Je n’ai pas pour habitude de critiquer une personne. Mais là il le faut. Marine Le Pen a abaissé le débat final de cette présidentielle à un niveau de vulgarité jamais atteint.

Les deux journalistes n’auraient pas dû laisser passer cela. Ils auraient dû taper du poing sur la table et réclamer la dignité, la gravité et la profondeur qui siéent à un tel moment politique, qui siéent à la gravité des sujets abordés ; et surtout à ce qu’est la France.

La France est un pays politique, un pays et un peuple de passions politiques, un pays et un peuple de fractures politiques. Cependant, ce qui régule, apaise et transcende nos passions et fractures françaises, c’est le meilleur de l’esprit français, un esprit de finesse et de pondération au service d’un génie politique, admirablement servi par une langue qui offre les nuances, la grandeur et la poésie qu’exigent la raison autant que l’amour d’une telle patrie.

En 1982, Pierre Chaunu publiait, à la demande de Max Gallo, un ouvrage majeur intitulé La France[1], dans lequel il entreprit le travail considérable d’écrire « une histoire de la sensibilité des Français à la France ». « Qu’est-ce que la France ? », questionne-t-il ? « Elle s’inscrit dans une tradition ancienne qui va de La Chanson de Roland aux Mémoires de guerre en passant par Michelet », répond-il.

Et l’historien de développer : « La France est une personne ; et le mystère d’une personnalité collective n’est pas plus épais que celui des personnages que nous formons à partir de notre être biologique. Tout dans notre langage, prouve que nous croyons, que nous l’admettions ou non, à sa réalité. La France souffre, elle a mal, elle espère, attend, elle peut mourir demain, elle est menacée, trahie, asservie ; elle est en droit d’exiger que pour elle on vive et on meure. »

 

Une image gratifiante de la France

 

Il y a dans ces mots quelque chose du poème épique, qui dit quelle est notre mystique politique, celle qui précisément est salie par l’abaissement, l’invective, la vulgarité, l’outrance, la désinvolture, la dérision et le péremptoire. Comment imaginer que les basses passions puissent nous conduire à goûter ensemble la saveur de ce qui nous est commun ?

Ce qui nous est commun, Pierre Chaunu le décrit ainsi : « Au-delà d’une multitude de sensibilités françaises, je perçois une sensibilité des Français à la France qui les contient toutes. » Et Chaunu de poursuivre : « dans l’esprit des Français, à quelque famille qu’ils appartiennent, à partir de motivations différentes, l’image de la France est gratifiante. » Mercredi soir, cette image gratifiante de la France a été défigurée, l’esprit français a été humilié et déshonoré.

Pour l’honneur de la France, pour la passion que nous en avons encore, il est temps, grand temps que, chacun à notre place, nous amorcions un sursaut de l’esprit français dans nos débats : une grandeur, une transcendance, une universalité, un souffle visionnaire, un amour, un humble orgueil français, une éducation ; du désintéressement, de la pondération, de l’élégance, de la finesse, de la distinction… Quelque chose d’aristocratique en somme, qui puisse réveiller la noblesse du peuple.

 

Guillaume de Prémare

Chronique Radio Espérance du 5 mai 2017

[1] Editions Robert Laffont, collection Pluriel, 445 p., 1982

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