Entretien avec Guillaume de Prémare et Martin Steffens

Temps de lecture : 20 minutes

Guillaume de Prémare : Onfray a brisé un tabou avec son essai Décadence, puisqu’il était interdit de parler de décadence de notre civilisation. Malgré le côté sulfureux de sa thèse, il développe une philosophie de l’histoire qui est, sous certains aspects, assez classique : les civilisations sont mortelles, elles se déploient entre grandeur et décadence, il y a des cycles civilisationnels et le temps vient toujours où une civilisation dominante est supplantée par une autre domination. Sous cet angle, sa thèse de la décadence inéluctable de la civilisation judéo-chrétienne pourrait être considérée comme recevable. J’observe que si cette thèse a été brocardée, si ce qu’il dit du christianisme antique a été réfuté, notamment par Jean-Marie Salamito, sa philosophie de l’Histoire n’a pas reçu, à ma connaissance, de réfutation sérieuse, ou du moins fouillée. Comment appréhender cette thèse de la fin de la civilisation chrétienne ? Faut-il s’inscrire en faux contre Onfray et considérer, au contraire, que cette civilisation a encore son mot à dire dans l’Histoire et peut être sauvée ?

Martin Steffens : C’est vrai que l’on entend des catholiques parler de sauver cette civilisation. Cependant, s’agit-il encore d’une civilisation judéo-chrétienne ? Cela fait tout de même bien longtemps que nous ne puisons pas l’essentiel de notre nourriture d’homme dans cette civilisation. Et la civilisation moderne n’a pas inventé ce qu’elle a de meilleur (les notions de personne, de dignité, de liberté ont trouvé une formulation décisive au XIIIème siècle), mais tend au contraire à dilapider cet héritage qu’elle a reçu. Ce que nous propose cette civilisation, ce sont les moyens de supporter le désert dont elle œuvre à l’accroissement. Nous entrons dans une civilisation technico-stoïcienne, où des sagesses ataraxiques, inspirées du bouddhisme, se joignent aux moyens médicaux et médiatiques de surfer sur le réel sans se cogner à lui, de tomber sans rencontrer jamais le sol. C’est un peu ce que décrit Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley qui, dans sa préface de 1946, prophétisait une réalisation très prochaine de ce « brave nouveau monde » : « Dans quelques années sans doute, on vendra des permis de mariage comme on vend des permis de chiens, valables pour une période de douze mois, sans aucun règlement interdisant de changer de chien ou d’avoir plus d’un animal à la fois. A mesure que diminue la liberté économique et politique, la liberté sexuelle a tendance à s’accroître en compensation. Et le dictateur, à moins qu’il n’ait besoin de chair à canon et de familles pour coloniser les territoires vides ou conquis, fera bien d’encourager cette liberté-là » parce qu’elle est à même de « réconcilier ses sujets avec la servitude qui sera leur sort. ». Il n’empêche que l’homme est par nature, et non par accident, capax dei, capable du Dieu, c’est-à-dire blessé sur plus que lui-même. Comme le dit cette fois Dostoïevski dans les Carnets du sous-sol : vous aurez beau noyer l’homme sous le bonheur, rien que pour se prouver qu’il est libre, qu’il est fait pour autre chose, il finira par vous gâcher cette immense fête. La preuve : quand on explique à l’homme qu’il est fait pour s’éclater, en boîte de nuit ou dans des rencontres extraconjugales, il finit bien par s’éclater, mais sur un marché et en tuant des dizaines de personnes… Chassez le spirituel par la porte et en grandes pompes, il reviendra, monstrueux, par la fenêtre. Nombre de nos banlieues qui ont été construites, non pas autour de l’église comme nos villages, mais autour d’un supermarché, ont vu fleurir des mosquées proposant un islam dur. Preuve que l’homme ne se nourrit pas que de pain et que si ce n’est pas le Pain de vie qu’il mange, c’est autre chose… Ce qui offre ici le chant du cygne de la civilisation contemporaine, ce n’est donc pas la civilisation chrétienne, parce que le christianisme n’est plus aux commandes, et ce depuis longtemps.

