Les paroles sont du vent ; seuls comptent les actes. L’idée est bien connue ; et il faut reconnaître que l’expérience lui confère quelque crédit. Cependant, faut-il opposer si drastiquement la parole et l’acte ?

Agir, c’est produire un effet sur le réel, ou tout au moins essayer. Peut-être obtiendrai-je cet effet ou peut-être un effet différent de celui attendu. L’acte emporte des conséquences. Ce constat fonde la nécessité éthique de l’acte, lequel ne peut être dissocié sans préjudice du coupe liberté-responsabilité.

Prendre la parole dans l’espace social, c’est déjà agir en vue d’une transformation. Cependant, la parole suffit rarement. Ou alors faut-il se référer à cette parole performative qui produit ce qu’elle énonce. Quand Dieu dit « Que la lumière soit ! », la lumière fut en effet. Il ne faut pas dénier totalement à l’homme cette capacité créatrice du verbe. Mais l’homme n’est pas Dieu.

Quoiqu’il en soit, l’expérience enseigne que la parole peut produire un effet sur le monde. La parole prononcée en vue d’une transformation est un acte initial qui engage celui qui la délivre. La parole est un acte social : vivre et construire dans la Cité passe par la médiation de la parole. Comme acte humain, l’éthique de la parole se fonde donc aussi sur le couple liberté-responsabilité.

« Celui qui ne peut pas vivre en société, ou qui n’a besoin de rien parce qu’il se suffit à lui-même, ne fait point partie de l’Etat ; c’est une brute ou un dieu. », écrit Aristote dans L’éthique à Nicomaque. On entend parfois les propos suivants : « Je suis franc, je dis toujours ce que je pense, je ne suis pas hypocrite ». Derrière cette posture supposée valorisante, il y a bien souvent l’idée de justifier une parole brutale, sans filtre ni mesure ; ce qui est une manière de se suffire à soi-même.

Or, la parole mérite un discernement entre ce que je dois dire, la manière dont je dois le dire, la ou les personnes à qui je dois le dire ; et parfois ce que je dois taire. Nous touchons ici un discernement nécessaire à toute vie sociale. Celui qui le récuse ne peut vivre de bonne manière en société parce que ses amitiés sont rares.

Gagner l’amitié

La délibération publique, dont l’instrument majeur est la parole, ne devrait pas être le fruit d’un rapport de force mais de la recherche commune d’un « bien ». Sous cet aspect, la parole a besoin, pour produire un effet bénéfique, de gagner déjà l’amitié de l’autre. Celui qui ne sait pas gagner l’amitié de son interlocuteur – même s’il s’agit d’un contradicteur – ne sait pas vraiment vivre en société. Il n’y a pas de civisme sans civilité.

Quelle est la tendance de notre temps, dans le débat public et sur les réseaux sociaux ? L’arrogance, le mépris, le jugement, l’étiquetage, la certitude écrasante, la sentence définitive, l’impératif catégorique moral : les brutes sont de sortie et se prennent pour des dieux. Or, la parole a tout autant besoin de nuance et de mesure que de force et de conviction.

Certes, le désaccord et le conflit sont aussi des réalités de la vie sociale. C’est pourquoi il n’y a pas de société possible sans modes de régulation du désaccord et du conflit. Et là encore, c’est bien souvent la parole qui opère.

Guillaume de Prémare

Chronique Radio Espérance du 26 janvier 2018

Photo : Démosthène, philosophe et homme d’Etat grec était un grand orateur antique. Il est notamment connu pour ses problèmes d’élocution.

 

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