La semaine dernière a été célébré l’anniversaire de l’attentat de Charlie Hebdo du 7 janvier 2015, perpétré au nom du djihad. Rares ont été ceux qui en ont profité pour poser le problème de l’islam : « pas d’amalgame » oblige …et pourtant ! Le romancier Michel Houellebecq a déclaré (certainement de façon provocatrice), récemment au journal Der Spiegel (27/10/2017) que résoudre le problème de l’islam en France impliquerait que le catholicisme devienne la religion d’État. Le nouveau journal L’Incorrect ose aborder ce sujet dans son numéro de janvier 2018.  

Voici un extrait de l’entretien que lui a accordé le philosophe Pierre Manent (*) :

L’idée me parait fondamentalement juste que le (…) rôle de la religion catholique dans l’histoire de la France, mais aussi dans la vie sociale du pays, dans la conscience du pays, soit reconnu dans des formes publiques. Or, depuis trente ans, nous avons convenu d’entériner le gros mensonge selon lequel il n’y a pas de problème musulman en postulant qu’il ne peut y avoir chez nous de problème posé par une religion puisque nous avons trouvé la solution à tous les problèmes de cette sorte : la laïcité.(…)

Nous nous sommes rendus prisonniers d’une définition beaucoup trop restrictive du régime français en le réduisant à la laïcité. Nous devons élargir notre conscience de nous-mêmes, et dans cet élargissement faire une place adéquate au catholicisme qui joue un si grand rôle dans l’histoire et la conscience de la France. (…)

Ce serait un élément essentiel pour donner physionomie et consistance à la communauté qui accueille les musulmans. Ceux-ci ont une conscience collective très forte de leur religion, qui nourrit des affects sociaux, des mœurs partagées extrêmement prégnantes. On ne peut leur donner pour seule destination une société exclusivement définie par les droits individuels, par la neutralité de l’État et des institutions à l’égard de la religion, c’est les inviter dans un lieu vide, dans un terrain vague: que la société des individus les révulse ou les tente, ou les deux, elle ne leur apporte aucun principe nouveau de réunion, elle ne leur donne aucune raison de sortir de l’identification entière à l’islam pour participer à une autre forme de communion. Pour que les musulmans puissent être accueillis décemment et puissent vivre heureusement en France, il importe qu’ils sachent qu’ils ne sont pas dans une nation musulmane, que cette nation est de marque chrétienne, que les juifs y jouent un rôle éminent, que la religion n’y commande pas à l’État et que l’État n’y commande pas à la religion. (…)

Ce que je demande (aux musulmans), parce que ce serait bon pour eux, pour nous, et pour la chose commune que nous formerons peut-être un jour ensemble, c’est de bien vouloir faire partie d’une communauté plus large qui n’est pas, qui ne veut pas être et qui ne sera pas musulmane. Cela ne s’est jamais produit jusqu’ici.

Comment accomplir cette transformation ? Leur demander d’être chrétiens ? Non. Mais, par exemple, d’accepter franchement, sans que ces personnes soient obligées de se cacher, que des musulmans puissent se convertir au christianisme, à la religion ancienne du pays dans lequel ils vivent. (…). Qu’ils acceptent ce qui est au cœur du christianisme, la conversion, laquelle ne saurait être forcée puisqu’elle est au contraire un mouvement libre de la conscience. J’espère que les musulmans, dans le contexte français finiront par accepter sereinement sinon joyeusement cette démarche. Nous n’y sommes pas encore, mais ce serait un développement fondamentalement positif pour la communauté nationale dans son ensemble et pour les musulmans en particulier : cela signifierait qu’ils acceptent vraiment de participer à la vie d’une nation européenne.(…)

J’ajoute un facteur qui me paraît décisif : l’idée répandue aujourd’hui que la religion ne peut plus être un objet d’interrogation collective ni même individuelle, qu’elle ne peut plus être l’objet d’une délibération ni d’une discussion. La religion comme un objet objectif, si j’ose dire, appartiendrait au passé. Pour beaucoup de nos contemporains, la religion n’est supportable que comme support ou occasion du sentiment individuel, mais ne doit jamais devenir un « objet objectif», et surtout pas une question à laquelle il serait urgent, nécessaire, judicieux et intelligent d’essayer de répondre.

À l’égard de la religion chrétienne, il y a plusieurs catégories de dispositions négatives : il y a ceux qui lui sont hostiles de façon consciente et délibérée, voire méthodique ; il y a aussi ceux pour qui la religion fut peut-être une grande et belle chose, mais elle n’a plus rien à nous dire de nous-mêmes aujourd’hui. Et puis il y a tous ceux qui ne savent pas quoi faire de cet hôte importun, que l’on croyait depuis longtemps écarté de nos claires demeures, mais qui vient pourtant périodiquement les hanter.(…)

Ce qui pèse sur nous, c’est moins l’individualisme que cette sorte de philosophie de l’histoire qui postule que la religion est une chose du passé, que nous sommes sortis de la religion et que chacun dans son intimité personnelle peut en faire ce qu’il veut mais qu’on n’en fasse surtout pas un objet de délibération publique et d’interrogation sérieuse ! C’est cela l’obstacle principal : le pouvoir de cette philosophie de l’histoire selon laquelle nous ne nous comprenons adéquatement qu’en nous comprenant comme sortant de la religion, comme parvenant à la « majorité » rationnelle à partir de la « minorité » religieuse. (…). Cette représentation est paralysante car elle exclut en réalité la religion du débat public. On n’appartient pas au débat quand on appartient exclusivement au passé. Les croyants se voient expliquer qu’ils croient croire alors qu’ils ne sauraient croire puisqu’en tant que sociétaires de la démocratie moderne ils sont sortis de la religion ! C’est une certaine idée de l’histoire qui est pour les chrétiens l’obstacle principal non seulement pour être entendus mais pour se comprendre eux-mêmes.

(*) : auteur de Situation de la France (Ed Desclée de Brouwer, 2015) sur la place des musulmans en France

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