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Dossier

Principes d’action : de la théorie à la pratique

Date de mise en ligne : 18 août 2005
Date de publication : août 2004
L’étape de la réflexion est incontournable. Agir suppose pourtant de dépasser cette étape qui aura préalablement permis de déterminer les principes sur lesquels on va bâtir et développer cette action. L’occasion de faire le point sur quelques notions pas toujours bien comprises. L’enjeu est de taille : éviter de se laisser enfermer dans une dialectique stérile, sur la tolérance par exemple, c’est préserver la liberté et l’énergie nécessaires à l’action. Extrait du Permanences n°413-414

Agir suppose d’être capable de juger correctement de ce qu’il faut rechercher et de ce qu’il faut éviter. Ce discernement correspond à la vertu cardinale de prudence, la prudence apparaissant alors comme la science de l’action.

La note doctrinale du Cardinal Ratzinger sur l’engagement et le comportement des catholiques dans la vie politique explique tout l’intérêt de l’usage de la vertu de prudence en cette matière : "Le caractère contingent de certains choix sociaux, le fait que souvent diverses stratégies sont possibles pour réaliser ou garantir une même valeur fondamentale, la possibilité d’interpréter de manière différente certains principes qui sont à la base de la théorie politique, et aussi la complexité technique d’une bonne partie des problèmes politiques ; tout cela explique le fait qu’il puisse y avoir généralement une pluralité de partis à l’intérieur desquels les catholiques peuvent choisir de militer (...). Ce constat évident ne peut cependant pas être confondu avec un pluralisme indéterminé dans le choix des principes moraux et des valeurs fonda-mentales auxquels on se réfère. La légitime pluralité des options temporelles garde intacte la matrice dont provient l’engage-ment des catholiques dans la politique, et celle-ci renvoie directement à la doctrine morale et sociale chrétienne".

La prudence, qui exige un sens aigu du réel, doit être éclairée par une sagesse qui ne se limite pas aux enseignements de la seule raison, enrichie d’une ferme con-fiance en la Providence et rayon-nante d’une charité intrépide.

Action commune entre croyants et incroyants

Il ne peut y avoir de véritable unité hors de la doctrine, mais lorsque le monde est effectivement divisé de pensée, il faut envisager des "compromis pratiques" sans "compromission doctrinale". Croire qu’une collaboration politique, donc ordonnée à un but temporel et pratique, sur un projet déterminé, suppose un minimum d’entente théorique et philosophique entre les collaborateurs, est une erreur.

Ayons le souci d’être des "rassembleurs". Saint Pie X appelait tous les citoyens, "tous, tant qu’ils sont, et les catholiques et ceux qui ont au cœur le simple amour du juste et de l’honnête", à travailler pour le bien commun et la prospérité de la patrie. Et Léon XIII écrivait à Mgr Fava : "Tout en se tenant ferme dans l’affirmation des dogmes et pur de tout compromis avec l’erreur, il est de la prudence chrétienne de ne pas repousser, disons mieux, de savoir se concilier, dans la poursuite du bien, soit individuel, soit surtout social, le concours de tous les hommes honnêtes" [1]. Mais n’oublions pas que, si l’on doit distinguer temporel et surnaturel, il n’est pas possible de les séparer.

Dans cette recherche d’une action commune avec des incroyants, ne faut-il pas commencer par le simple langage de la nature ?

Telle est la question que pose Henri Rambaud : faut-il brandir l’Evangile pour affirmer nos convictions ou bien doit-on les fonder sur des arguments d’ordre rationnel faisant appel au droit naturel ? Il penche plutôt de ce dernier côté dans la mesure où les chances de succès sont plus grandes.

Pie XII exigeait, en ce qui concerne le gouvernement de la cité, d’aller "jusqu’à la reconnaissance expresse des droits de Dieu et de sa loi, tout au moins du droit naturel". Marcel Clément précise que, si l’on doit se limiter au simple langage de la nature, on ne doit cependant pas tenter de "déguiser le droit naturel en loi physique sans rapport avec la morale, mais le présenter au contraire dans sa réalité d’exigence morale tant dans le domaine conjugal, familial que politique ou économique".

