Faiblesse des hommes, pédophilie, lobbies, hérésie, malversation financière,… Nous sommes facilement scandalisés par les fautes dans l’Eglise. Certains sont tentés d’en tirer argument contre la foi ou contre l’obéissance en particulier au pape. Nos cœurs sont sans intelligence. Pourquoi Dieu permet-il cela ?

Jean Ousset en 1964 répond au courrier d’un lecteur scandalisé et désespéré. La réponse de Jean Ousset vaut pour aujourd’hui en particulier sa réponse à la question : que faire ?

Ce que firent Véronique et le Cyrénéen au passage du maître couvert de sang, de poussière, de crachats, de vomissures avinées (c’est l’Ecriture qui le dit. Elle n’a pas peur des mots). La couronne d’épines ceignant ses cheveux d’une glue rouge ; le visage tuméfié ; titubant sous la croix ; rudoyé par la soldatesque ; conspué par le peuple ; condamné par les docteurs, prêtres et théologiens du temps.

Donc le devoir est clair.

D’abord ne pas avoir peur ! Nous moquer des sarcasmes ! Ne pas déserter ! Fendre les rangs de la foule. Avancer résolument vers Jésus. Rester fermes dans la foi.

Depuis vingt siècles que le mystère s’en renouvelle, comment serions-nous excusables d’en paraître surpris seulement aujourd’hui ?

Soyons prêts, et plus prompts s’il se peut que Véronique, pour reconnaître, sous quelque souillure que ce soit, avec la sainte face de notre Dieu, la sainte face de l’Eglise.

Qu’en gestes doux et pieux nous sachions rendre au cher visage son essentielle pureté.

Essuyer la sainte face, comme Véronique. Mais en prenant soin, comme telle, de ne pas ajouter à sa douleur. Sans l’écorcher un peu plus du fait de nos colères ou de nos impatiences. Sans ouvrir ses blessures. Encore qu’elle ait dû, pour y parvenir, se frayer un passage, bousculer quelques badauds, passer outre à quelque interdiction légale, forcer la cordon des légionnaires.

Aider à porter la Croix, comme Simon. Efficacement certes. Mais sans rudesses nouvelles, sans maladresses, sans sursauts douloureux.

Gardons-nous, surtout, de détourner les yeux devant l’ignominie du spectacle. Sachons reconnaître Celui… et donc Celle (l’Eglise) qui semblent vaciller devant nous. Malgré tant de souillures, tant d’ecchumoses, empêchons qu’on oublie leur pureté, leur sainteté fondamentales.

Heureux serons-nous si, ayant tout suivi, tout vu, tout entendu, comme le centurion du Calvaire, nous en repartons professant plus haut et plus clair que cet homme est vraiment le fils de Dieu…, que l’Eglise est réellement et toujours l’épouse immaculée du Christ.

Ils sont nombreux ceux qui ayant connu cette époque nous disent aujourd’hui que c’est à Jean Ousset qu’ils doivent d’être restés dans l’Église et d’avoir appris grâce à lui à l’aimer.

Nous publions l’éditorial historique de Jean Ousset dans son intégralité pour qu’il puisse aujourd’hui comme hier éclairer notre route, fortifier notre espérance et nous faire aimer l’Église. Pagaille dans l’Eglise ou mystère de la Croix (Version pdf téléchargeable).

Bruno de Saint Chamas

 

Permanences n° 13, octobre 1964, p. 39 à 53[1]. Jean Ousset.

Nous avons reçu la lettre d’un souscripteur. Il nous paraît suffisant d’en retranscrire ce qui suit.

