Degas, surtout connu pour être le peintre des danseuses, est aussi celui des « petits métiers ». Il est l’un des peintres qui s’est penché avec le plus d’attention et d’émotion sur les activités du peuple, jusqu’à en faire son thème d’inspiration préféré. Ici, celui des métiers de Paris, avec ces deux repasseuses, surprises par le peintre dans l’exercice pénible de leur tâche.Pratiquement pas de décor autour de ces femmes à la peine: un mur nu derrière elles, un poêle à charbon ou à bois sur la droite du tableau où couvent des braises pour les fers à repasser, poêle qui exhale une forte chaleur qui semble faire vibrer l’air de la pièce. Devant elles, la table sur laquelle un drap est disposé que l’une d’elles est en train de repasser; à côté du drap, un petit récipient contient probablement de l’eau avec laquelle asperger les tissus trop secs. Le dépouillement de la scène est impressionnant. Il contribue à isoler ces femmes dans leur fatigue et permet au spectateur de s’y investir totalement.

Un thème commun pour une oeuvre exceptionnelle

Comme on peut le constater, le thème de cette œuvre est des plus communs. Mais Degas y révèle la beauté des scènes les plus familières, que certains pourraient même considérer comme vulgaires. Le travail le plus banal qui soit, le travail de femmes qui plus est, dans un cadre populaire… Le travail harassant, qui pèse sur les épaules et fait courber le dos, avec son côté sordide de la sueur qui colle au front, qui rend la peau et les mains moites, qui fait transpirer… Ces deux femmes sont épuisées.

L’une d’entre elles continue à travailler, les deux mains rassemblées sur la poignée en pesant de tout son poids sur son fer, le dos voûté et la tête basse. Une partie de sa frange de cheveu pend dans le vide, tandis que sur sa nuque des mèches s’échappent de son chignon.

L’autre s’est redressée pour s’étirer légèrement et baille la bouche grande ouverte, ce que les peintres évitaient généralement estimant la posture trop vulgaire; de sa main droite elle tient fermement une bouteille, de vin sans doute si l’on en croit la couleur rouge du cul de la bouteille, tant pour se désaltérer que pour y trouver du réconfort. Tout cela est parfaitement observé et remarquablement exprimé. Démonstration évidente, s’il en était encore besoin, que l’on peut faire du beau avec du simple, avec du commun, avec du banal même à condition que ce soit aussi avec du vrai.

Cette précision et cette douceur dans le rendu des poses de l’extrême fatigue qui abrutit permettent au peintre de nous transmettre son attendrissement et sa compassion pour ces deux femmes du peuple écrasées par leur labeur.

Il s’émeut avec pudeur de la souffrance humaine que révèle cette scène surprise à l’improviste sans doute, à moins qu’elle ne fut recherchée comme telle, alors qu’un autre aurait pu s’en servir pour faire du « misérabilisme » et provoquer la colère, voire l’indignation. «Et ce célibataire bougon, n’est jamais plus grand que lorsqu’il s’arrête devant ses repasseuses, ses lingères, ses chanteuses de cafés-concerts, ses buveurs d’absinthe, parce qu’il enseigne aux plus humbles ce qu’il sait de plus beau»[[J.M. Tasset, Le Figaro, 15 février 1988.]].

Une représentation réaliste de la condition humaine

La facture avec laquelle Degas exprime ici à la fois sa compréhension et sa compassion, dans « ce siècle de fer », pour la dure condition humaine des plus démunis, ces prolétaires engendrés par millions par les conséquences tragiques de la révolution industrielle et des multiples soubresauts révolutionnaires que connaît alors notre pays, le choix du sujet et la manière de l’aborder placent l’inspiration de ce peintre dans la grande tradition de la peinture chrétienne.

Par le choix du sujet d’abord, car la peinture chrétienne n’est pas qu’une peinture religieuse. Seule la culture et l’art chrétiens se sont intéressés, et cela avec une constance qui en fait une caractéristique, à la nature humaine, non seulement pour exprimer sa relation à Dieu, sa grandeur, sa beauté, sa dignité, la profondeur de ses sentiments, mais aussi pour témoigner de ses souffrances, de sa misère parfois, de ses difficultés de vie et d’être, et traduire une méditation sur l’irrémédiable besoin de rachat, de rédemption, de sa condition.

L’inspiration créatrice de Degas participe de la tradition de la peinture chrétienne également par la façon dont il traite son sujet. Le poids du travail harassant et la misère de la condition populaire sont montrés ici avec pudeur et charité, avec tendresse aussi, non pour choquer, non pour révolter, mais attirer l’attention, pour émouvoir et susciter la volonté d’aider et de porter remède. Nouveau rappel de la démarche évangélique qui veut que ce soit pour les humbles et les malades que Dieu Lui-même soit venu en monde.

 

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