Enfin, au niveau minimum de l’union, celui auquel correspond une action limitée, il est diverses manières de juger de la valeur de l’accord conclu en vue d’un résultat déterminé. L’exemple donné par le R.P. Descoqs les fait clairement saisir :

"Supposons deux groupes d’hommes, croyants et incroyants, s’entendant pour transporter de lourds madriers sur le parvis de Notre-Dame. Le premier groupe a l’intention de dresser avec ceux-ci un échafaudage pour la réparation du sanctuaire ; le second médite d’élever un bûcher qui préparera la destruction de l’église. Les deux groupes sont pourtant d’accord sur le résultat immédiat, qui est de transporter des madriers auprès de la cathédrale. Mais intentions et buts des uns et des autres sont contradictoires. Leur "connubium" est simplement immoral ; il faut le condamner sans réserves.

Supposons, au contraire, que ces deux mêmes groupes s’entendent pour le transport de madriers dans le but commun de contribuer à la réparation de l’église. Le premier, il est vrai, par pur esprit de foi, pour rendre hommage à Dieu, tandis que le second veut seulement sauvegarder une merveille artistique, un legs de la vieille France... Pour être moins élevée, cette seconde intention n’est à aucun titre immorale ; dès lors, on ne voit pas où serait l’injustice ni l’immoralité de la collaboration de ces deux groupes en vue d’un même résultat concret à obtenir, qui est le transport de madriers sur la place Notre-Dame, puisque l’un et l’autre se proposent de coopérer à une même œuvre bonne...

Ainsi, un croyant et un incroyant peuvent étudier les conditions de prospérité d’un État ; ils constateront l’un et l’autre la nécessité d’assurer à la famille le plus vaste développement et, pour cela, d’écarter ]es causes qui compromettent sa stabilité, sa fécondité, telles : l’union libre, l’absence de lien religieux... L’un et l’autre constatent le même fait matériel, la même vérité objective ; ils sont d’accord sur un point. Ainsi M. Barrès pouvait défendre nos églises menacées de destruction par des municipalités sectaires au nom de la seule tradition nationale. Les catholiques qui le suivaient dans sa campagne s’inspiraient de motifs différents. Étaient-ils moins d’accord sur le fait ?" [2].

On pourrait facilement multiplier les exemples d’action avec tel maire, tel conseiller général, sur le terrain même de la politique religieuse (aide aux écoles chrétiennes...), où il peut ne pas être nécessaire de leur demander s’ils agissent par esprit de foi, goût de la justice ou de la liberté ou tout simplement pour mériter nos suffrages. Mais, si c’est accidentellement qu’ils témoignent au catholicisme cette bienveillance, notre entente restera momentanée.

En résumé, pour s’accorder sur une action commune, en vue d’un résultat déterminé :
-  d’une part, il est exclu de consentir au moindre compromis doctrinal et, au besoin, pour éviter toute confusion, tout risque de syncrétisme, les références doi-vent être clairement explicitées ;
-  d’autre part, si un accord minimum sur des principes n’est pas nécessaire, encore faut-il qu’il y ait compatibilité entre les motivations ou finalités des contractants.

Tolérance

"Tolérance, le mot est ambigu et très apprécié par l’esprit du temps. Qui oserait se déclarer contre la tolérance ? Il n’y aurait rien à redire, écrit un professeur de droit à la faculté de Rennes, Philippe Béneton, si 1’idée contemporaine de tolérance n’était pas en fait une idée dévoyée (...) Aujourd’hui la tolérance tend à se confondre avec un relativisme qui dévalue les idées mêmes du Vrai, du Beau, du Bien. La Vérité devient chose relative, elle se démultiplie, se dissout dans la multiplicité des opinions subjectives. Cette version de la tolérance est le signe d’une société fatiguée et stérile qui renonce à batailler pour le Vrai et le Bien et finalement s’accommode de la corruption".

Il y a, dans cette tolérance, une tendance au nihilisme qui conduit paradoxalement à la loi de la jungle. Cette tolérance apparaît alors comme une arme aux mains de minorités intellectuelles pour imposer le silence à ceux qui pensent autrement.

Dans le domaine de la sexualité, cette pseudo-tolérance exige que les homosexuels puissent faire du prosélytisme mais interdit de parler de l’homosexualité comme d’une maladie ou d’une perversion. Au nom de la tolérance, on interdit aussi de poser tout jugement de valeur sur l’avortement ou la contraception. La tolérance est une machine de guerre qui se cache derrière l’écran de fumée que constitue le soi-disant respect des idées des autres. Mais une idée n’a pas à être respectable, pas plus qu’elle ne doit être jugée généreuse. Ce sont des qualificatifs qui ne conviennent pas aux idées ; une idée est vraie ou fausse. En fait, on tend à identifier l’idée à celui qui la professe et non à l’objet qu’elle exprime.