Je m’aperçois que sur la bande du dernier numéro de « Permanences » mon abonnement vient à expiration. Malgré tout l’intérêt que présente votre action, je ne compte pas renouveler cet abonnement… car l’incohérence de la situation religieuse en France, l’attitude, les propos de certains clercs, l’esprit bien connu de la presse catholique la plus recommandée en chaire, l’universelle « retape » pour Teilhard, le scandale de l’étouffement clérical de l’affaire « Pax »… (etc.) m’ont fait perdre totalement la foi…

Laïc catholique (! ?), je n’accepte pas que le commentateur télévisé des « lettre d’amour d’une religieuse portugaise », Dubois-Dumée, puisse être dit « mon » représentant « mandaté » au Concile…

Les « défoulements » du psychiatre Oraison contre Pizzardo et Ottaviani me font vomir…

La pagaille la plus noire règne dans l’Eglise, dont un prélat, non des moindres, ose parler d’hypertrophie pontificale. La dé-pacellisation bat son plein. Réseau scout d’aide au F.L.N… Tout cela me dégoûte profondément.

Vous aurez beau garder le silence et affecter de ne pas voir les frasques de cette clique scandaleuse, ils ne vous en abattront pas moins à la première occasion… Ainsi vous vous serez évertués en pure perte pour être finalement écrasés. Et ce nom de « Renaudes » ![2]Prenez garde de ne pas avoir le même sort que celle dont il est question dans « la Chèvre de Monsieur Seguin » ![3]Cette « vieille Renaude » qui, ayant lutté toute la nuit contre le loup, n’en fut pas moins dévorée au matin.

Pour moi, je refuse de m’intéresser à toutes ces billevesées…

Avouons-le : pour être moins désastreux dans leur conclusion, plus brefs dans leur commentaire, pareils sursauts ne sont pas rares… Passy, Liesse, Pleyel disent assez l’ampleur de l’actuel malaise catholique français.

C’est là ce qui nous a, non seulement incité à répondre à la lettre dont on vient de lire l’essentiel, mais à rendre publique notre réponse…

*

*   *

Monsieur,

Croyez qu’il ne m’est pas agréable de vous répondre. Il faudrait un volume, sans qu’on soit assuré de tomber juste.

Mais garder le silence ?

J’avoue ne pouvoir m’arrêter à cette solution. Non par désir de courir après un souscripteur qui s’en va. Mais parce que l’amitié qui, dans vos lignes, transparaît à notre égard, est en droit d’attendre autre chose qu’un silence prudent ou désabusé. Je pense qu’elle a besoin d’une réponse aussi brutale que la colère qui vous anime.

Ne serait-ce que pour rappeler d’abord que la colère est mauvaise conseillère. Car il s’agit bien de colère.

Vous dites avoir perdu la Foi.

Je n’en suis pas si sûr. Et cela d’après votre lettre. Révolte ? Certes ! Mais fondée sur ce qui est l’objet même de la Foi. Preuve que cette Foi (au sens strict du serment anti-moderniste[4]) est en vous plus lucide, plus ardente, qu’en ce « béni-oui-ouisme » de réputés fervents qui ne savent plus guère à quoi ils croient. Prêts à tout gober, dès que le papier leur en est vendu aux portes des églises.

Vous me paraissez pécher beaucoup plus contre l’Espérance. Non l’espérance selon le monde, faite d’optimisme béat, sinon d’élan exclusivement passionnel. Mais l’authentique Espérance chrétienne. Vertu théologale. Surnaturelle. Sereine. Quoique sans illusions. Plus forte que la mort et les pires scandales… Pour peu qu’elle soit nourrie de bonne doctrine, ET d’une connaissance suffisante de l’histoire de l’Eglise.

Or, si pécher contre l’espérance peut être aussi désastreux que pécher contre la foi, on ne répond pas à un péché contre l’espérance comme on répond à un péché contre la foi.

Vous me faites penser à un soldat qui abandonnerait le service et l’amour de sa patrie parce qu’il en est à ne plus supporter les misères ou les fautes d’un trop grand nombres de ses chefs. Situation tragique. Mais qui ne l’est pas autant que ce degré pire où ne peuvent manquer de conduire désertion et révolte.

*

*   *

Trop d’excès cléricaux vous scandalisent. Vous en perdriez la foi.

