La chaîne de télévision France 2 a interrogé des habitants de Ploërmel sur l’affaire de la croix surplombant la statue de Jean-Paul II, croix dont le Conseil d’Etat a demandé la suppression. « La décision est difficile à admettre pour les habitants », constate le journaliste. Un homme réagit : « Il y a la réglementation, mais il y a aussi la vie locale, c’est important ce que vivent les gens, les traditions locales ». Une femme renchérit : « Ce sont les racines chrétiennes de la Bretagne, oui, il n’y a pas de raison que ça change ».

Ces personnes réagissent comme probablement le plus grand nombre des Français de la sociologie des profondeurs de notre pays, confrontés à ce que Laurent Bouvet nomme « l’insécurité culturelle ». De fait, l’émotion va bien au-delà des catholiques pratiquants. Elle est un symptôme beaucoup plus large de ce qui se trame aujourd’hui dans les esprits.

L’identité est devenue l’un des éléments structurants de l’histoire contemporaine. Il y a bien sûr la déchristianisation et la laïcisation – la laïcité ne parvenant pas à fournir une mystique commune de substitution –, il y a la profonde crise de la substance civique, qu’accentue la perte progressive d’un « commun culturel » ; et il y a l’islam bien sûr. C’est un fait que l’islam, comme phénomène identitaire et communautaire, fait peur.

Mgr Vingt-Trois disait un jour à la Radio : « Que les musulmans veuillent être musulmans, nous le savons ; la question est : et nous, voulons-nous être quelque chose ? ». Cette question, de plus en plus de Français de culture chrétienne, souvent à peine croyants, commencent à se la poser, s’attachant alors aux symboles chrétiens comme marqueurs d’identité, par exemple les crèches et les croix.

Ce contexte procure la matière à une guerre des identités sur fond religieux. Il me semble – à grands traits – que deux scénarios sont possibles : soit nous parvenons à déployer l’identité comme ciment de la grande communauté civique ; soit l’identité fonctionnera comme marqueur clanique de micro-communautés auto-référentes et concurrentes, achevant ainsi l’atomisation tribale de la société.

Religion populaire

Une telle concurrence des identités est enjeu pour l’Eglise en France parce que la réduction de la religion à une fonction identitaire dénature le christianisme. Pour autant, il y a un lien entre la religion et l’identité. Le christianisme est un fait religieux à forte connotation socioculturelle. D’une certaine manière, dans un pays chrétien, les symboles religieux, comme la crèche et la croix, dépassent les chrétiens eux-mêmes, ils ne leur appartiennent plus strictement mais appartiennent aussi au « commun ».

Dans ce moment de l’histoire, l’Eglise de France joue une partie de sa capacité à retrouver les classes populaires, perdues au long du 20ème siècle. Dans les pays où il existe une religion populaire vivante, comme en Pologne, en Irlande ou encore en Amérique latine, le catholicisme est un facteur fort d’identité pour le peuple profond, de cohésion pour la société, parfois même de résistance politique populaire.

Voici un défi complexe : comment l’Eglise peut-elle évangéliser la soif d’identité et se montrer capable d’accueillir des gens qui cherchent un refuge ; tout en évitant l’écueil de la réduction du religieux à l’identitaire ? Comment l’Eglise peut-elle contribuer à construire la grande communauté civique dans une société pluraliste tout en affirmant un catholicisme capable de rejoindre les aspirations populaires ? Elle doit peut-être se préparer à affronter ce défi.

Guillaume de Prémare

Chronique Radio Espérance du 17 novembre 2017

Lire la suite de cette réflexion : Le christianisme est un bien public

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