Qu’est-ce que l’éloquence ? Réflexion à partir de l’œuvre des Cicéron père et fils sur l’éloquence. Le talent propre de l’orateur. Les différents genres (judiciaire, délibératif, d’apparat).

Première partie

Deuxième partie

Troisième partie

 

Année 1995-1996                                                                               Vidéo-cassette n° 224

Mardi 19 décembre 1995                                                                   J. Trémolet de Villers

 

 

APPRENDRE À PARLER… L’ELOQUENCE

APPRENDRE A PARLER… L’ELOQUENCE                                                                             1

Introduction                                                                                                                                                                                      1

I – L’utilité de l’éloquence                                                                                                                                                           1

II – Qu’est-ce que l‘éloquence ?                                                                                                                                                2

1 – Le genre judiciaire                                                                                                                                                                   3

2 – Le genre délibératif ou politique                                                                                                                                    4

3 – Le genre d’apparat                                                                                                                                                                   4

4 – Quelques exemples                                                                                                                                                                  4

1 – Saint François de Sales (1567-1622)                                                                                                                         5

2 – Saint Vincent de Paul (1580-1660)                                                                                                                           5

 

Introduction

Les règles de l’éloquence sont très apparentées à celles de la poésie, que nous avons étudiées la semaine dernière. La poésie est une concentration énergique.

On trouve les mêmes caractères dans l’éloquence. Nous aborderons successivement :

1° – l’utilité de l’éloquence,

2° – ce qu’elle est,

3° – quelques exemples.

I – L’utilité de l’éloquence

Elle est essentiellement un moyen de communiquer. Elle est un moyen de toucher, d’aller jusqu’au cœur et de lui imprimer des sentiments. Elle est un moyen de gagner les cœurs.

Le livre n’est jamais que la mémoire écrite de la parole.  » Au commencement, était le Verbe.  »

Dit Saint-Jean.

La parole est au commencement de notre création et de notre civilisation, c’est la marque même de l’homme. Dans les religions musulmane, juive et chrétienne, c’est la Parole de Dieu.

Nasser, par la magie de son verbe, a transformé ses défaites en victoires : puissance extraordinaire et dangereuse du verbe, car il peut faire dire le contraire à la réalité.

Spécifiquement humaine et lien de l’humain et du divin, l’éloquence, c’est le moyen de convaincre. Pour nous, c’est l’une des méthodes d’action privilégiées pour la conquête des personnes, pour leur donner envie de faire ce que nous proposons.

La véritable éloquence, c’est la communication et la conquête de personne à personne. Il faut exercer son éloquence. Un avocat essaye de convaincre 3 juges et 9 jurés. Un commerçant déploie des trésors d’éloquence, des mots et des images, pour gagner la sympathie de son client et le conquérir.

Nous n’avons pas suffisamment le souci de travailler les ressources de cet art. Toute notre force est dans notre verbe, force qui a été développée de manière extraordinaire par l’Eglise Apostolique.

Cet art est spécifiquement français. La société française du XVIIe siècle repose essentiellement sur l’art de la conversation. L’homme prend plaisir à la compagnie des autres. L’éloquence française de cette période de notre histoire est un art qui a une vertu immédiate. Le but n’est pas de faire joli, mais de diffuser un esprit public : retrouver une conscience commune, une coexistence des deux religions. Le discours français est la diplomatie de l’esprit, toute tendue vers l’utilité sociale : c’est un art de paix sociale.

On a perdu le goût du mot cru. On ne dit plus l’éboueur, mais le technicien de surface. L’emploi d’une série de mots concrets peut vous faire passer pour extrémiste. Faire renaître un langage vrai participe au développement de la civilisation.

L’image absolue de l’horreur, c’est d’écouter France-Info. La musique de la langue française vient de l’e muet. L’accentuation de la langue française vient de l’idée. France-Info accentue des mots pour créer l’événement : ces mots ne correspondent à rien. Nous avons à défendre le beau langage, parce que c’est la véritable façon de toucher. Le langage vrai, cela se travaille et c’est à la portée de tous.