Par ailleurs, un chrétien peut toujours parler de décadence pour faire un constat historique, mais le chrétien possède un autre mot qui me semble beaucoup plus intéressant : la kénose. Pour Nietzsche, et sans doute pour Onfray, qui est nietzschéen, Dieu sur la croix est une décadence de Dieu, un Dieu vaincu et faible comparé aux dieux païens qui sont forts, affirmatifs et violents. Pour un chrétien, la Croix n’indique pas une décadence mais une victoire sur la force : il faut être, comme Dieu, tout-puissant, pour être, comme Lui, libre de toute puissance, pour se vider (c’est le sens du mot grec de « kénose ») et consentir à être un bébé dans les bras de Marie, ou un homme humilié sur la Croix. Si l’on veut parler de décadence, encore faut-il savoir de quelle idée de grandeur nous parlons. Peut-être avons-nous ce que Simone Weil appelait, dans L’enracinement, une « fausse idée de grandeur ». Hitler croyait être grand quand il dominait l’Europe. Le christianisme offre une autre idée de grandeur, qui fait par exemple que le chant grégorien est puissant, non pas puissant comme du Wagner mais parce qu’il y a là des voix puissantes qui consentent à se renoncer, à ne pas occuper tout l’espace. Peut-être sommes-nous dans des temps de plus en plus kénotiques, des temps où l’exercice mondain du pouvoir, fondé sur le monopole de puissance, n’est plus possible. Des temps où tout, jusque l’Etat, l’ultime grande figure mythologique des Modernes, se révèle faible et passager. René Girard, qui était apocalyptique, disait que si sur la Croix toutes les principautés ont été clouées, tout pouvoir devient en quelque sorte illégitime et tout s’effondre en effet, comme un temps kénotique d’évidement. Et peut-être que l’Eglise, qui a eu son faste et sa splendeur, arrive à ce moment de l’Histoire où elle non plus ne jouit plus de cette grandeur mondaine. Mais en même temps, elle tient de toute façon sa grandeur d’ailleurs, puisqu’elle est le corps du Christ, lequel corps n’est un corps glorieux qu’en tant qu’il fut d’abord un corps nu, pauvre, blessé. En a-t-il jamais été autrement pour l’Eglise, qui n’était au pouvoir que pour interdire aux pouvoirs en place de se totaliser, de se clore sur eux-mêmes, de devenir totalitaires ? Depuis le Christ, depuis que toutes les puissances ont été avec lui crucifiées, nous sommes arrivés, non à la fin des temps, mais au temps de la fin. Depuis le Christ, on peut éventuellement dire avec Nietzsche que l’on est entré dans la décadence, on peut dire aussi que l’on est entré dans la vérité où toutes les fausses grandeurs sont démasquées. Alors, si nous voulons à tout prix sauver quelque chose de la civilisation, il faut bien réfléchir à la question : que voulons-nous vraiment sauver ?

GPAvant de revenir sur ce qu’il faudrait éventuellement sauver, je reviens sur votre vision d’un temps kénotique. Faudrait-il ainsi faire son deuil de la grandeur, de la splendeur et de l’influence sur le monde de l’Occident, telles que nous les avons vécues dans la Chrétienté, mais aussi avant avec la Grèce et Rome, et après avec la civilisation moderne ? Cette grandeur et cette tension universelle ne sont-elles pas des constantes de la civilisation occidentale, antique, chrétienne puis postchrétienne ?

MS – C’est vrai que cette grandeur est une réalité de notre histoire. Il fut un temps où rejoindre l’Eglise revenait à rejoindre le lieu où « les choses se passent », là où il y a du prestige pour l’esprit, les arts, la science, etc. Nous vivons un temps différent où entrer en Eglise revient de plus en plus à « tomber en humanité », rejoindre le lieu des hommes qui tombent mais n’ont pas honte de tomber. Nous avons ainsi à vivre quelque chose comme une chute, c’est un fait. Au fond, dans ce temps de décadence un peu globale, les chrétiens ont un lieu spécifique pour le vivre : tomber en Eglise et vivre avec le Christ qui, lui, pour nous, est tombé trois fois.

