Le sociologue Jean-Pierre Le Goff était au micro de Louis Daufresne sur Radio Notre Dame mardi dernier 22 mai. Interrogé sur Mai 68, cet ancien gauchiste a décrit cet événement comme une « pulsion adolescente ». Parmi les slogans mémorables, Le Goff a cité celui qui lui semble le plus significatif de cette « révolte du peuple adolescent » : « Je prends mes désirs pour des réalités parce que je crois à la réalité de mes désirs ».

La formule est parfaitement immature, bien sûr : ce n’est parce que mon désir est une réalité qu’il est en prise avec le réel. Mais pour le « peuple adolescent », fi du réel ! Tant d’adultes dont l’esprit a été formaté par Mai 68 sont encore, 50 ans après, des adolescents attardés… Ce n’est pas le cas de Jean-Pierre Le Goff.

Dans un entretien donné à Libération, il raconte son « engagement sacrificiel » dans la cause gauchiste. Alors étudiant en philosophie à Caen, il est soixante-huitard, puis milite 10 ans dans un groupuscule : « Je suis allé au bout de l’engagement gauchiste. J’estime avoir perdu dix ans de ma vie ».

De cet engagement, il ne sortira rien, sinon l’expérience de l’échec. Guéri de ses pulsions adolescentes, il part à la recherche du réel. C’est ainsi qu’il deviendra sociologue de terrain et fera évoluer sa pensée, quand d’autres resteront bloqués au stade de plumitifs post-pubères.

Libération résume ainsi cet itinéraire : « Lui qui vient de donner dix ans de sa vie à une doctrine politique va agir comme un repenti, traquer, derrière chaque mot d’ordre qui galvanise, la réalité du terrain, et pourquoi pas une forme de vérité. » Cette quête de vérité le catalogue aujourd’hui dans le camp dit des « néo-réacs ». Qu’importe l’étiquette, c’est un homme qui pense le monde tel qu’il est : « En politique, on ne peut prendre ses désirs pour des réalités », insiste-t-il. C’est pour lui l’une des grandes leçons de Mai 68.

D’un conformisme à l’autre

Il ne renie donc rien de son essai « Mai 68. L’héritage impossible », publié en 1998 pour les 30 ans de l’événement. « Dans 68, il y avait de tout : de l’hédonisme, du contestataire, du politique bien sûr, mais aussi une forme de nihilisme », explique-t-il. Il souligne alors les impasses de cet héritage : « la remise en cause radicale des symboles de l’autorité, une conception de l’autonomie érigée en absolu ».

Pour lui, « cet héritage a été transmis d’une génération à l’autre, passant par une contre-culture transgressive pour aboutir à un nouveau conformisme social. » Le paradoxe, c’est que cette révolte contre le « conformisme de masse autour de la consommation » des Trente glorieuses, aboutit « à la dépolitisation de la société, à la montée d’un individualisme exacerbé et à un nouveau conformisme ».

Néanmoins, pour Jean-Pierre Le Goff, on ne peut attribuer tous nos malheurs à 68 : « Les étudiants gauchistes et les contestataires n’ont pas inventé la crise du christianisme, le discrédit du gaullisme dans ces années-là, la crise de l’université, le mécontentement social ». Concernant le catholicisme, il dit même sur Radio Notre Dame que l’Eglise fut en quelque sorte à l’avant-garde du basculement de 68.

Une façon de souligner que Mai 68 fut le symptôme d’un temps historique plus large au cours duquel à peu près tous les repères structurants de la société ont sauté, à commencer peut-être par le repère religieux.

Guillaume de Prémare

Chronique Radio Espérance du 25 mai 2018

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