Nous en avons besoin et nous nous devons d’être éloquents pour convaincre, pour remplir notre mission d’apostolat.

II – Qu’est-ce que l‘éloquence ?

Cicéron est le grand pédagogue de l’éloquence. Il nous montre l’unité du genre humain et de la civilisation. Dans « Les divisions de l’art oratoire », il dialogue avec son fils de onze ans, en donnant des conseils que donnerait volontiers un avocat aujourd’hui.

Cicéron fils : « Je désire vivement, mon père, t’entendre m’exposer en latin les préceptes que tu m’as donnés en grec sur l’éloquence, si toutefois tu en as le loisir et si tu le veux.  »

« En combien de parties doit-on diviser la science de la parole considérée d’ensemble ? »

Cicéron père : « En trois : d’abord le talent propre de l’orateur, ensuite le discours, enfin la question (la chose qui est traitée). »

Cicéron fils : « Où réside le talent propre de l’orateur ? »

Cicéron père : « Dans les idées et dans les mots. Il faut distinguer l’invention et la disposition. L’invention s’applique proprement aux idées ; pour les mots, on dit l’élocution. Quant à la disposition, quoiqu’elle vaille pour les idées comme pour l’expression, cependant on la joint à l’invention. La voix, le geste, les jeux de physionomie et même l’action en général accompagnent l’élocution ; la mémoire est le dépôt de tous ces éléments. »

Les idées sont importantes, sinon on parle pour ne rien dire. Un vieux ménage disait : « Cela fait 15 ans qu’on se parle et on ne se dit rien, donc on ne se parle plus.  » Pour certains, les idées viennent en parlant.

Démosthène disait : « Quelle est la qualité d’un orateur ? L’action, l’action, l’action. » Monsieur Chirac est statique, il lit ses discours ; en étant rivé à son texte, il est le contraire de l’action. L’inverse, c’est Jean-Marie Le Pen, dont les yeux ont vu, dont les mains ont touché. Dans cet art, tout le corps joue. Marcher tout le temps est agaçant, s’arrêter repose ceux qui écoutent. Il faut que l’orateur plaise et qu’on ait envie de l’entendre et de le suivre. Il doit capter la sympathie par sa spontanéité et sa sincérité. Il faut « mouiller sa chemise. »

Cicéron fils :  » Puisque l’invention est le premier objet de l’orateur, que cherchera-t-il ?  »

  1. père :  » A trouver le moyen de convaincre ceux qu’il voudra persuader et de toucher les passions dans leur âme. »

Il faut nourrir le discours de pensées et d’images. Le Christ parlait par paraboles ; son langage est d’une simplicité absolue, comme la parabole des talents. Les paraboles, les images parlent aux hommes.

  1. fils :  » Comment arrive-t-il à convaincre ? « 
  2. père :  » Par les arguments que l’on tire des lieux inhérents à la cause ou pris en dehors d’elle. « 
  3. fils :  » Qu’est-ce qu’un argument ? « 
  4. père :  » Une raison plausible inventée pour convaincre. « 
  5. fils :  » Que se propose l’orateur dans les trois genres, le judiciaire, le délibératif et le genre ‘apparat ? « 

Nous nous devons d’y ajouter le genre religieux, genre oratoire spécifique au christianisme.

1 – Le genre judiciaire

Ce sont deux genres différents : l’accusation et la défense.

Pour l’accusation, l’exorde sera bref. La force oratoire sera concentrée sur la narration des faits. Puis, la confirmation reprendra les faits, sans les répéter, ce qui lasserait, mais en les amplifiant, en progressant par des images qui captent l’attention. L’orateur se laisse guider par les oreilles des auditeurs. La péroraison sera un boisseau de flèches que l’orateur ramasse, rappelle et envoie de manière à asseoir la conviction.

