Si l’on a encore présents à l’esprit les chefs d’œuvre que nous avons découverts ensemble dans les numéros précédents de Permanences, ce bas-relief de pierre pose d’emblée un problème majeur : sa grande maladresse d’exécution. Il se trouve en l’église Saint Mesme à Chinon, en Indre-et-Loire et date du X° siècle de notre ère. Sans doute y a-t-il là un travail d’artisan consciencieux qui est à respecter, mais la valeur d’une œuvre d’art, comme n’importe quelle production du travail humain, se juge d’abord sur la qualité de l’objet produit avant de considérer la bonne volonté de son auteur. Surtout lorsque, manifestement, la bonne volonté ne suffit pas à combler le manque de savoir faire et de métier.Image433-2

Si l’on devait se fier à la théorie fantaisiste d’un progrès continu de l’humanité vers un âge d’or et l’état de perfection, la Vénus de Milo devrait être très largement postérieure à la crucifixion que nous avons ici sous les yeux. Or c’est tout l’inverse qui se produit, les quinze siècles qui les séparent marquent une évidente régression et la quasi disparition de l’art de sculpter en Occident.

Certes, la sculpture chrétienne a commencé dès les premiers siècles de notre ère, dans les catacombes, mais, étant données les circonstances, on comprend aisément que le nombre des oeuvres fut très réduit et que fort peu d’entre elles parvinrent jusqu’à nous. De plus, pendant ces mêmes premiers siècles, s’accentue une décadence artistique qui accompagne la décadence politique de Rome après celle de la Grèce.

Dans la partie occidentale de l’Empire romain, les ateliers d’art végétèrent en raison de l’arrivée massive d’œuvres importées de toutes les provinces de l’empire (Grèce, Egypte, Asie mineure, etc.). En ce qui concerne notre pays, la civilisation gallo-romaine fut minée par la dislocation progressive du pouvoir central dans un empire devenu trop étendu, puis ruinée par les Grandes Invasions des IV° et V° siècles. Au VIII° siècle, ce sera le tour des Maures qui parviendront jusqu’à Poitiers, puis celui des Normands qui déferleront sur tout le nord de notre pays en remontant la vallée des fleuves. Pendant toute la période des invasions barbares la représentation humaine fut pratiquement oubliée en raison d’abord de la prédominance de la pensée païenne, et de la perte, ensuite, de la technique du métier dont la pratique s’enseignait de maître à disciple sans que la transmission puisse souffrir d’interruption.

Lente et patiente reconquête du savoir-faire

Il faudra donc attendre l’instauration de la puissante dynastie carolingienne au début du IX° siècle pour assister à un véritable renouveau de l’activité artistique. Renaissance artistique qui au long des siècles qui suivirent épousera les vicissitudes de la construction politique sans jamais s’interrompre vraiment. Une lente et patiente reconquête du savoir-faire artistique. Constatation historique qui montre, s’il en était besoin, que si l’arbre de la foi, comme le disait Charles Péguy, plonge ses racines dans le terreau de la société temporelle, celui de la culture en fait de même qui a besoin de la paix civile pour s’épanouir et tendre vers la perfection. C’est dans ce cadre d’un renouveau de la sculpture ­chrétienne que se situe ce bas-relief de la Crucifixion.

Deux constatations d’évidence s’imposent à nous immédiatement. Il s’agit d’un thème religieux ; et d’un thème ­religieux qui figure la personne humaine et la représentation divine. La représentation du Dieu fait homme est à l’origine de notre art occidental, dès ses premiers balbutiements.

Malgré sa maladresse, on devine que l’artisan cherche à conter une histoire, ou plus exactement, à décrire une scène. Le Christ en croix occupe la plus grande partie de la surface de l’œuvre. A ses pieds, à sa droite, le centurion tenant la lance avec laquelle il lui percera le côté, à sa gauche, saint Jean l’évangéliste, tenant son manuscrit et placé à l’intérieur de la figuration d’une arcature d’église romane. De chaque côté de la tête de Jésus, un visage d’homme cerclé du rayonnement solaire, un visage de femme surmonté d’un croissant de lune. Probablement les derniers reliquats de la présence de populations païennes non encore évangélisées, dont les dévotions religieuses s’attachaient à la divinisation des forces astrales. Témoins aussi sans doute de la volonté des premiers artistes chrétiens de s’associer à la démarche évangélisatrice qui ne condamnait pas d’emblée les croyances païennes dans lesquelles on pouvait découvrir des ­parallèles ou des similitudes avec la foi catholique.

On voit ici que le sculpteur, pour faire surgir le relief, procède par des incisions qui délimitent le contour et creusent le fond. Même si l’on est très loin du savoir faire des grandes frises grecques, comme les Panathénées du Parthénon, l’on retrouve néanmoins chez cet artisan la même volonté de se conformer à l’ordre de la création qui est en trois dimensions et de la transcrire le mieux possible dans la figuration qu’il fait d’un moment de la vie du Christ.

La technique, outil de méditation

Même si l’anatomie des corps représentés est plus que rudimentaire, la scène est de lecture facile dans son rappel d’un dogme de foi à destination de populations chrétiennes très souvent illettrées. La maladresse, pour ne pas dire la pauvreté, de l’exécution, laisse néanmoins filtrer l’émotion de l’auteur pour le sujet qu’il traite. Cette émotion parvient jusqu’à nous pour éveiller la nôtre. Reste que le manque de technique ne permet pas à l’artiste de préciser davantage d’émotion et de réflexion que la figuration des personnages placés dans la situation ­historique et théologique représentée.

C’est à cela que sert une technique artistique éprouvée : non pas à faire preuve de virtuosité, mais à ne pas faire obstacle à la compréhension profonde du sujet traité, à permettre à l’auteur de communiquer sa méditation personnelle sur le sujet traité, lui permettre enfin de la transmettre d’une façon compréhensible au spectateur de son œuvre.

Cette volonté de plier la forme au fond, de la mettre au service de celui-ci, afin de permettre l’échange à travers les siècles entre les artistes et leurs spectateurs dans une communion humaine sur des sujets essentiels, sera la marque de l’art chrétien au fil des siècles, qui recherchera toujours plus de perfection technique pour plus de communion spirituelle. Artistes chrétiens qui estimèrent à juste raison, en témoigne le patrimoine qu’ils nous ont laissé, que se n’est pas en faisant disparaître la forme que l’on attend le fond, mais au contraire en tendant à la perfection de la première que l’on exprime l’inépuisable richesse du second.

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