Et le fait est que, très souvent, le refus de la foi a pour argument la prostestation contre cet excès analogue :

« Scandale pour les juifs, folie pour les païens ! » d’un Dieu s’abaissant, souffrant, mourant sur une croix, entre deux voleurs, sous les insultes et sarcasmes de ce que la religion légitme d’alors comptait de plus officiellement « gratiné ». « Pagaille », comme vous dites, qui brisa d’un coup l’élan des premiers disciples, mais qu’au soir de la Résurrection le Maître se plut à commenter à « deux d’entre eux » sur le chemin d’Emmäus :

Esprits sans intelligence. Lents à croire tout ce qu’ont annoncé les prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ souffrît pour entrer dans sa gloire ? » Et commençant par Moïse et parcourant tous les prophètes…[5]etc…

Et de même pour l’Eglise.

Pensez-vous qu’il n’importe pas qu’elle ait, elle aussi, à souffrir. Comme le Maître ! Avant qu’il lui soit donné de devenir en son entier la Jérusalem céleste !

Comme si la vie, comme si l’être de l’Eglise n’étaient pas, n’étaient plus la vie, l’être de Jésus-Christ projetés dans les successions de l’histoire et la multitude des nations.

« …Et commençant par Moïse et parcourant tous les prophètes… »

Telle est la méthode !

Et commençant par l’étude de l’Eglise en ses débuts et parcourant toute son histoire…

Car c’est par ignorance de ce que l’Eglise n’a cessé de subir depuis vingt siècles que nous nous faisons de notre sainte religion une idée fadasse, totalement énucléée par le conformisme clérical. Alors que depuis le Calvaire, d’une façon constante, Dieu a permis, Dieu permet que l’histoire de l’Eglise soit (au moins sous un certain aspect) un drame clérical. Drame analogue à celui de la vie, de la Passion du Seigneur.

Vous parlez de « la pagaille noire actuelle ».

Même s’il est vrai, l’argument est faible dans la mesure où il se borne précisément à la seule « pagaille » actuelle. Car, en un sens, l’histoire de l’Eglise est l’histoire d’une pagaille perpétuelle.

Au point que… si l’on devait perdre la foi pour raison de « pagaille », ce serait pécher par défaut, non par excès, que d’évoquer seulement la « pagaille » d’aujourd’hui.

A se révolter, pourquoi se révolter au nom de la seule dernière « partie », quand il y a « tout » ?

C’est qu’à le pousser à fond l’argument se renverse.

A prendre le « tout » et non plus seulement cette partie qui nous touche davantage parce que nous la vivons… (« Commençant par Moïse et parcourant », etc…) ; à prendre l’histoire de l’Eglise dès son début et à examiner le renouvellement de ses drames au cours des siècles : ce qui,fragmentairement considéré, risque de faire perdre la foi, devient argument de cette dernière, pour peu qu’on le médite dans sa totalité.

Vous butez sur les scandales d’un certain cléricalisme actuel[6].

Croyez qu’il faut buter sur beaucoup plus pour tomber sérieusement à genoux.

Car le spectacle de ce « beaucoup plus » est tel qu’il ne peut plus être équivoque. Il faut, bon gré, mal gré, y reconnaître la marque d’un drame divin. Tragédie de la Rédemption qui continue et continuera à s’opérer « jusqu’à ce que le nombre des élus soit complet ».

Ainsi l’argument « contre » devient argument « pour », dès lors qu’on le médite à la lumière surnaturelle de la Passion du Seigneur.

*

*   *

L’Enfer ne désarme pas !

Cela vous paraît-il surprenant ? N’y a-t-il pas là au contraire un signe de l’éternelle actualité de notre foi ! Et comme nous devons préférer cet état d’alarme incessant à la vie de tant de « religions » sans grabuge, que Satan ne prend même pas la peine de « cribler »[7].

Le mal, le très grand mal, est que nous, catholiques, ne connaissons pas, ne méditons pas l’histoire de l’Eglise. Telles luttes, tels remous nous paraissent inavouables parce que nous croyons que le calme et la paix devraient être les seules marques de sa divinité.

Nous laissons se répandre de plus en plus ce slogan publicitaire que chez nous la vie serait plus paisible et sereine que partout ailleurs. Comme disait Bernanos : « ils écriront sur leur temple : on est mieux nourri ici qu’en face. Et ils s’étonneront de ne recueillir que des ventres ».