GPC’est tout un débat. Certains chrétiens disent qu’ils ne sont pas là pour « sauver la civilisation », un peu comme le christianisme n’a pas sauvé l’empire romain au moment de sa chute. C’est une manière de mettre en opposition le christianisme et la civilisation moderne, de dire que nous pouvons abandonner cette civilisation moderne en rase campagne parce qu’elle n’a rien de commun avec une Chrétienté, c’est-à-dire un espace civilisationnel géographiquement et historiquement identifiable où le christianisme imprègne la culture, les mœurs, les réalités sociales, etc. Et puisque nous ne pourrions plus nous lier autour d’un grand projet de civilisation, il ne nous resterait qu’à nous lier humblement dans l’humus de la condition humaine partagée. Cependant, il y a une objection à mon avis très sérieuse à cette vision. C’est l’idée que nous vivons encore en partie en Chrétienté, au sens où en Occident, si le christianisme n’imprègne plus de manière très visible les mœurs, la culture et les réalités sociales, il imprègne encore les fondements de la psyché occidentale. Je pense notamment à cette pierre d’angle qu’est l’équivalence en nature et en dignité de tous les hommes, même si tout le monde n’est pas d’accord sur la définition de la dignité et de l’homme. Il y a un consensus essentiel sur ce point : tous les occidentaux, sauf exceptions, pensent profondément cela, qu’ils soient anciens ou modernes, conservateurs ou progressistes, de gauche ou de droite, croyants ou non-croyants. Cela est imprégné dans notre psyché collective, dans notre âme profonde. C’est un principe à vocation universelle, mais qui n’est pas partagé partout dans le vaste monde, notamment là où ce n’est pas le christianisme qui a forgé la civilisation. Et il se trouve que ce principe d’équivalence entre tous les hommes est spécifiquement chrétien. C’est une forme de Chrétienté. Si cette chrétienté-là s’effondre, quelle autre civilisation que l’Occident pourra porter cette universalité dans le monde et avoir suffisamment de prestige et d’influence pour la faire vivre dans l’Histoire ? N’y a-t-il pas une folie de l’homme occidental à se dévaloriser alors qu’il porte cette universalité ? Au contraire, ne devrait-il pas prendre conscience que c’est une responsabilité ? Comment cette responsabilité pourrait-elle ne pas se traduire en une certaine ambition, et donc une certaine grandeur, même en un temps kénotique ? Cette mission civilisationnelle serait-elle incompatible avec la dimension kénotique de notre temps ?

MS – Quand vous parlez de sens du prestige, vous parlez du trésor de l’Europe. Collectivement, nous n’en savons plus grand chose, mais quand nous l’aurons complètement perdu, il est probable que le monde sera en effet dans une situation très difficile. Cela est vrai, en effet. Nous sommes la civilisation qui a su insister sur l’unicité de la personne et sa liberté, la civilisation où chacun est propriétaire de sa vie – où nul n’est censé être esclave. Même si le chrétien ajoutera, et cela change tout, que cette propriété de soi-même s’accomplit paradoxalement par le don de soi, dans l’amour : si je ne suis pas prêt à donner ma vie pour mes amis, c’est que je suis possédé par cela même que je croyais posséder. C’est donc que la vie dont je suis le propriétaire me tient en réalité captif d’elle-même. Alors oui, le christianisme apporte, avec le Droit romain, une certaine conception de la liberté individuelle. Mais elle ne s’y arrête pas, ni ne l’absolutise : il est bon de valoriser l’autonomie de la personne, mais sa beauté se situe dans la relation. S’il s’agit d’être propriétaire de ma vie pour pouvoir me marier avec moi-même, ou avec deux amis, cela n’a pas de sens. La liberté est chose tellement précieuse que l’on ne peut en faire n’importe quoi : Athènes, Jérusalem et Rome nous ont fait le don de la liberté, laquelle est devenue aujourd’hui le droit de vivre toutes ses lubies. Le christianisme a inventé la vraie liberté, une liberté qui était libre même de la liberté, une liberté qui ne craignait ni l’obéissance, ni la discipline, ni l’offrande généreuse de soi, qui les mobilisait même à son service. De nos jours, la liberté est ce pouvoir d’indisponibilité à l’essentiel qui s’arrête là où commence la lubie des autres. Alors oui, il nous incombe de protéger ce qui est essentiel (cette liberté comme disponibilité de chaque homme à sa vocation la plus profonde), il nous revient de redire que l’Occident a su formuler cet essentiel, mais aussi qu’il en a perdu la formule.

