Le dernier essai de François Huguenin, Le pari chrétien[1], propose de penser « un autre rapport au politique » que celui envisagé généralement par les catholiques.

« Les chrétiens ont pris l’habitude, écrit-il, de confondre l’affirmation de leur foi avec l’exercice du pouvoir. Cette confusion les empêche d’avoir un rapport sain au politique. […] Abandonner cette posture pourrait permettre de découvrir que faire de la politique, ce n’est pas seulement avoir le pouvoir, mais que ce peut être avoir des pouvoirs en témoignant et en agissant autrement dans la société. »

Cette distinction entre les pouvoirs et le pouvoir est capitale, particulièrement quand la crise profonde du politique rend difficile d’agir par le haut et peut-être plus accessible de reconstruire par le bas les liens de sociabilité et d’amitié politique. C’est ce que j’appelle parfois « un nouveau catholicisme social ».

Cette approche plus modeste pose la question de ce que nous pouvons espérer du politique. Pour François Huguenin, « espérer n’est pas croire en un monde meilleur ». Et il désigne cette tension chrétienne « entre une certitude – celle que le bonheur en Dieu est certain – et une incertitude – nous ne connaissons ni le jour ni l’heure, et sommes engagés dans une vie que nous ne maîtrisons pas. »

Il faut donc avoir, en politique, « le courage de l’imperfection » et renoncer aux « fantasmes d’un monde parfait ». L’intention de l’auteur est ici de nous mettre en garde contre une sorte d’hypertrophie du politique. La démonstration est convaincante.

Il propose alors un autre rapport au politique qu’il résume ainsi : « Il s‘agit d’être dans le monde sans lui appartenir et d’annoncer inlassablement le Royaume en vivant de la paix et de la joie qui est celle du Christ avec le Père. » Et sa conclusion est que « l’horizon politique du chrétien est celui des Béatitudes ».

La référence aux Béatitudes est audacieuse, tant les Béatitudes constituent l’un des plus beaux trésors de la spiritualité chrétienne. Cependant, l’auteur ne croit pas naïvement en un monde de béatitude, mais souligne que les Béatitudes « sont un chemin de purification qui nous enseigne que le vrai bonheur ne réside ni dans la richesse, ni dans le bien-être, ni dans la gloire humaine ou le pouvoir, ni dans aucune œuvre humaine […] mais en Dieu seul »[2].

Politique et Béatitudes

Ceci, envisagé comme horizon spirituel, se comprend. En effet, je peux essayer de tendre vers cet horizon même si je me trouve plongé dans une cité en ruine. Vivre les Béatitudes ne dépend pas intrinsèquement des conditions politiques. Mais comment les comprendre précisément comme « horizon politique », au sens de la construction de la cité ? C’est ici que cette notion mériterait probablement un développement, voire un tome deux.

Le politique et les Béatitudes, en effet, ne font pas bon ménage, pour une raison à mon avis assez décisive : les Béatitudes constituent un renversement des catégories du monde ; et le politique se fait habituellement selon les moyens et les catégories du monde, par exemple le pouvoir, le prestige, la force, la prospérité, le bien-être, etc. On peut certes christianiser autant que possible le politique, mais le politique, même christianisé, conserve, comme tel, les catégories du monde et la dramaturgie de l’Histoire qui va avec. L’aventure de la Chrétienté nous l’enseigne.

Par ailleurs, la politique se fait avec tous, chrétiens et non-chrétiens. Il nous faut bien trouver avec nos contemporains un langage commun, y compris dans les catégories imparfaites du monde, si nous entendons construire la cité avec eux et non abandonner en rase campagne la grande communauté civique en nous réfugiant dans notre citadelle spirituelle. Ce peut être aussi cela, « le courage de l’imperfection ».

Guillaume de Prémare

Chronique Radio Espérance du 2 février 2018

[1] Editions Tallandier, 2018. Cette chronique ne constitue pas une recension générale de l’ouvrage, mais une réflexion sur son chapitre IV, le dernier, qui entend proposer « un autre rapport au politique ». Le travail et les thèses de l’auteur ne sauraient donc être réduits aux dimensions évoquées dans cette chronique.

[2] L’auteur cite ici le Catéchisme de l’Eglise catholique (point 1723)

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