Du côté de la défense, l’exorde sera long ; il faut composer un climat, créer un environnement favorable. Maître Tixier-Vignancourt, lors d’une audience immédiatement après le déjeuner, n’hésita pas à raconter des histoires jusqu’au moment où, la sieste des magistrats terminée, il commença son exorde. Il retranchera de la narration tout ce qui peut nuire et réfutera directement les preuves ou pourra choisir de les enterrer sous des digressions. La péroraison éveillera la pitié.

Le but du genre judiciaire, c’est d’appeler à la colère ou à la pitié, si l’on est du côté de la défense ; c’est d’appeler à la mémoire et à l’intelligence, sur un fond d’émotion, du côté de la défense. On en appelle à l’esprit de justice ou on chante la miséricorde.

2 – Le genre délibératif ou politique

Il s’agit d’emporter une décision devant une assemblée, d’obtenir un vote.

Il n’est pas besoin d’exorde. Il faut convaincre et émouvoir, voilà où doit tendre le discours.

Le ramassis des arguments doit être à la fois ni trop ample, ni trop raide. Il faut prendre argument par argument, en prenant son temps. Il faut en permanence mesurer le degré de vivacité de l’auditoire et s’y adapter. On construit son discours et on prend le temps de le colorer et de le soutenir par des images.

3 – Le genre d’apparat

C’est l’éloge funèbre, le discours de distribution des prix. C’est le genre le plus difficile parce qu’on a pratiquement rien à dire. On n’a qu’à plaire et émouvoir un peu. On ne peut pas être long, on doit être brillant. Il faut travailler les mots et les jeux de mots. Saint Augustin cisèle ses formules.

L’élocution

  1. fils : « Maintenant donne-moi les préceptes relatifs aux styles et aux mots. « 
  2. père : « Il y a deux genres d’élocution, l’une qui se déroule librement, l’autre à formes travaillées et variées. Les qualités principales du style de l’élocution sont : la clarté, la brièveté et la convenance, l’éclat et l’agrément. « 

Pour la clarté, il convient d’employer des mots usuels, pris dans leur sens propre, bien placés. L’obscurité tient à l’ambiguïté des mots, à l’utilisation d’un langage d’initiés.

La brièveté est atteinte par l’emploi de mots simples, quand on exprime une idée à la fois et qu’on s’attache à l’exprimer clairement.

Le style est convenable quand les mots ont de l’autorité et du poids, quand les pensées sont fortes et bien adaptées à l’auditoire.

Ces trois qualités se résument en simplicité. Les pédagogues latins et grecs disent que vous devez moduler votre discours selon les gens à qui vous parlez, au moment précis, au lieu précis, à l’auditoire précis. A la télévision, on ne voit personne : on est obligé d’être plus vague, d’être plus prudent.

L’éclat et l’agrément sont des fioritures, qui embellissent le discours.

Dans l’ouvrage d’un artiste médiocre, on ne distingue rien, on sent qu’il n’est maître de rien. Ce qui est vrai dans l’art pictural est vrai dans l’art de l’éloquence. Le bon orateur sait dégager les points intéressants.

Reste l’action. L’orateur doit avoir le soin de régler l’action sur le fond et la forme. L’action est très puissante si elle est en harmonie avec le discours.

La grande force de l’orateur, c’est la mémoire. Elle aide l’orateur à prendre ses distances et à savoir guider son rythme en fonction de l’attention de l’auditoire.

4 – Quelques exemples

L’éloquence religieuse, en France, est la mère et maîtresse des autres éloquences. Cela tient à une donnée particulière au christianisme : la place de l’apostolat, qui est au coeur de la religion. Les apôtres sont allés à l’essentiel, sans connaître la rhétorique ; ils ont renouvelé l’éloquence. Les rhéteurs se prostituaient pour de l’argent et la langue devenait la pire des choses.

Les chrétiens vont rendre à la parole sa force, en la mettant au service de Dieu, avec une ascèse de moyens. « Ouvrir l’âme, s’insinuer en elle et la garder « -dit Saint François de Sales.

La fin de la Renaissance et des guerres de religion entraîne un bouleversement considérable. Faut-il intégrer le génie païen au christianisme ou le chasser ?