GPNous voyons cet essentiel dans notre culture, notamment dans nos arts…

MS – Être chrétien, c’est poser sur les êtres un certain regard. Georges de La Tour a inventé par sa peinture un regard sur l’homme qui à la fois voit tous les défauts et donne une lumière qui n’accuse pas, comme le Christ n’accuse pas alors qu’il voit sans détours. Georges de la Tour peint la charité. Il y a un génie du christianisme dans cette manière de regarder. Un ami chinois m’a dit un jour que lorsqu’il croisait quelqu’un, il se demandait à quelle ethnie il appartenait, même s’il n’avait aucune mauvaise intention à son égard. Et il m’a expliqué que le jour où il a cessé de se poser cette question, fondée sur un critère ethnique, c’est ce jour-là qu’il est devenu occidental, ou tout au moins un chinois largement influencé par l’Occident. Et c’est à travers ce regard qui se fait gardien de l’unicité de la personne qu’il a compris ce qu’était être chrétien. Voici un trésor dont nous devons être fiers. Ce serait de la mauvaise humilité que de ne pas avoir cette fierté et cette ambition. Quand, à force de voir avec les mauvaises lunettes, nous aurons perdu de vue la beauté de la personne et le beau risque de sa liberté, peut-être regrettera-t-on de n’avoir pas pris soin de nous. Comme disait René Girard, lorsque nous serons revenus aux sacrifices païens, nous redécouvrirons la valeur et l’avantage du sacrifice du Christ qui, parce qu’il est le dernier, les interdit tous.

GPJe voudrais insister sur cette ambiguïté qu’il pourrait y avoir à considérer, au nom d’un faux détachement teinté de nobles motifs spirituels, qu’il n’y aurait plus rien à sauver de ce monde, et particulièrement de ce monde européen forgé par le christianisme. Je me défie en effet du refus de responsabilité qui peut parfois se cacher derrière un certain « surnaturalisme » très mystique. Je me demande parfois si, dans le monde chrétien contemporain, on ne veut pas parfois nous vendre ce détachement parce que nous aurions peur de la dimension de combat que contient, que nous le voulions ou non, l’Histoire ; et notamment l’histoire des civilisations. Est-ce que j’accepte que demain mes enfants ou futurs petits-enfants puissent vivre dans un monde tribal où toute ambition universelle aurait disparu, tout cela parce que j’aurais abdiqué alors même que j’avais la force de l’âge ? Pour ma part, je refuse pour le moment de m’y résoudre, même si j’ai parfois la tentation de tout laisser tomber pour cultiver mon jardin, me concentrer sur ma famille et mes amis, me réfugier dans ma guitare et mon piano. Et bien sûr tout remettre à Dieu en attendant la parousie.

MS – C’est légitime de vouloir sauver ce « quelque chose ». Cependant, il faut peut-être articuler cette ambition avec la conscience qu’il n’y a pas forcément une voie directe pour cela. J’ai été marqué par le fait que deux ouvrages de bords opposés, l’un plutôt « à gauche », Feu la Chrétienté de Mounier, l’autre « conservateur », Demain la chrétienté de dom Gérard Calvet, expliquent tous deux, qu’ils en constatent la perte ou annoncent son retour, qu’il n’y a pas de voie directe vers la Chrétienté. Mounier affirme que dans l’Histoire, le christianisme ne lutte pas directement contre l’esclavage (« Esclaves, obéissez à vos maîtres » disait saint Paul), mais il se trouve qu’à force de déclarer la dignité équivalente de toute personne comme enfant de Dieu, un processus se produit : comme l’eau imprègne la pierre, on ne remarque rien directement mais le gel arrive et la pierre de l’esclavagisme éclate.  Dom Gérard, de son côté, rappelle que ce sont les moines qui, en se retirant du monde pour inventer une certaine façon de la cultiver, ont construit l’Europe, celle de l’agriculture et des pèlerinages. Mounier écrit : « Il semble toujours que l’esprit chrétien produise ses effets temporels comme par surcroît, presque parfois par distraction. » Le premier souci du chrétien est d’être un disciple fidèle du Christ, non un administrateur efficace des choses temporelles en vue de leur spiritualisation. Et c’est ainsi qu’il change l’ordre temporel. D’où ce mot de Mounier : « Ainsi le christianisme apporte-t-il plus aux œuvres des hommes les plus extérieurs quand il croît en intensité spirituelle que quand il se perd en tactique et en aménagements. »