Quelques persécutions… venant de l’extérieur ? Passe encore ! Mais troubles, trahisons, scandales au-dedans et comme entre nous ? Nous perdons confiance.

Pourtant ni la doctrine, ni l’expérience d’une histoire vingt fois séculaire, ne permettent d’affirmer qu’ici-bas l’Eglise doit être nécessairement composée de fidèles édifiants, de prêtres de bonne doctrine, d’évêques sans respect humain, courageux devant César et soumis de cœur au Saint-Siège. Voir !… de papes impeccables, bien qu’infaillibles.

Il « faut » qu’il y ait des hérésies, écrit un auteur peu suspect d’intégrisme : Karl Rahner (Gefarhen im heutigen Katholizismus…) parce qu’elles sont plus que de simples conséquences d’une liberté arbitraire. Elles appartiennent à ces sombres choses qui « doivent » être, afin qu’aucun homme, et donc aussi la « vérité » de l’homme, ne puisse se glorifier devant Dieu.

Ainsi, le chrétien ne doit pas s’étonner de rencontrer des hérésies. Bien plus, il les attendra, il les considérera comme une tentation inévitable, voir comme la tentation (l’épreuve) la plus haute, la plus sublime. Celle dans laquelle, les ténèbres se déguisent en ange de lumière. Et si le chrétien ne distingue aucune hérésie… il ne considérera pas une semblable paix de l’esprit comme quelque chose qui va de soi. Il se demandera plutôt, avec crainte, si les yeux de son esprit ne seraient pas devenus aveugles et son cœur insensible à la différence entre le vrai et le faux, au point de ne plus pouvoir distinguer l’hérésie comme telle.

Si nous connaissions mieux l’histoire de l’Eglise, nous ne douterions plus de la prédilection de Dieu pour ce genre d’épreuve.

C’est manquer d’un sens juste du divin que d’ignorer, taire, cacher délibérément ce que, dans les annales chrétiennes, Dieu a si manifestement laissé surabonder.

Se serait-il trompé ? Ou n’est-ce point nous qui tendrions à préférer une comédie de patronage à la tragédie bouleversante de la Rédemption ?

Les saints, eux, ont aimé la saveur de ce vin et s’en sont enivrés.Nos chrétiens réputés « adultes » eux, préfèrent l’eau des burettes.

Un grand nombre de chrétiens perd cœur à la vue de certains heurts. Curieux soldats d’une Eglise, réputée militante, que ces guerriers troublés aux premiers signes de la bataille.

Où se croient-ils ?

Pourquoi Dieu nous épargnerait-il ce qu’il n’a épargné à aucune génération chrétienne ?

« Nous y avons droit. »

Et de quoi vous plaignez-vous ?

– D’un certain engouement clérical pour Teilhard qui vous choque par l’évident mépris qu’il manifeste des prescriptions romaines…

– d’une « dé-pacellisation », qui vous écœure…

– de l’affaire Davezie, avec ses interventions annexes.

– de l’affaire « Pax »…

– d’une page de « semaine religieuse » sur le dialogue avec les francs-maçons (« dont la philosophie mérite… »).

– d’une charité à sens unique ; libéralement accordée à la « révolution algérienne », mais refusée aux « pieds noirs »…

– de ce que toute protestations contre les inconvenances d’une certaine presse catholique soit immédiatement « crossée » alors que les calomnies les plus odieuses (« pires ennemis de l’Eglise », fauteurs d’attentats) sont lancées contre d’autres chrétiens sans que nul arbitre, nul juge paraisse s’émouvoir.

– Dubois-Dumée, « leader » officiel de l’apostolat international des laïcs présentant « les lettres d’amour d’une religieuse portugaise » au petit écran…

– la chanson de Noël de Rallye-Jeunesse…

– la bibliographie proposée par « la Route », avec Gide, Sartre, etc… comme « valeurs sûres »…

– la lettre des curés de Nantes…

– les P. P. Jolif et Dubarle, o.p., à la « semaine de la pensée marxiste », et leur adresse époustouflante à M. K.