Tolérer, c’est supporter une situation que l’on identifie comme mauvaise ; c’est "faire avec" pour obtenir un plus grand bien, auquel on ne peut parvenir autrement, soit que le mal soit inévitable pour un temps, soit qu’on ne puisse l’éliminer sans injustice pour les personnes ou sans un grave danger pour la société. Si demain nous avions le gouvernement de notre choix, devrait-il immédiatement abolir la loi sur le divorce ? Il placerait nombre de personnes devant un vide juridique, laissant dans une situation précaire nombre de femmes et d’enfants qui n’en continueraient pas moins à être abandonnés parce qu’hélas certaines habitudes ont été largement prises dans notre société. Tolérer, c’est "faire avec", parce qu’une recherche immédiate et intempestive du bien pourrait compromettre les chances futures de son obtention.

Dans l’encyclique Libertas, Léon XIII explicite et justifie ce "faire avec" et définit ainsi la tolérance : "L’Eglise tient compte du poids accablant de l’infirmité des hommes et n’ignore pas le mouvement qui entraîne à notre époque les esprits et les choses. Pour ces motifs, tout en n’accordant de droits qu’à ce qui est vrai et honnête elle ne s’oppose pas cependant à la tolérance dont la puissance publique croit pouvoir user à l’égard de certaines choses contraires à la vérité et à la justice en vue d’un mal plus grand à éviter ou d’un bien plus grand à obtenir ou à conserver".

La tolérance n’est donc justifiée que pour promouvoir, servir ou conserver un plus grand bien ou pour éviter un plus grand mal. Il n’y a là aucune reconnaissance d’un droit à l’erreur ou droit à la différence. Les principes doivent rester saufs, c’est-à-dire que l’on ne justifie pas le mal toléré, qui reste un mal. En tolérant la loi sur le divorce (dans l’exemple pris plus haut), il n’est pas question de flatter ce vice de la société.

La tolérance exige que, parallèlement, tous les moyens efficaces soient mis en œuvre pour parvenir à ce bien ; elle n’est pas une attitude de conformisme. La notion de délai est toujours essentielle quand on parle de tolérance, délai qui doit être utilisé pour redresser la situation tolérée par tous les moyens disponibles.

Quand Jean-Paul Il affirme que la dissuasion par armes nucléaires est permise dans les circonstances actuelles, il souligne que cela n’est concevable que si le délai de non-guerre ainsi obtenu est mis à profit pour réaliser les conditions d’une vraie paix.

Dans son discours du 6 décembre 1953 aux juristes catholiques, Pie XII énumère les deux principes qui permettent de trouver, dans les cas concrets, la réponse à la question posée à l’égard d’une formule de tolérance religieuse et morale :
-  premièrement, ce qui ne répond pas à la vérité et à la morale n’a objectivement aucun droit à l’existence, ni à la propagande, ni à l’action ;
-  deuxièmement, le fait de ne pas l’empêcher par le moyen des lois de l’Etat et de dispositions coercitives peut néanmoins se justifier dans l’intérêt d’un bien supérieur et plus vaste qui est le bien commun.

Le moindre mal

L’adage "entre deux maux, il faut choisir le moindre", est communément reçu, mais il donne lieu aux interprétations les plus erronées.

Le principe du moindre mal a été évoqué par Pie XII, dans un discours aux juristes catholiques italiens (6 décembre 1953) ; il a été repris et surtout explicité par Paul VI dans Humanae Vitae (14) puis par Jean-Paul II dans Veritatis Splendor (80) : "En vérité, s’il est parfois licite de tolérer un moindre mal afin d’éviter un mal plus grand ou de promouvoir un bien plus grand, il n’est pas permis, même pour de très graves raisons, de faire le mal afin qu’il en résulte un bien (Rm, 3-8), c’est-à-dire de prendre comme objet d’un acte positif de volonté ce qui est intrinsèquement un désordre et, par conséquent, une chose indigne de la personne humaine, même avec l’intention de sauvegarder ou de promouvoir des biens individuels, familiaux ou sociaux".