Ceci étant dit, il y a évidemment une différence entre la situation des premiers chrétiens et la nôtre : les premiers chrétiens avaient devant eux un monde païen en mauvaise santé, mais qui était tout de même un monde dans lequel on pensait qu’il existait un ordre. Il s’agissait donc de christianiser un ordre naturel, il s’agissait de montrer aux hommes que le cosmos était l’œuvre d’un Être plus grand que Lui, et qui est Amour. Ce qui est difficile pour nous aujourd’hui, c’est que ce monde refuse qu’il existe un ordre des choses. Chacun parle sa langue du monde. Il ne s’agit plus de relativiser le cosmos par son origine divine, il ne s’agit plus de reconduire le monde à sa divine source. Que faire ? A mon avis, montrer que notre impossible maîtrise de la Nature, qui mène à la catastrophe écologique, vient de ce que nous avons cru que tout était maîtrisable, sans profondeur, livré à nos besoins terrestres. C’est en retrouvant le sens du don et du mystère, le sens d’un ordre des choses, certes, mais suspendu à une volonté créatrice et toute-aimante, que nous pourrons habiter à nouveau le monde. Le pape François pense que la révolution écologique commence par le fait de dire le bénédicité au début du repas.

GP –  Je propose de parler aussi d’eschatologie. Peut-être que ce qui agit les civilisations, ce qui nourrit leur philosophie de l’Histoire et leur manière d’être présentes et agissantes dans l’histoire, c’est aussi l’eschatologie formulée par la religion qui les a forgées. La vision de la fin des temps peut déterminer des choses importantes. En effet, si une civilisation a une vision de la fin, d’un Salut final, elle peut vouloir faire advenir un certain « état de l’histoire », celui qui précéderait, selon elle, immédiatement cette fin. C’est par exemple le cas avec l’islam. Cette religion a une idée de l’état du monde qui doit précéder la fin. Et les fanatiques musulmans mettent beaucoup de rage à faire advenir cet état de l’histoire. Cette eschatologie leur donne beaucoup de force, même la force de mourir pour elle, ce qui n’est pas rien. Derrière la politique, il y a donc aussi parfois une certaine eschatologie. Par ailleurs, la civilisation techno-marchande, qui est aujourd’hui dominante, manifeste quant à elle une sorte d’eschatologie profane, une promesse prométhéenne qui est une forme de messianisme, de Salut, qui constitue très directement un « état de l’histoire », un « monde unique », une « fin de l’Histoire », dont on retrouve l’intuition dans les dystopies, anciennes ou nouvelles, qui sont actuellement très en vogue dans la littérature et la filmographie. Bref, l’islam et Google semblent savoir où ils veulent mener ce monde dans l’Histoire ; et j’ai l’impression que si le christianisme sait que le monde court à son Salut in fine, et non pas à sa perte, il ne sait plus trop s’il veut mener le monde quelque part dans l’histoire terrestre. Davantage détaché d’un « état du monde » qui serait à faire advenir, le christianisme, comme civilisation, présenterait ainsi une faiblesse par rapport à ses concurrents. Le christianisme contemporain aurait ainsi moins d’ambition sur l’Histoire que d’autres civilisations aujourd’hui très agissantes. Sommes-nous encore capables, comme chrétiens, de penser une eschatologie actuelle qui puisse nourrir un principe agissant dans l’Histoire ?