– tels commentaires du P. Rouquette, dans les « Etudes » sur les derniers pontificats…

… jusqu’aux réactions brutales que tout cela est amené à provoquer, et qui s’appellent Passy, Liesse, Pleyel…,

… tout cela vous paraît le signe d’une « pagaille noire »…, vous fait « perdre la foi »…, « abandonner ».

Mais n’aviez-vous jamais réfléchi à ce que l’incessant cortège des hérésies et des schismes a pu entretenir d’insolences, de révoltes, de bassesses… auprès desquelles celles que nous subissons paraissent « petits graviers », incidents et détails ?

Soient, à la course… gnostiques et manichéens du tout début ; montanistes novatiens du second siècle, accompagnés des quarto-décimans, débaptisants, millénaires, antitrinitaires. Puis donatistes et méleciens, précurseurs de l’arianisme. Lequel eut plusieurs phases ou retours. Pélage et Celestin. Nestorius et Eutychès. Et tous les autres… jusqu’à nos jours. A la cadence de trois ou quatre hérésies par siècle.

Aujourd’hui, et de loin, tout cela paraît clair, net, parfaitement distinct : fidèles d’un côté, hérétiques ou schismatiques de l’autre. Mais, pour ceux qui vécurent cela, c’était aussi « pagaille noire ». On ne savait pour qui opter. Le curé était d’un bord, le vicaire de l’autre. Les évêques en collégiale discorde.

Les Athanase et les Hilaire en minuscule minorité. Et, comme toujours, c’étaient les autres qui, modestement, se prétendaient dans le sens de l’histoire, « présents au monde », témoins de leur siècle, etc.

Le recul du temps déforme, en ordonnant à l’excès, ce qui fut pagaille noire et sanglante.

Songez à ce qu’eût pu être notre humeur si nous avions eu sous les yeux les accessoires inévitables de tant d’erreurs : suspicions, polémiques, insultes, tumultes, conflits, tortures, assassinats, apostasies, trahisons, lâchetés que l’histoire ne prend même plus la peine de relater parce qu’elle en est pleine.

Et, puisque vous en avez contre les clercs, songez à ce que fut l’état de l’Eglise au Xème siècle. La pire époque ! Plus d’écoles, plus d’enseignement ! L’ignorance est telle que des conciles (celui de Trosly : 909) se voient contraints de ramener les prêtres eux-mêmes à des études si rudimentaires qu’à les voir seulement rappelées, on en perd le souffle !

Et pourtant, Monsieur, nous ne pouvons douter que même en ces périodes épouvantables le Ciel eut la joie de voir des fidèles « tenir ». Authentiques consolateurs du Christ dans son agonie.

……

« Pagaille » du Grand Schisme d’Occident. Deux papes et même trois, s’anathématisant l’un l’autre. « Pagaille » du « concile » de Bâle, déclarant le pape suspect. « Pagaille » d’évêques gallicans et jansénistes.

Pour nous qui voulons rendre notre patrie à son « droicturier seigneur » : « pagaille » du procès de Jeanne d’Arc. Ce fut la forte dose. Un évêque, un vice-inquisiteur, plusieurs pères abbés, la fine fleur des docteurs de Sorbonne, « experts », pour la plupart, à l’indigne concile de Bâle qui allait s’ouvrir peu après.

Pensons-nous assez à ce que fut, au fond du cœur de la mère de Jeanne et de tous les bons chrétiens de Domrémy, la tentation de révolte ou de désespoir (« sublime épreuve », nous dit Rahner) quand parvint, en ces boucles de Meuse l’annonce du bûcher de Rouen?

Jeanne, certes, fut réhabilitée. Mais pas avant toutefois que le roi de France ait triomphé !… Car, voyez-vous, même dans l’Eglise, la « diplomatie » l’emporte souvent sur la proclamation de la vérité et la défense de l’innocent !

Et Dieu permet cela !

Comme il a permis la vie douloureuse et la cruelle passion de Son Fils.

