C’était il y a vingt ans. J’avais mon tee-shirt vert de volontaire et mon canotier sur la tête. C’était fin août et Paris nous appartenait. Personne n’avait prévu que nous serions si nombreux. Il a fallu, en urgence, trouver des hébergements et faire de la place.

Les Parisiens avaient déserté leur ville pour échapper aux 250 000 jeunes pèlerins attendus. Les spécialistes du fait religieux estimaient que la jeunesse catholique pratiquante ne représentait que 2% de sa génération. Une Eglise moribonde invitée par un pape fatigué, l’évènement ne devait pas faire la une des journaux. Monseigneur Lustiger, archevêque de Paris, avait fait un pari fou, presque insensé.

Certes, les jeunes Italiens et Polonais feraient le déplacement… mais l’invitation du Pape Jean-Paul II ne mobiliserait pas les foules.

Car rien ne laissait imaginer qu’un vieillard, condamnant le préservatif à l’heure du sida, rassemblerait autour de lui 1,2 millions de pèlerins. C’était méconnaître la force de l’Esprit-Saint, c’était surtout méconnaître le génie de Jean-Paul II.

Les rues de Paris se sont remplies d’une foule souriante, heureuse de vivre, avide de partager sa joie de vivre dans le Christ. Les Parisiens n’en sont pas revenus, leur ville vivait au rythme du Festival de la Jeunesse, des veillées, des messes, des chants dans le métro, leur ville respirait le bonheur… Ceux qui n’avaient pu s’échapper se sont laisser emporter par cette ambiance. Le chauffeur du métro souhaitait une bonne journée dans toutes les langues, l’enthousiasme de la jeunesse était contagieux. Paris, en cette fin de mois d’août, avait changé de visage.

La France découvrait qu’être catholique ce n’était pas appartenir à un groupuscule ringard et moraliste. Le jeune catholique n’était plus celui qui ne « couche pas avant le mariage », il était devenu celui qui avait en lui quelque chose, une force et une joie mystérieuse fréquentant des églises ouvertes sur le monde. L’Eglise de France, l’Eglise universelle s’était retrouvée à la une de la presse avec en première de couverture le visage radieux d’une jeunesse en prise avec la modernité mais enracinée dans la foi, une foi vivante.

Saint Jean-Paul II n’en était pas à son coup d’essai, Paris était la 6ème édition de ce rassemblement de la jeunesse du monde entier et ces précédents voyages en France avaient déjà fait tressaillir notre église gallicane. « France, fille aînée de l’Eglise, qu’as-tu fait des promesses de ton baptême ? » Le Saint Père avait su nous rappeler la place particulière que notre pays a dans l’Eglise et la responsabilité immense qu’elle lui confère. Quelques années après, « N’ayez pas peur », invitation à sortir de nos chapelles, invitation à assumer cette foi qui nous est transmise. Aujourd’hui, quand je regarde la force qu’a été le mouvement social de 2013 et toutes les initiatives qui en sont nées, je ne peux que penser que le Saint-Père avait semé.

Souvent j’aime à dire, sur un ton provoquant, qu’il existe une fracture entre la génération « Concile Vatican II mal digéré » et la génération Jean-Paul II « N’ayez pas peur ! ». Saint Jean-Paul II a su nous rappeler que si nous étions les levains dans la pâte, que si nous étions dans le monde nous n’étions pas du monde. Il a fait de nous une génération qui n’a plus honte d’être catholique car consciente de ce qu’elle peut apporter au monde. Il a réveillé en nous le désir d’affirmer qui nous étions, d’affirmer l’Espérance de notre foi sans nous diluer dans la société, sans avoir à transiger avec ce que la Modernité a de mortifère. Il est impossible de citer tout l’héritage du saint pape mais nous savons tous ce que nous lui devons. Nous sommes les enfants de la chute du communisme, les enfants de la théologie du corps, les enfants de son dernier ouvrage Mémoire et identité… nous sommes la génération Jean-Paul II.

D’origine polonaise, Saint Jean-Paul II a fissuré le Rideau de Fer. Témoin de la violence mortifère et nihiliste des grandes idéologies, il a fermé l’histoire d’une Europe divisée en deux. Il a mis le point final à une époque mais écrit le prologue de la suivante. Il a levé une génération qui, de JMJ en JMJ, a appris à refuser la tiédeur et aujourd’hui voit ses propres enfants aller à leur tour à la rencontre de la jeunesse catholique du monde entier. Cracovie l’année dernière, Panama bientôt… Saint Jean-Paul II a levé une génération qui à son tour lève les suivantes.

Je suis de la génération Jean-Paul, j’ai vu, dans le brouillard de mon enfance, Lesch Walesa et le Père Popieluszko faire de leur foi le fondement de leur combat. J’ai entendu Saint Jean-Paul II me dire de ne pas avoir peur. A Rome, en 2000, il a eu cette vision prophétique : il a vu en nous les «sentinelles du matin» (cf. Is 21, 11-12).

« Au cours du siècle qui s’achève, des jeunes comme vous étaient appelés, dans d’immenses rassemblements, pour apprendre la haine, et ils étaient envoyés pour se battre les uns contre les autres. Les différents messianismes séculiers, qui ont tenté de se substituer à l’espérance chrétienne, se sont révélés ensuite de véritables enfers. Aujourd’hui, vous êtes venus ici pour affirmer que, dans le nouveau siècle, vous n’accepterez pas d’être des instruments de violence et de destruction; que vous défendrez la paix, en payant de votre personne si nécessaire. Vous ne vous résignerez pas à un monde où d’autres hommes meurent de faim, restent analphabètes ou manquent de travail. Vous défendrez la vie à tous les instants de son développement ici-bas, vous vous efforcerez de toute votre énergie de rendre cette terre toujours plus habitable pour tous. »

Oui ! Je ne me suis pas résignée !

Monseigneur Dubost avait dit aux volontaires en 1997, à Paris : «  Vous ne serez pas des anciens combattants. ». Il avait raison. La génération Jean-Paul II est une génération de nouveaux combattants, des combattants de l’Espérance.

Oui, je suis de cette génération Jean-Paul II et mes enfants à leur tour, iront aux JMJ et continueront à écrire l’histoire d’une jeunesse catholique qui ne se résignera jamais. L’Histoire, n’a peut-être pas commencé, il y a vingt ans, à Lonchamp, mais une chose est certaine, elle continue de s’écrire.

Enfin, j’dis ça ; j’dis rien !

Clotilde Brossollet

Chronique diffusée sur Radio Espérance le 7 septembre 2017.

Anthropologie et Politique à l’école de Saint Jean-Paul II

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