MS – L’eschatologie chrétienne, en effet, n’est pas celle du « grand soir » où la fin de l’Histoire signifierait le Paradis terrestre. L’eschatologie chrétienne, c’est le libre retour du Christ. Elle interroge une capacité à se rendre disponible à un retour, à se préparer à quelque chose dont nous n’aurons pas l’initiative. Il s’agit davantage de manifester une disponibilité que de préparer activement un monde qui porterait précisément un certain visage. Nos écritures disent que le Christ reviendra comme un voleur, espérant qu’il y aura encore la foi sur la terre. Il s’agit finalement de tenir bon, comme on se tient disponible, comme on tient une promesse, de tenir dans un monde qui, de son côté, s’acharne à tout dissoudre, de plus en plus vite.

GPCela signifie-t-il que le christianisme, comme civilisation, serait disposé à sortir de l’Histoire ?

MS – Ce n’est pas exactement cela. Je crois au contraire que le chrétien doit jouer le jeu de sa présence dans l’Histoire, dans ce monde. Je suis d’accord avec l’idée de ne pas avoir un faux détachement. En effet, le chrétien n’est pas un néo-platonicien qui serait au-dessus de la mêlée, ce n’est pas un gnostique. Ce monde n’est pas un décor, il a été vraiment créé par Dieu et confié aux hommes. Il faut donc s’en occuper. Mais le chrétien doit jouer ce jeu sans se prendre au jeu. C’est une question de juste distance. Oui, nous devons tout faire pour que ce monde aille dans le sens d’une ouverture plus grande à la grande vocation humaine, mais ce n’est pas nous qui mettons directement en place les conditions de cette ouverture, qui ne s’accomplira qu’à la fin de l’Histoire. Cela ne nous appartient pas. Il est vrai que c’est inconfortable.

GPOui, ce détachement est désagréable. Mais en vous écoutant, je me dis qu’il peut aussi être tourné en avantage. En effet, ce détachement peut aussi nous aider à ne pas devenir fous – ou fanatiques – et donc à garder une certaine lucidité sur la marche de l’Histoire, ce qui est un avantage dans ce « jeu » de l’Histoire puisqu’il peut nous garder de poursuivre ce qui n’adviendra pas tandis que d’autres se casseront peut-être les dents sur l’état de l’Histoire qu’ils veulent faire advenir. S’il n’y a pas d’état de l’Histoire pour faire advenir le règne de notre Dieu, alors notre tâche est moins compliquée, plus accessible, et notre faiblesse peut aussi être appréhendée comme une force.

MS – Oui, nous retrouvons cette notion de force-faiblesse dans le christianisme, par exemple dans le martyre qui est consubstantiel de l’ADN chrétienne. Il ne nous est pas demandé d’être les maîtres de l’histoire. Heureusement, car l’Histoire est quelque chose qui ne se maîtrise pas, qui est au-delà de la notion de maîtrise ou de contrôle. Mais nous pouvons être ceux qui auront, dans l’histoire de ce monde, tenu nos lampes allumées, pour nous-mêmes mais d’abord pour tous les autres hommes, quand le Christ reviendra. Cela signifie-t-il qu’il ne faut attendre aucune efficacité, aucune prise sur l’histoire ? Pas sûr ! Je fais remarquer que les exemples existent, comme dans l’histoire de l’Europe de l’Est, où des gens qui n’avaient rien, aucun pouvoir, qui étaient confrontés à des molosses, qui ont passé leur temps de prison en prison ou à faire des messes cachées, ont vu l’Etat-Moloch qui les oppressait s’effondrer. Par leur seule insistance à être ce qu’ils sont, des Fils de Dieu et des témoins de son existence, ils ont mystérieusement participé à cet effondrement. Ils ont donc eu une prise sur l’Histoire. Mais peut-être n’a-t-on de prise sur l’Histoire qu’à travers une main ouverte et une oreille attentive : c’est en sachant ce qui se joue réellement dans le présent de l’Histoire qu’on transforme celle-ci. Les révolutionnaires, les fanatiques et les tyrans forcent l’Histoire et n’y font entrer que la violence.