Toujours pour la même raison : sa plus grande gloire, la plus grande gloire des élus.

Mystère de la Croix rédemptrice. Mystère de l’Eglise. Mystère des épreuves innombrables de tous les saints. Une seule et même perspective.

Et c’est parce que notre conception de l’Eglise se désurnaturalise, se rationalise, se veut toujours plus dans « le sens de l’histoire », sens d’un messianisme tout humain, que nous perdons l’intelligence et l’amour du mystère adorable de la sainte passion de notre Mère, en et par Jésus-Christ.

*

*   *

Que faire ?

Ce que firent Véronique et le Cyrénéen au passage du maître couvert de sang, de poussière, de crachats, de vomissures avinées (c’est l’Ecriture qui le dit. Elle n’a pas peur des mots). La couronne d’épines ceignant ses cheveux d’une glue rouge ; le visage tuméfié ; titubant sous la croix ; rudoyé par la soldatesque ; conspué par le peuple ; condamné par les docteurs, prêtres et théologiens du temps.

Donc le devoir est clair.

D’abord ne pas avoir peur ! Nous moquer des sarcasmes ! Ne pas déserter ! Fendre les rangs de la foule. Avancer résolument vers Jésus. Rester fermes dans la foi.

Depuis vingt siècles que le mystère s’en renouvelle, comment serions-nous excusables d’en paraître surpris seulement aujourd’hui ?

Soyons prêts, et plus prompts s’il se peut que Véronique, pour reconnaître, sous quelque souillure que ce soit, avec la sainte face de notre Dieu, la sainte face de l’Eglise.

Qu’en gestes doux et pieux nous sachions rendre au cher visage son essentielle pureté.

Essuyer la sainte face, comme Véronique. Mais en prenant soin, comme telle, de ne pas ajouter à sa douleur. Sans l’écorcher un peu plus du fait de nos colères ou de nos impatiences. Sans ouvrir ses blessures. Encore qu’elle ait dû, pour y parvenir, se frayer un passage, bousculer quelques badauds, passer outre à quelque interdiction légale, forcer la cordon des légionnaires.

Aider à porter la Croix, comme Simon. Efficacement certes. Mais sans rudesses nouvelles, sans maladresses, sans sursauts douloureux.

Gardons-nous, surtout, de détourner les yeux devant l’ignominie du spectacle. Sachons reconnaître Celui… et donc Celle (l’Eglise) qui semblent vaciller devant nous. Malgré tant de souillures, tant d’ecchumoses, empêchons qu’on oublie leur pureté, leur sainteté fondamentales.

Heureux serons-nous si, ayant tout suivi, tout vu, tout entendu, comme le centurion du Calvaire, nous en repartons professant plus haut et plus clair que cet homme est vraiment le fils de Dieu…, que l’Eglise est réellement et toujours l’épouse immaculée du Christ.

Nous l’avons méconnu, prophéisait Isaïe. Sans beauté, sans éclat, méprisé, le dernier des hommes, un être de douleur, rompu à la souffrance, au visage caché, semblable à un lépreux…

Oui, tout cela est vrai. Du Christ comme de l’Eglise.

Sa grande détresse, nous dit Bernanos (« La grande peur… »), est justement ce troupeau tenu, rassemblé par l’habitude ou la crainte, pour qui le divin n’est plus guère qu’une sorte d’alibi à sa paresse, à son horreur de toute lutte virile, à son goût maladif de subir, d’endurer, d’éprouver la force  d’un maître. Mais qui les recueillerait, sinon l’Eglise ? Elle ne sollicite que les consciences, ne prétend régir qu’un domaine intérieur où ne peut avoir accès que Dieu seul, au lieu qu’un parti politique réclame premièrement des gages. Ainsi voit-on se presser autour d’elle, repoussant les saints sur le parvis, une foule de malheureux qui n’y viennent chercher d’âge en âge que le repos des honneurs ou des rentes, incapables de trouver ailleurs le pain de leur propre convoitise. Quiconque s’étonnerait de les voir là ressemblerait aux pharisiens sourcilleux toisant d’un regard de dégoût le rabbi Jésus avec son escorte de béquillards, d’aveugles, de mendiants et probablement aussi de simulateurs. Car l’Eglise n’est rien moins que le panthéon des grands hommes, mais, sous la rage de la pluie et du vent éternels, le refuge où la plus misérable espèce vient recevoir de Dieu et de ses saints, jour après jour, de quoi subsister, vaille que vaille, jusqu’à l’éternel pardon.