Ce texte est précis ; il faut différencier le fait de tolérer un moindre mal (commis par autrui) et le fait de l’accomplir soi-même. Nous avons défini les conditions de licité de la tolérance, mais il est clair qu’accomplir soi même un mal, fut-il moindre, n’est jamais permis. Il n’est même jamais permis de pécher soi-même, même véniellement, pour empêcher un péché mortel d’autrui. Ce que saint Thomas justifie en disant : "L’homme doit s’aimer soi-même de charité plus que son prochain".

Le principe du moindre mal n’est pas applicable dans le cas dit de perplexité, c’est-à-dire lorsqu’un homme s’estime contraint de choisir pour lui-même entre deux fautes. Le principe est alors : entre deux maux, il ne faut en choisir aucun. Les moralistes ont d’ailleurs tendance à penser que le cas de perplexité semble ne pas exister car il reste, en général, une troisième solution, celle de l’abstention.

Prenons l’exemple de la contraception. La non application du principe du moindre mal a été clairement exposée par Paul VI : "On ne peut invoquer comme raisons valables, pour justifier des actes conjugaux rendus intentionnellement inféconds, le moindre mal ou le fait que ces actes constitueraient un tout avec les actes féconds qui ont précédé ou qui suivront et dont ils partageraient l’unique et identique bonté morale (...). C’est une erreur de penser qu’un acte conjugal rendu volontairement infécond et, par conséquent, intrinsèquement déshonnête puisse être rendu honnête par l’ensemble d’une vie conjugale". Je ne parle pas ici de l’argumentation selon laquelle la contraception se justifierait comme un moindre mal capable de réduire le nombre des avortements. Cet argument est mauvais, non seulement parce qu’il serait une mauvaise application du principe du moindre mal, mais parce qu’il est faux.

L’exemple de l’emploi du préservatif en cas de sida est tout aussi significatif. Sur le plan médical, le conseil laisse perplexe et il y a une indéniable tromperie à laisser croire à l’efficacité du procédé. Sur le plan moral, l’acte de conseiller le préservatif, publiquement et de façon générale, au titre du moindre mal, comporte une erreur de logique : il n’y a pas d’alternative, puisqu’il demeure une troisième voie, qui est l’abstention. C’est une coopération formelle au mal, le conseil n’est pas admissible [3].

Est voisin du moindre mal, le cas où un parlementaire voterait en faveur d’une loi restrictive sur l’avortement, mais qui ne l’abolit pas pour autant. Jean-Paul II justifie cette attitude dans Evangelium Vitae (73).

En conclusion sur le moindre mal, retenons cette remarque d’un article de l’Osservatore romano : "Cette théorie, du moins dans son expression la plus fréquente, est très discutable, et surtout elle ne permet pas de construire une bonne argumentation".

L’objection de conscience

Ce thème, comme les précédents, mériterait un exposé complet. Nous ne retiendrons ici que l’essentiel.

"La conscience est le sanctuaire de l’homme ; le jugement de la conscience est impératif. Il faut toujours faire ce que dicte la conscience, mais il faut préciser que la dignité de la personne implique et exige la rectitude de la conscience. La conscience a des droits parce qu’elle a des devoirs", écrivait, avec force, le cardinal Newman.

Initialement, le domaine concerné était essentiellement le métier des armes ; on a même défini dans ce cadre un statut d’objecteur de conscience. Puis se sont élaborées certaines règles pour le journalisme. Aujourd’hui, les problèmes liés au respect de la vie ont conduit à introduire dans la législation une "clause de conscience". C’est le cas pour l’avortement, mais c’est aussi le cas pour la stérilisation à but contraceptif. C’est une démarche qui peut toucher demain l’euthanasie (elle apparaît dans toutes les propositions de lois sur ce sujet). Des juristes et des parlementaires se penchent actuellement sur cette question de l’objection de conscience car ils pensent qu’en raison des orientations prises en bioéthique (on peut notamment penser à l’emploi de cellules souches embryonnaires) elle peut concerner tout patient. Remarquez que le remboursement par l’impôt de l’avortement avait conduit certains à juger que tous les contribuables devraient exercer ce droit fondamental. Il est évident que, plus une législation s’écarte du droit naturel, plus s’étend le domaine de l’objection de conscience.