GPSommes-nous donc dans la situation des « sans-pouvoir » qui essaient de vivre dans la vérité, comme les décrit Václav Havel ? Devons-nous peut-être garder cette modestie et essayer tout de même d’exercer les quelques pouvoirs, les quelques leviers qui demeurent ?

MS – Oui, je le pense. Il faut persévérer dans nos engagements. Ils auront peut-être un autre effet que ce que nous pensons, mais ils auront un effet. Simone Weil disait que la foi, c’est croire que le bien, irrésistiblement, engendre le bien. Le cynique, au contraire, est celui qui se contente de dire que le mal est partout, et que l’on ne peut rien y changer. Il ne voit pas que dire le mal, c’est déjà le dénoncer, c’est déjà commencer à changer les choses.

GPC’est par exemple le cynisme de Michel Onfray, qui dit qu’il « ne nous reste plus qu’à sombrer avec élégance »…

MS –  Pour ne pas devenir cyniques, il faut souffrir de l’absurdité et de la violence du monde, mais en sachant que cette souffrance témoigne que nous ne sommes pas faits pour cette absurdité. Le christianisme renverse les catégories d’action, parce que c’est en souffrant que le Christ sauve le monde. Cela peut être très perturbant parce que, dans les catégories du monde, c’est en agissant que nous sauverons le monde. Cet exemple du Christ nous indique que si le chrétien prend toujours soin de souffrir pleinement de ce qui doit être l’objet de sa souffrance – par exemple que ce monde piétine la nature humaine et les trésors de la civilisation chrétienne -, s’il en souffre assez et qu’il met de l’énergie pour que le bien engendre le bien, il y a quelque chose qui se passe, et son action n’est pas vaine. Tout cela n’est pas vain si la souffrance ne conduit pas à la désespérance, qui est une manière de ne plus souffrir, et si l’action garde la distance suffisante avec la volonté de « toute-puissance » ou de « toute-maîtrise ». Dans cet état d’esprit, je crois que l’engagement des catholiques dans ce monde n’est pas vain. La civilisation technicienne pense que tout problème a sa solution, que toute souffrance a son remède. Ne croyons pas cela : tout n’est pas soluble sur cette terre. Pour le chrétien, pour tout problème, il y a la souffrance de ce problème-là, sa rumination et la possibilité de vivre avec ce problème, de vivre pleinement ce problème. C’est très inconfortable d’être chrétien parce que nous ne sommes ni dans le « faire absolument » de l’Occident technicien, ni dans le détachement fataliste de l’Orient méditatif. Et si nous avouons traverser actuellement un désert, il faut alors soigner les oasis qui nous permettent de vivre dans ce désert, sans jamais nous réconcilier avec lui. C’est ce qu’explique Hannah Arendt dans un texte intitulé Le désir et les oasis. La réalité, dit Arendt, c’est que le désert croît, comme l’a dit Nietzche, mais il s’est trompé en mettant cela au niveau de la psychologie. Précisément, la psychologie a été inventée pour nous faire tenir dans le désert en nous y acclimatant. La psychologie et les régimes totalitaires qui créent les tempêtes de sable sont là pour faire en sorte que nous vivions dans le désert en trouvant cela normal. Or le but est de vivre dans le désert et d’en souffrir, non pas de trouver cela normal. Et nous ne pouvons vraiment y vivre en souffrant que si nous avons des oasis, par exemple, l’amitié, la prière, l’art, etc. L’Eglise est à construire comme une oasis, comme lieu où l’on peut poser ses bagages, où l’on s’accueille dans sa différence sans se juger, mais sans non plus nous faire croire que nous ne sommes pas différents. L’Eglise est cette respiration, ce dimanche nécessaire pour initier une semaine de combats.

Propos recueillis par Guillaume de Prémare

Cet entretien, à paraître dans la revue Permanences de novembre-décembre 2017 (numéro 562-563), est la seconde partie de l’entretien avec Martin Steffens paru dans Permanences de septembre-octobre 2017 (numéro 560-561).

Lire la première partie : « Nous devons trouver une manière ajustée d’habiter l’action »

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