C’est là, sans nul doute, l’aspect lépreux, sans beauté, sans éclat, décrit en maints passages d’Isaïe. Mais non moins vrais, pour le Christ (et son Eglise) les textes sacrés qui parlent du plus beau des enfants des hommes, de vêtements blancs comme la neige, de visage plus brillant que le soleil.

Eglise, source de sainteté dans la vie privée. Eglise, source de civilisation, d’ordre et de paix dans la vie publique.

Mère des saints, mère des vierges, mère des martyrs, mère des apôtres, mère des docteurs, mère des moines défricheurs, agriculteurs et bâtisseurs, mère des libérateurs d’esclaves, mère des guérisseurs de malades, mères des hôpitaux, mère des orphelinat, mère des refuges, mère des écoles, mère des universités, mère de la dignité des familles, mère du respect de la femme, mère de l’esprit chevaleresque, mère institutrice des peuples, mère des encycliques sociales, mère protectrice des arts, mère du grégorien, mère de nos basiliques et de nos cathédrales… Mère des deux Thérèse, mère de François, de Bonaventure, de Thomas, d’Ignace, de Xavier, de Vincent, etc…

Qui dit mieux ?

Mieux dans la durée ? Mieux dans l’universalité des manifestations ? Mieux dans la qualité, l’héroïcité de ces bienfaits ?

*

*   *

Sont-ce là des valeurs qu’on abandonne, cause qu’on déserte, armée qu’on lâche… ? Même si, comme vous le prétendez, une certaine « clique » n’attend que l’occasion de nous démolir ? Croyez-vous que Bernanos préparait un lâchage de l’Arche Sainte, quand il écrivit :

Une nouvelle invasion moderniste commence. Cent ans de concessions, d’équivoques, ont permis à l’anarchie d’entamer le clergé. La cause de l’ordre ne peut plus compter sur bon nombre de ces primaires déclassés. Je crois que nos fils verrons « des troupes » de l’Eglise du côté des forces de la mort. Je serai fusillé par des prêtres bolchevicks qui auront le Contrat Social dans la poche et la croix sur la poitrine.

Ce que Dieu n’a quand même pas permis, voyez-vous. Preuve qu’il reste le maître. Ou qu’il nous réserve tout cela !

A vous écouter, ce nom de « Renaudes » évoquerait ce qui nous attend.

Dieu vous écoute !

Car enfin, cette « vieille Renaude », elle a tenu tête au loup toute la nuit, refusant de se coucher pour mourir avant de lever de l’aurore. Est-il sort plus enviable pour tout soldat du Christ qui refuse d’être « planqué » ?

Car la nuit c’est le temps des loups. Le temps où ils profitent des ténèbres pour faire admettre leur déguisement de bergers. Le temps où, des paroles de Pax[8]plein la gueule, ils avancent pour ravager le troupeau.

La nuit, c’est le temps de la dispersion des lâches, de l’aplatissement des « trembleurs » dont parle l’Ecriture. Le temps où les mauvais pasteurs préfèrent rester couchés, où les apôtres sont les paupières appesanties par le sommeil.

Le temps de l’activité des Judas.

Le temps de la solitude du Maître.

Mais aussi le temps où l’Epoux se réjouit de trouver les vierges sages, leur lampe pleine d’huile, toutes mèches allumées.

C’est donc la nuit, et malgré la nuit, qu’il importe surtout de « tenir » et combattre.

En conséquence, bienheureuses les Renaudes qui, inébranlablement décidées à lutter, n’acceptent de se coucher pour mourir qu’après le lever de l’aurore.