1 – Saint François de Sales (1567-1622)

C’est l’honnête homme de la Renaissance. Parisien, il a une culture d’humaniste. Il dit : « Je suis tant homme que rien plus. » Il est le premier à réaliser l’unité entre la plénitude de l’humanisme et la plénitude du christianisme. Evêque de Chablais (Suisse), il y a rodé son style oratoire qu’il perfectionnera au contact de la baronne de Chantal et des Visitandines. Son amour avec la baronne de Chantal est tel qu’ils ne parlent que de « notre cœur, notre volonté, nos sentiments ».

« Evêques, nous devons être de grands abreuvoirs publics.  »

« Il faut donc toucher les âmes, les ouvrir, pénétrer en elles.  »

« Il faut entretenir et animer la vie spirituelle des âmes.  »

« Il faut prêcher Jésus-Christ, sa parole, sa doctrine, donc ni soi-même, ni une doctrine humaine prise dans les livres du siècle.  »

« Quant à la méthode de prêcher, elle se trouve dans le cœur. Il est bon d’avoir de l’ordre et un plan ; il est meilleur de laisser se répandre un cœur empli de l’amour de Dieu.  »

« Il faut parler à son auditoire simplement, familièrement, en empruntant des similitudes aux livres et à la nature, pour rendre sensibles les choses spirituelles.  »

C’est à la fois la méthode de l’Evangile et des fables de La Fontaine. Vaugelas disait de lui : « Il est excellent en la propriété des mots. »

Il a exercé une influence considérable. C’est un grand séducteur, qui a évité au sermon de se perdre dans la littérature. Grand apôtre des femmes, c’est le formateur de la femme française. Son « Introduction à la vie dévote » a formé les maîtresses de maison, les mères de famille, les gardiennes du foyer. Elle a pénétré jusque dans les milieux les plus modestes.

2 – Saint Vincent de Paul (1580-1660)

Ses « Conférences du mardi » visent à entreprendre la formation des prêtres, à les entraîner à la mission, à leur enseigner sa petite méthode, qui est une guerre au genre déclamatoire.

« Notre Seigneur bénit le discours que l’on fait d’un ton commun et familier.  »

Toute la simplicité de la méthode classique est décrite ; cette manière de parler étant naturelle est plus familière.

Ces deux hommes ont marqué par leur enseignement. Bossuet a lui une éloquence puissante. Il écarte les détails repoussants, sots et inutiles. En 1662, Anne d’Autriche le choisit pour prêcher le carême au Louvre, un an après la prise de pouvoir de Louis XIV. Devant Monsieur, paré et frivole, Condé, l’incrédule, Lionne, le libertin, …,Louise de La Vallière, penchée sur son bonheur menacé, Athénaïs de Mortemart, la future Montespan, il va prêcher un carême tellement énergique qu’il ne sera plus réinvité avant longtemps et que Melle de La Vallière pique une dépression nerveuse.

Sa force vient de la méthode, il donne à l’éloquence sa plénitude, il touche les âmes.

C’est le grand art oratoire français ; le classicisme est l’inverse d’un académisme : il pénètre le cœur. Notre éloquence politique et judiciaire est née de là.

L’essentiel de Cicéron, plaire et émouvoir, l’essentiel païen, s’est renforcé des forces de celui qui veut conquérir l’âme.

Ce sont les mêmes règles que nous devons suivre pour que notre conversation puisse convaincre, comme pour les premiers chrétiens : « travailler à se nourrir l’esprit et le corps pour avoir quelque chose à dire et les sentiments pour le communiquer » (livre de Monseigneur Calvet). On ne peut le faire si on n’est pas entraîné. La simplicité du langage du cœur est à la fin de tout l’effort. C’est un effort constant, un travail constant qui modèle tout l’être : l’apôtre s’évangélise en évangélisant les autres.

 

Vidéothèque avec polys (location 130 frs TTC)

n° 135 : L’éloquence (50mn)

n° 136 : L’éloquence sacrée (1h40)

n° 137 : L’éloquence judiciaire (1h40)

n° 138 : L’éloquence politique (1h30)

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