Cette chronique développe la réflexion sur la civilisation débutée avec l’article « Le plafond de verre de l’universalisme » et poursuivie avec l’article « Une civilisation chrétienne »

J’ai proposé l’idée que « l’équivalence en nature et en dignité de tous les hommes » constituait un « commun métaphysique fondateur » de notre civilisation occidentale. Voici le consensus essentiel qui nous tient encore à peu près ensemble malgré nos guerres culturelles et idéologiques.

Voici un héritage du christianisme qui ne se confine pas aux églises et aux musées, mais qui se conçoit comme vivant. Or, que cette métaphysique de l’homme soit aujourd’hui en situation historique précaire constitue une hypothèse à envisager sérieusement.

Lors d’un colloque aux Bernardins[1], le politologue Dominique Reynié a exprimé de vives inquiétudes : « Nous inaugurons un nouveau cycle technique, lié à la globalisation, qui nous mène vers ce que l’on nomme post-humanisme. C’est une affaire très sérieuse aux conséquences insaisissables. Nous devons politiser ces questions qui sont absentes des débats politiques. »

Cependant, le politologue n’a pas manqué de s’interroger sur notre capacité réelle à avoir prise sur ce futur : « Je ne choisis pas un monde, puisque ce monde est unique et qu’il s’impose à nous », a-t-il poursuivi avant de livrer ce diagnostic saisissant : « Nous vivons la fin d’une capacité collective à vouloir un monde désirable ; et à le choisir comme communauté politique ». Cette vision rejoint d’une certaine manière la thèse de la « fin de l’histoire » de Francis Fukuyama.

La littérature et la filmographie contemporaines abondent d’œuvres qui anticipent cet avènement de la civilisation technique, rappelant les dystopies d’Orwell ou d’Huxley. Le moins que l’on puisse dire est qu’une telle perspective ne garantit pas la survivance de notre métaphysique de l’homme.

Nous pouvons craindre sérieusement l’instauration progressive, par inertie, d’une forme de « darwinisme social » qui distingue les « adaptables » et les « inadaptables ». Nous pouvons craindre également, en corolaire, une distinction structurante entre la classe des « hommes augmentés » et celle des « hommes ordinaires ». Le tout étant réglé et régulé par le Marché.

Par ailleurs, nous avons l’islam. La réislamisation du monde musulman, au Proche-Orient, au Maghreb, en Afrique noire et au cœur de nos pays européens, fait émerger la possibilité d’une mutation en cours d’un islam jusqu’ici éclaté et en partie désislamisé[2] vers un islam réagrégé autour de la loi islamique, de l’Oumma et de la sacralisation de l’exemple pratique du Prophète.

Cet islam a des ambitions sur le monde. Il s’appuie sur une transcendance et une eschatologie qui proposent un grand récit historico-mystique et un imaginaire mythique épique qui séduit une partie de la jeune génération ; il se répand et se consolide, dans une perspective politique, par une discipline précise et rigoureuse qui gagne des populations à la démographie plus dynamique que la nôtre.

Cette prospective historique nous invite à refonder une philosophie pratique de l’Histoire qui est peut-être aujourd’hui difficilement accessible à notre civilisation sans eschatologie.

Guillaume de Prémare

Chronique Radio Espérance du 2 juin 2017

[1] Colloque « Laïcité et fondamentalismes » aux Bernardins, en partenariat avec Fondapol, Les poissons roses et Ichtus, le 15 mars 2017.

[2] Je fais référence à la domination politique, désormais révolue, des nationalismes arabes, notamment bassistes, qui tendaient à séculariser l’islam.

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