Car, voyez-vous, l’aurore c’est de toutes façons la victoire des Renaudes. Le terme de leur mission. Parce que, même si les loups se retirent après les avoir déchirées, le fait est que l’aurore est l’heure de la fuite des loups devant la lumière. L’heure où ils s’éloignent de la bergerie. L’heure où les bergers, mêmes médiocres, se réveillent. L’heure où les « lâches » reprennent cœur ; où le troupeau peut avancer sans crainte.

Dieu fasse de nous de vraies « Renaudes ». Et quand sonnera l’heure de nous coucher pour mourir, puissions-nous voir du côté de l’Est, l’éclatante lueur, non d’une étoile rouge, mais cette « lumen gentium », ce « sol justiciae » qui sont le Christ : aurore d’un nouvel ordre social chrétien sur le monde.

Le reste importe peu. Celui qui sème n’étant pas celui qui moissonne, rien d’alarmant si les « Renaudes » disparaissent au lever du jour.

La gloire de l’Eglise ne saurait être une gloire humaine. Il lui faut être sainte comme malgré nous.

Oseriez-vous dire qu’elle nous a laissés sans enseignements ? Manquez-vous d’encycliques pour y voir clair ? Les discours et messages pontificaux ne vous paraissent-ils pas assez nets ? Allons ! Allons ! Vos réactions seraient moins violentes contre le progressisme de certains clercs si vous étiez moins sûr de leur méconnaissance de la doctrine de l’Eglise en ces matières !

Que penserait un officier du soldat qui n’accepterait de faire son devoir que si personne autour de lui ne « tire au flanc » ou ne désobéit ? La désertion deviendrait-elle permise dès que l’exemple en est donné ?

Epreuve douloureuse ! Certes ! Mais qui est l’épreuve de notre espérance et de notre foi en l’Eglise. L’épreuve, de notre espérance et de notre foi en la Croix.

Alors, cher ami ? Reprenons-nous !

Et comme dit à peu près l’auteur de l’Imitation[9] :

Il n’est aucune raison sérieuse de s’arrêter. Marchons ensemble. Jésus est avec nous. Par Jésus, certes, nous serons chargés de la croix. Mais il sera notre soutien, celui qui est notre seul chef et notre guide. Voici que notre Roi marche devant nous. Il combattra pour nous. Suivons avec courage. Que rien ne nous effraie ! Soyons prêts à mourir généreusement dans cette guerre. Et ne souillons pas notre gloire de la honte d’avoir fui la Croix.

[1]Repris modifié dans Permanencesn° 105, décembre 1973, p. 15 à 29, puis dans la nouvelle édition de P.Q.R. de 1986, p. 545 à 556.

[2]Jeu de mots sur l’adresse de Permanences : 49, rue Des Renaudes… (changement de local du 3, rue Copernic, Paris (16e) au 49, rue Des Renaudes, Paris (17e) au mois de juillet 1964.

[3]Dans les « Lettres de mon moulin », d’Alphonse Daudet. « La chèvre de Monsieur Seguin »

[4]Cf. le passage correspondant du dit serment :

« Je professe que la foi n’est pas un sentiment religieux aveugle surgissant des profondeurs ténébreuses de la « subconscience » (…) mais qu’elle est un véritable assentiment de l’intelligence à la vérité acquise par l’enseignement reçu ex auditu, assentiment par lequel nous croyons vrai, à cause de l’autorité de Dieu dont la véracité est absolue, tout ce qui a été dit, attesté et révélé par Dieu personnel, notre créateur et notre maître (…) ».

Extrait du Motu propriode saint Pie X, 1er septembre 1910, cité en annexe de Pascendi Domini gregis, lettre encyclique de saint Pie X sur les doctrines modernistes.

[5]Cf.saint Luc, chap. VII.

[6]de l’actuelle « auto-destruction » de l’Eglise… (dans la version P.Q.R.)

[7]Saint Luc, XXII, 31.

[8]Jeu de mots évoquant « l’affaire pax », nom donné en Pologne à une organisation policière communiste chargée d’abuser les catholiques de Pologne et d’ailleurs.

[9]Au chapitre VI, Livre III.

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