En 2005, Michel Houellebecq publiait La possibilité d’une île. Dans ce roman, Daniel, le personnage principal, cherche un refuge pour échapper à la « difficulté d’être » dans un monde privé de sens et de transcendance. Saisi du désir vital d’un « ailleurs », il cherche une île à l’écart du monde et ne trouve qu’une secte qui le conduira au néant.

Depuis, le romancier a redit bien souvent que ce monde sans Dieu n’était plus possible, que l’athéisme n’était plus tenable. Et puisqu’il a échoué à se convertir au catholicisme – et il semble le regretter –, le voici réduit à un agnosticisme sceptique teinté d’un relativisme fataliste qui ne le satisfait manifestement pas.

Toutefois, est-ce vraiment plus évident de vivre le chaos de ce monde quand on a la foi ? Pour un Michel Houellebecq, combien de nos contemporains semblent vivre sans véritable angoisse métaphysique l’état de ce monde ? Et combien de croyants souffrent de cet état du monde en peinant à voir de signes d’espoir, au moins temporels ?

Il y a dans le christianisme d’Occident une disposition profondément ancrée, héritée d’Athènes et de Rome : celle de construire la Cité des hommes. Nous sommes issus d’une civilisation civique, nous sommes les successeurs de bâtisseurs de civilisations. Nous ne pouvons balayer cela d’un revers de main.

Voici peut-être pourquoi certaines questions très actuelles peuvent virer à l’angoisse existentielle : ce monde est-il encore accessible à nos bras, comme il nous semble qu’il le fut jadis ? Peut-on encore construire la Cité et faire œuvre de civilisation ? Combien de personnes engagées dans l’action civique ont aujourd’hui le sentiment de se heurter au « mur de l’impossible » ! Alors, que faire ?

Pour commencer à répondre à ces questions, je suis allé voir le philosophe Martin Steffens à Metz et j’en ai tiré deux longs entretiens pour la revue Permanences : l’un sur la manière d’habiter l’action civique dans ce monde qui paraît nous échapper, l’autre sur la question de la civilisation et de la marche de l’Histoire.

Faire reculer le désert

Si le philosophe ne donne pas de solutions clés en main, il pose des jalons pour dégager une certaine philosophie de l’action et de l’Histoire. S‘appuyant sur Hannah Arendt, Martin Steffens explique que nous souffrons dans un désert, nous souffrons de ce désert et il est sain que nous en souffrions, même si la culture dominante voudrait « nous faire tenir dans le désert en nous y acclimatant ».

Il nous invite au contraire à refuser de nous y acclimater. Comment faire ? Pour Steffens, « ce sont les oasis qui nous permettent de vivre dans le désert sans jamais nous réconcilier avec lui ». Il s’agit en quelque sorte de faire reculer progressivement le désert à partir d’oasis qui pourront irriguer la société. Il ne s’agit donc pas de fuir le monde, car « nous voyons bien qu’il n’y a pas de lieu où nous cacher du monde », insiste-t-il.

Prendre acte du désert, en souffrir, refuser ce désert et le faire reculer peu à peu à partir d’oasis qui soient à la fois des lieux de charité et de civisme. Cette « possibilité d’une oasis » est bien différente de « la possibilité d’un île », cet illusoire refuge à l’abri du monde. C’est une perspective passionnante, peut-être décisive pour les temps qui viennent.

Guillaume de Prémare

Chronique Radio Espérance du 27 octobre 2017

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