Le récit de la tour de Babel demeure un grand mystère. Voici que Dieu brouille le langage des hommes et les disperse sur la surface de la terre, prenant le risque de la division de l’unique espèce humaine. Désormais, les hommes vivront séparés par des langues, des cultures, des manières de vivre ; et bientôt des religions différentes.

Voici donc notre humanité structurée par l’altérité culturelle. C’est une difficulté car l’altérité implique une certaine complexité dans la relation, des médiations délicates, un langage commun de substitution. Faute de ces médiations, il n’y a pas de régulation possible de la violence.

En ce temps de mondialisation chaotique, qui ouvre le défi de vivre ensemble, je peux avoir la nostalgie de Babel, vouloir retrouver une unité-uniformité des cultures et apaiser ainsi le tumulte de l’histoire. Je peux, a contrario, prendre acte du caractère conflictuel de l’altérité et décréter que les peuples ne sont pas faits pour vivre ensemble mais chacun chez soi, entre soi et pour soi.

Je peux encore vouloir articuler l’universel et le particulier, trouver un référentiel partagé entre les cultures. C’est cette troisième voie que poursuit la civilisation occidentale. Il ne s’agit pas de gommer les différences mais de les transcender par ce référentiel universel sacré qu’est l’équivalence de nature et de dignité de tous les hommes, référentiel à vocation universelle qui ouvre à la fraternité humaine, mais qui est aujourd’hui loin d’être partagé par le plus grand nombre des cultures.

Ce référentiel est universellement accessible à l’homme, principalement de trois manières qui ne s’excluent pas : par la raison et le savoir ; par l’expérience existentielle de la rencontre qui ouvre les cœurs et les intelligences ; par la religion qui relie les hommes entre eux par une transcendance commune. Cependant, toutes les religions ne poursuivent pas cette ambition. Ce que j’expose ici porte une marque chrétienne assez nette, qui a pris, dans sa forme moderne, le nom philosophique d’humanisme et l’appellation juridique de « droits de l’homme ».

Vers une sortie de l’histoire ?

Cette tension universelle de notre civilisation paraît atteindre aujourd’hui une forme de plafond de verre. Le tumulte de l’histoire n’est pas achevé et il se présente à nous comme presque indépassable. Il se trouve que les conflits de civilisations, les guerres entre cultures, les appétits de conquête et de domination continuent de constituer des facteurs structurants de l’histoire.

Cette histoire percute à la fois la modernité sécularisée et la modernité du christianisme contemporain, lesquelles cherchent à privilégier une praxis humanitaire et non-violente de l’histoire. Ces deux modernités, qui parfois se défient, ont partie liée : le christianisme est la source de l’humanisme moderne ; et l’humanisme moderne a exercé une influence conséquente sur la réforme contemporaine du christianisme.

Je crois que leurs destins sont liés plus que jamais aujourd’hui ; et que c’est peut-être ici que se scelle le destin de notre civilisation. Comment notre civilisation pourrait-elle encore porter dans l’histoire l’équivalence en nature et en dignité de tous les hommes si elle opère en quelque sorte une « sortie de l’histoire », à laquelle conduit, semble-t-il, cet universalisme « zombie » – utopique, faible et irénique – qui nous caractérise et nous enferme dans une posture incantatoire inopérante ?

Si notre civilisation entend percer l’actuel plafond de verre de l’universalisme et continuer à faire rayonner l’idée même d’universalité et de fraternité humaine, elle doit peut-être repenser à nouveaux frais sa présence, sa puissance, sa force et son prestige dans l’histoire de notre temps. Sauf à admettre que, comme l’affirme catégoriquement Michel Onfray, elle est au bout de son chemin. C’est à réfléchir ; et à débattre.

Guillaume de Prémare

Chronique Radio Espérance du 21 avril 2017

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