’augmenter les bénéfices, de surclasser un concurrent.

Mais qu’il s’agisse du sort de la société (dont dépend cependant le bonheur durable des affaires privées), la routine, la négligence, l’irréflexion, l’inconséquence, la paresse deviennent la loi de ces hommes dont on admire par ailleurs la sagesse et l’initiative.

Passagers qui épongent l’humidité de leur cabine, mais qui refusent de s’intéresser au fait que leur navire sombre dans l’instant.

La vérité est que nous perdons notre temps à des riens ; que nous accordons à des « tabous » mondains plus de temps qu’il n’en faudrait pour travailler victorieusement au salut de la Cité.

Un souci obsessionnel du confort parvient à constituer même parmi nous un climat de matérialisme inexpugnable. Matérialisme qui ne s’affiche plus, comme autrefois, en maximes viles, provocantes. Ce qui avait l’avantage d’alerter les meilleurs. Mais un matérialisme de fait, tout implicite, qui sans empêcher d’aller à la messe n’en réalise pas moins le plus grand phénomène d’absentéisme politique depuis la décadence de l’Empire Romain. Lequel en mourut.

Chrétiens qui se veulent excellents époux, excellents pères de famille, excellents employés, excellents paroissiens.

Le monde peut compter sur eux. 

Sauf leur Cité. Sauf leur patrie !

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« A d’autres, plus brillants que nous, disent-ils, le soin de ces hautes et graves questions. Notre devoir ne saurait dépasser le plan de la vie domestique. On ne peut pas tout faire. Tant de choses nous sollicitent déjà ».

Ce qui paraît sage réponse.

Ce qui pourtant ne parvient pas à légitimer le mépris d’un devoir certain. La vérité étant qu’il faut tout faire de ce que par état nous devons faire.

Quel mari oserait dire qu’il refuse d’accomplir ces devoirs de père, pour s’en tenir à ses devoirs d’époux, sous prétexte qu’il ne saurait tout faire ?

Quel fils, pour la même raison, oserait justifier l’abandon de son père infirme pour se consacrer au seul apostolat paroissial ?

Il est trop facile de choisir celui de nos devoirs d’état qui nous plaît davantage et d’écarter les autres.

L’ordonnance d’une vie vertueuse et sainte n’est rien d’autre que l’heureuse solution apportée à ce problème de la coexistence de multiples et irréductibles devoirs d’état. 

Devoirs d’état… envers Dieu ; puisque par état nous sommes ses créatures.

Devoirs d’état… envers nos parents ; puisque par état, nous sommes leurs enfants.

Devoirs d’état… envers notre conjoint ; si, par état, nous sommes mariés.

Devoirs d’état… envers nos fils et nos filles ; si, par état, nous sommes père ou mère.

Devoirs d’état… envers la Cité, la patrie ; puisque, par état, nous sommes membres de ces communautés.

Devoirs d’état… professionnels.

Devoirs d’état… amicaux.

Devoirs d’état de bon voisinage…, etc.

Aucun devoir d’état ne peut être récusé tant que nous restons dans l’état qui, précisément, nous l’impose.

Libre à chacun de regretter que nos modernes démocraties soient venues accroître nos charges en imposant à chaque citoyen une plus grande participation à la vie publique. Cette obligation n’en est pas moins indiscutable. Obligation d’autant plus impérieuse qu’à ce degré les biens les plus sacrés risquent d’être perdus par la défection des meilleurs.

A l’action, donc ! 

Elle est le grand devoir de l’heure. 

« Il n’y a pas de temps à perdre, proclamait déjà Pie XII. Le temps de la réflexion et des projets est passé. C’est l’heure de l’action ! Etes-vous prêts ? Les fronts opposés dans le domaine religieux et moral se délimitent toujours plus clairement. C’est l’heure de l’épreuve. La dure course, dont parle saint Paul, est engagée. C’est l’heure de l’effort intense. Quelques instants seulement peuvent décider de la victoire ».

Jamais, peut-être, le salut de la société n’a tenu à l’effort d’un aussi petit nombre de gens.

Encore faut-il que ce petit nombre veuille et sache vouloir. Quelques sursauts, quelques mouvements de colère tardive n’y feront rien.

Prenons garde de ne pas mériter de nous entendre dire ce que la mère du dernier roi maure de Grenade put lancer à son fils quand il dut quitter sa capitale : « Il est inconvenant de pleurer et de trépigner comme un faible quand on est en train de perdre ce qu’on n’a pas eu la volonté, la ténacité de défendre comme un homme ».


* Reprise du Permanences n° 25, décembre 1965, p. 19 à 38. Le titre initial n’était pas L’action mais Devoir et conditions d’efficacité : « Ce titre est celui d’une série d’études sur l’action dont la publication se poursuivra dans les numéros suivants. Nous attirons l’attention de nos amis sur ces chapitres. Combien parlent d’action sans s’être arrêtés jamais aux problèmes qu’elle pose… »

[1] L’Eglise et la Cité, p. 44.

[2] Ecrit en décembre 1965 (Permanences n° 25), par référence à 1717, date du grand essor de la Maçonnerie moderne.

[3] Cf. Luc XXII, 50-53, Matth. XXVI, 50-53 :  « Mais c’est maintenant l’heure et la puissance des ténèbres »…

« Alors s’étant approchés ils mirent la main sur Jésus et le saisirent. Et voici qu’un de ceux qui étaient avec Jésus, levant la main, dégaina son glaive et, frappant le serviteur du Grand-Prêtre, lui enleva l’oreille. Alors Jésus lui dit : « Remets ton glaive à sa place. Car tous ceux qui prennent le glaive périssent par le glaive. T’imagines-tu que je ne puis recourir à mon Père, qui m’enverrait immédiatement plus de douze légions d’anges ? »… »

[4] Chef des « Illuminés de Bavière ».

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