Nous ne pouvons entrer dans le détail de chacun de ces domaines. Nous rappellerons quelques exigences très générales. L’objection de conscience ne peut être évidemment le fruit d’un caprice personnel. Interviennent le caractère certain ou incertain de la gravité de l’acte, le degré d’information de la conscience, mais aussi la référence au bien commun temporel de la cité, puisque c’est au nom de ce bien commun et en référence à ce bien que s’exerce l’autorité et donc qu’est due l’obéissance. Il faut que l’acte à accomplir ou l’attitude à prendre soient imposés à celui qui refuse. Le député qui vote contre une mauvaise loi ne pratique pas l’objection de conscience. De même, on n’exerce pas l’objection de conscience par solidarité. Certains ont organisé des manifestations contre des mesures qu’ils estimaient injustes à propos de l’immigration, en encourageant à la désobéissance civile : on sort là du cadre de l’objection de conscience. Enfin l’objection de conscience doit être un dernier recours. Il faut avoir usé de toutes les voies de droit et de tous les moyens qui permettent de ne pas être acculé au "non possumus". L’objection de conscience ne saurait être une provocation.

Le Catéchisme de l’Eglise Catholique précise : "L’autorité ne s’exerce légitimement que si elle recherche le bien commun du groupe considéré et si, pour l’atteindre, elle emploie des moyens licites. S’il arrive aux dirigeants d’édicter des lois injustes ou de prendre des mesures contraires à l’ordre moral, ces dispositions ne sauraient obliger les consciences. En pareil cas, l’autorité cesse d’être elle-même et dégénère en oppression" (n°1903). Et, au n°2242, le même Catéchisme évoque dans de tels cas le refus d’obéissance.

Dans Evangelium Vitae, Jean-Paul II consacre plusieurs paragraphes à l’objection de conscience. Au n° 74 : "Les chrétiens, de même que tous les hommes de bonne volonté, sont appelés en vertu d’un grave devoir de conscience à ne pas apporter leur collaboration formelle aux pratiques qui, bien qu’admises par la législation civile, sont en opposition avec la loi de Dieu. En effet, du point de vue moral, il n’est jamais licite de coopérer formellement au mal (...). Refuser de participer à la perpétration d’une injustice est non seulement un devoir moral mais aussi un droit humain élémentaire, droit essentiel qui devrait être prévu et protégé par la loi civile elle-même".

La coopération est l’aide ou la participation qu’une personne apporte à l’exécution d’une action décidée librement par une autre personne. On distingue plusieurs types de participation : formelle, matérielle directe ou indirecte, proche ou lointaine. La définition qu’en donne Jean-Paul II dans le cadre de l’avortement peut être étendue aux autres cas : la coopération interdite est celle qui a lieu "lorsque l’action accomplie, ou bien de par sa nature, ou bien de par la qualification qu’elle prend dans un contexte concret, se caractérise comme une participation directe à un acte contre la vie humaine innocente ou comme l’assentiment donné à l’intention immorale de l’agent principal" (Evangelium Vitae, 74).

En conclusion, retenons ce qu’expliquait le Père Garrigues aux auditeurs de la Fondation de service politique en 1995 : "Il s’agit de trouver la manière d’aborder le réel politique avec compétence pour pouvoir avancer des propositions prudentielles qui peuvent convaincre une majorité responsable. Celles-ci ne seront pas purement et simplement l’application more geometrico (purement géométrique) de la loi morale et de la loi religieuse à une société aussi sécularisée que la nôtre. On ne peut procéder que par approches successives, en commençant au moins par poser les problèmes tels qu’ils sont dans la réalité (...) Nous devons moralement à la société française de l’aider à sortir des vapeurs du chloroforme idéologique, sans pour autant lui injecter des amphétamines qui lui donneraient des hallucinations contraires. C’est là la grande politique classique. Il faut appréhender le réel, savoir selon quelles possibilités on veut le transformer et avec qui on veut le faire".

Evoquant la tension permanente entre doctrine et application de la doctrine, il note : "Dans le domaine politique qui est le nôtre, il faut préserver la confiance entre ceux qui auront le rôle prophétique de dénoncer un certain nombre de choses moralement inadmissibles et ceux qui, dans les institutions politiques essaient de faire progresser graduellement le meilleur possible". Ajoutons qu’il appartient souvent au prophète d’être lui-même acteur !

[1] Lettre du 2 juin 1892, cité par Jean Ousset, Pour qu’Il règne, P. 381.

[2] P. Descoqs, s.j. 1877-1946, cité par le marquis de Roux et repris dans Pour qu’Il règne, p. 378.

[3] Pour plus de détails sur cette question difficile, se reporter à une étude de Mgr Caffara publiée à l’occasion de la conférence internationale organisée par le Conseil Pontifical des Services de la Santé, en novembre 1989.