Qu’est-ce qui compte le plus aujourd’hui dans un discours ? Le fond ou la forme ? La lettre ou l’esprit ? Sur le principe, cette opposition est factice, ou devrait l’être : un discours devrait être indissociablement fond et forme, lettre et esprit, comme la personne humaine est chair et âme.

Cette grille de lecture classique n’est plus vraiment valide. Ce qui compte le plus désormais, dans un discours, c’est sa langue, son vocabulaire. Ce sont eux qui ont la charge, non de convaincre, mais de produire un impact psychologique sur les segments de masses. En effet, quand des bases civilisationnelles ne font plus un sens commun, chaque segment de masse parle sa langue du monde, chaque compréhension du monde est marquée par un vocabulaire. Ainsi le vocabulaire n’est-il plus un « commun », mais un « marqueur » pour un segment. Les communicants appellent cela « éléments de langage ».

Parlez à chacun sa langue, il vous baisera la main. Bien entendu, le baiser demeure prudent. Je lis ainsi que le discours de Macron aux Bernardins est excellent, mais que tout cela se jugera sur les actes. C’est peut-être une fausse perspective, une manière de croire que l’ancien monde est encore
vivant. La réalité du nouveau monde est en effet différente : le discours ne précède pas les actes, il enrobe des actes déjà accomplis qui s’amplifient par inertie, sans qu’ils n’aient fait l’objet d’une authentique délibération commune. Le nouveau monde avance sans avoir besoin de demander son avis à quiconque.
Ce nouveau monde est un « monde unique », sans mesure ni limites, qui dissout peu à peu toutes les réalités culturelles et sociales dans le grand tout du Marché global. C’est désormais le Marché qui délibère sur le bien et le mal, comme le souligne Mathieu Detchessahar, sans avoir besoin de dogmes ni de Credo définitifs.

Un concordat humanitaire

Ce que l’on nomme « pensée unique » n’est pas tant une injonction répressive de penser de telle ou telle manière – ce serait illusoire –, c’est la pensée d’un « monde unique », c’est l’unité de pensée du monde. Comme l’anticipait Augustin Cochin, « pour assurer l’unité de pensée sans dogme ni credo, la règle est de ne jamais aborder le sujet qu’au nom d’une décision déjà prise ».

Dire que la décision est déjà prise, c’est constater que des pratiques existent et que l’hyper-plasticité éthique a déjà été décrétée. La pratique, donc essentiellement le Marché, a déjà délibéré, il ne reste qu’à en prendre acte. Ce « monde nouveau » porte toutefois un certain chaos, il ne s’impose pas sans douleurs ni résistances. Ce monde est dur, il lui faut un baume d’humanité. Pour le bloggeur Phylloscopus, par ailleurs rédacteur pour la revue Limite, c’est « l’offre d’emploi » que Macron fait à l’Eglise : apporter dans ce nouveau monde un « humanisme réaliste », être en quelque sorte « un Chief humanisation Officer dans la start-up France ». « Faites ce que vous savez faire, vous avez un très beau CV humanitaire », résume ironiquement l’auteur.
C’est ainsi qu’Emmanuel Macron propose en quelque sorte un nouveau concordat symbolique qui vise à insérer l’Eglise et les catholiques dans ce que Jean Claude Michéa nomme « l’empire du moindre mal ».
Mais il est peu probable que le catholicisme se laisse dissoudre dans la nouvelle religion humanitaire du monde nouveau.

Guillaume de Prémare
Chronique Radio Espérance du 13 avril 2018.

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