[Cette chronique poursuit et développe une réflexion sur la civilisation débutée avec l’article « Le plafond de verre de l’universalisme »]

Comment qualifier notre civilisation contemporaine ? Elle est certes technique et matérialiste, consumériste et hédoniste, individualiste et marchande, mais elle porte encore une marque chrétienne. Cette marque chrétienne se réduit-elle à une culture et à un patrimoine ? Je pense au contraire que nous sous-estimons le caractère commun et vivant de cette marque chrétienne.

Je propose comme lecture de ce « commun chrétien » l’idée de « l’équivalence de nature et de dignité entre tous les hommes ». Voici notre culture des profondeurs, notre vision du monde et de l’humanité, voici ce que nous avons en commun, croyants et athées, anciens et modernes, conservateurs et progressistes. Sous cet angle, il est réducteur de penser que seul est chrétien celui qui professe la foi chrétienne.

Il n’est pas acquis que la « déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen » aurait pu naître ailleurs que dans une société chrétienne, c’est-à-dire une société dont la vision universelle porte le principe d’équivalence métaphysique entre tous les hommes. Le fait est que cette idée est née en chrétienté. Le fait est que, le plus souvent, cette idée ne s’impose pas comme une évidence dans les mœurs profondes des sociétés non-chrétiennes.

Si je parle d’équivalence métaphysique entre les hommes à un Pachtoune musulman, un Hindou des hautes castes ou à un Chinois taoïste, il n’est pas garanti que cette idée recueille une compréhension et une adhésion spontanées. A contrario, ce « commun métaphysique fondateur » constitue un consensus entre le christianisme et la Modernité philosophique, qui se sont jadis opposés.

Il est donc peut-être erroné de dire que la civilisation moderne n’a plus aucune métaphysique. Je souligne, au contraire, que chrétienté et modernité ont partie liée face au défi de l’universalité d’une métaphysique dans l’espace et dans le temps. Notre civilisation est donc placée face au défi de sa présence dans l’histoire.

Conquête et domination

A cet égard, il est incontestable qu’il existe dans le monde des puissances civilisationnelles qui ne partagent pas cette métaphysique et qui ont des ambitions sur ce monde. Ici se pose la question de la coexistence et du dialogue, mais aussi – ne nous voilons pas la face – de la force et de la violence, de la conquête et de la domination.

Michel Onfray défend l’hypothèse de la décadence de notre civilisation chrétienne et de sa disparition prochaine au profit d’une nouvelle domination civilisationnelle sur le monde. Ceux qui le qualifient de « prophète de malheur » écartent d’un revers de main sa thèse, mais sans proposer de manière sérieuse et approfondie une autre lecture de l’histoire.

Parler de la fin de la civilisation chrétienne, ce n’est pas dire qu’il n’y aura plus de croyants chrétiens ni d’églises chrétiennes. On peut en effet être chrétien et vivre dans une civilisation non-chrétienne. C’est dire en revanche que le « commun métaphysique » hérité du christianisme pourra être supplanté par une tout autre métaphysique de l’humanité. Voici qui doit interpeller celui qui croit au ciel et celui qui n’y croit pas, car en effet les civilisations sont mortelles et l’histoire est faite de cycles civilisationnels.

Honnêtement, qui est aujourd’hui prêt à faire d’ores et déjà le deuil de ce « commun » qu’est l’équivalence métaphysique de tous les hommes ? Qui est prêt à faire le deuil de la civilisation chrétienne ? Qui est prêt à risquer l’impasse historique sur la question des rapports de force entre civilisations ?

Guillaume de Prémare

Chronique Radio Espérance du 28 avril 2017

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