Il en est qui déjà râlent, d’autres, qui, à l’affut du moindre petit accro, exposent leurs réserves. Car il ne faudrait surtout pas avoir l’air de participer à l’éloge général.

Jean d’Ormesson est mort et certains n’ont pu s’empêcher de sortir des archives son discours à l’occasion de la réception au sein de l’Académie française de Simone Veil. Comment pouvions-nous faire l’éloge d’un homme qui a salué le courage et la détermination de la mère de la loi autorisant l’avortement ? Comment pouvions-nous faire l’éloge de celui qui a « multiplié les mensonges, les attaques infâmes contre les catholiques et a surtout justifié le crime le plus effroyable : l’avortement. » ? Voilà c’est dit ! Jean d’Ormesson était un mauvais type, un méchant de la pure espèce. Oubliée sa dénonciation du martyre des Chrétiens d’Orient ! Il ne faisait pas partie des purs, il ne faudrait pas l’oublier ! Mais à l’heure où le dernier rapport de l’OCDE montre la régression du niveau de lecture et d’écriture des petits élèves français, l’Académicien mérite d’être jeté aux gémonies pour ne pas être un pro-vie…

Johnny Hallyday est mort et certains ne peuvent s’empêcher d’en faire le modèle de l’américanisation de la France, dénonçant une musique qui n’avait que la prétention d’être populaire et l’idolâtrie d’un peuple qui ne sait plus qui est Dieu. L’homme au pseudo d’outre-Atlantique est bien parti vivre de sa fortune dans les oasis californiennes !

Et pourtant, Jean d’Ormesson n’était peut-être pas un génie de l’écriture mais qui pourrait lui retirer l’élégance à la française qu’il a su incarner avec une touche d’impertinence ? Qui pourrait lui retirer la richesse précise de son usage de la langue française ? Il n’était peut-être pas un génie de l’écriture mais qui d’autre, mieux que lui, savait nous parler du grand génie Châteaubriand ? Car Jean d’Ormesson c’était l’homme de lettre qui avait su rendre la culture gaie. Avec lui, elle savait sortir des musées et des livres en papier bible pour se rendre sur les plateaux de télévision sans perdre de sa superbe mais tout en tendant la main à celui qui, après avoir usé son stylo dans un commentaire composé, s’était dit que Châteaubriand n’était pas pour lui…

Et Johnny ? Bien sûr que Johnny, ça sent la sueur et le cuir, les tatouages de voyou et la main collée au micro, la voix cassé de celui qui brûle sa vie comme ses cigarettes… Il est vrai que la veste à franges indiennes et les santiags aux talons biseautés, ne sont pas l’uniforme des Immortels mais pourtant les fans de Johnny ont toujours rêvé que la mort oublierait de faucher celui dont ils avaient le visage dessiné sur le bras.

Je ne pleurerais pas la mort de Jean ni celle de son homonyme aux consonances américaines mais je veux qu’on me laisse les regretter. Avec eux, c’est une partie de l’histoire de notre pays qui s’en va.

Max Gallo, Claude Rich, Jeanne Moreau, Jean Rochefort, Mireille Darc, Jean d’Ormesson, Johnny Hallyday et même Simone Veil… La mort de ces grandes figures qui ont toutes marqué notre culture populaire non pas dans ce qu’elle a de plébéien mais dans celle qu’elle a de commun, nous parle d’une France qui bientôt n’existera plus. Cette France dont j’ai la nostalgie n’a peut-être jamais existé. Mais je veux qu’on me laisse regretter, en paix, les chanteurs qui rassemblent toutes les générations, qui ont su allumer le feu d’une France aujourd’hui qualifiée de périphérique car elle ne fait pas du business en anglais et ne comprend pas pourquoi elle est accusée de toutes les oppressions. Mais je veux qu’on me laisse regretter, en paix, les comédiens et les écrivains qui maniaient ma langue avec élégance et pouvaient vous réciter une tirade du Cid, ou celle du nez de Cyrano tout en riant aux truculences de San Antonio.

A l’heure où l’hommage aux Poilus des Tranchées a failli être confié à un pauvre chanteur de rap, je veux qu’on me laisse regretter, en paix, à des hommes et des femmes qui ont su rassembler le peuple de France, qui ont su offrir à un peuple, aujourd’hui au bord de la guerre civile, une culture qui soit véritablement la sienne.

Enfin, j’dis ça ; j’dis rien !

Chronique de Clotilde Brossollet

Diffusée sur Radio Espérance le 7 décembre 2017.

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