[Suite de la réflexion sur « l’Eglise face au défi de l’identité »]

A propos de l’affaire de Ploërmel, Jean-Pierre Denis a publié dans La Vie un éditorial nuancé. Commentant l’usage massif sur les réseaux sociaux du mot-clé (ou mot-dièse) #MontreTaCroix ; il concluait ainsi son propos : « A ceux qui nous disent « Montre ta croix », on répondra donc « Témoigne de ta foi ». » Cette proposition sonne juste : dans l’articulation entre foi et culture, la foi est première.

Cependant, que signifie le « Témoigne de ta foi » pour celui qui montre sa croix sans avoir la foi ? Cela signifie-t-il qu’il préempte ce qui ne lui appartient pas, risquant de dénaturer le religieux en introduisant l’impureté dans ce qui est supposément fait pour être pur des conditionnements sociaux et culturels ?

Il y a ici un écueil possible : le sentiment de propriété sur la foi et les choses sacrées. Dans une société dont l’histoire, la culture et les mœurs ont été en grande partie forgées par le christianisme, le christianisme dépasse la frontière de l’Eglise comme institution et communauté de foi. Il est devenu en quelque sorte un bien public, qui exprime une forme de sacré au-delà de la foi.

Il y a certes une forme de dépossession dont je conçois qu’elle soit désagréable ; il y a un renoncement à la toute-maîtrise du fait religieux par le religieux lui-même. Cela ne signifie certainement pas que le religieux n’ait rien à dire sur le fait culturel qu’il produit, ou encore qu’il n’ait aucune influence à exercer, mais cela signifie que le religieux est contraint, de facto, à renoncer à une illusoire toute-puissance sur le sacré dont il est la source.

On observe en effet parfois, dans le fait religieux, un travers qui tend lui-même à dénaturer le religieux : une recherche excessive de la pureté qui conduit à mettre en œuvre une garde jalouse des frontières de la communauté, afin que l’impureté et l’erreur n’y pénètrent pas. Il y a les purs et les impurs, ceux avec qui l’on peut partager la table et ceux qui sont en quelque sorte des intouchables.

Or, il existe, avec l’incarnation, un génie spécifique du christianisme : ce n’est pas l’impur qui vient salir Dieu, mais Dieu qui vient se mêler à l’impur en saisissant le monde de ses mains de chair. La purification est ainsi l’œuvre de Dieu qui vient sauver les hommes et non l’œuvre des hommes qui croient sauver Dieu en gardant jalousement le sanctuaire à l’abri de toute altération.

Un pagano-christianisme

J’insiste sur cette question de la pureté religieuse parce que mon hypothèse est que nous serons probablement de plus en plus confrontés, à l’avenir, au défi d’une forme postmoderne de paganisme. En effet, le vide spirituel du paradigme postmoderne – qui veut qu’il n’y ait pas d’ordre des choses – engendre un retour puissant et désordonné d’un certain ordre des choses où le religieux, de nouveau, est de plain-pied dans l’Histoire.

Cet ordre des choses, dans sa spontanéité anthropologique, n’est pas sans lien avec un certain paganisme des profondeurs, stade grégaire du religieux exprimant un certain fétichisme sacré du symbolique. Et le voici qui ressurgit dans une mémoire collective chrétienne, laissant apparaître peu à peu une forme de pagano-christianisme indexé sur les angoisses existentielles et identitaires de notre temps. Cela n’est certainement pas à mépriser, ou alors faudrait-il mépriser la condition humaine.

C’est un défi parce que ce mouvement de l’Histoire pourrait effrayer les chrétiens au point de vouloir fermer à double-tour les frontières de la communauté plutôt que de christianiser cet ordre des choses.

Guillaume de Prémare

Chronique Radio Espérance du 24 novembre 2017

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