histoire 2Jean Ousset voit dans l’histoire un moyen de formation à privilégier d’autant plus qu’en associant la pensée à l’action, elle apprend la prudence[1] et se révèle être un vaccin contre les idéologies.

La grande leçon de la vie

« L’essentielle supériorité d’une bonne formation historique est qu’elle permet d’acquérir un sens plus harmonieux, plus pratique, plus réaliste non seulement des vérités à défendre, mais la meilleure façon d’y mieux parvenir. Et cela, non seulement par tout ce que l’histoire peut offrir d’évidences péremptoires, mais (plus encore sans doute) par tout ce qu’elle offre d’obscur, d’incertain, de discutable, etc. D’où un caractère d’enseignement prudentiel qu’un pur enseignement doctrinal ne saurait offrir comme tel. Au moins à ce degré.

Or, précisément, ce sens de l’infinie variété des formes de l’humain, seule l’étude de l’histoire peut l’apporter. Avec ce que la seule étude de la doctrine n’enseignera jamais : un sens pratique du : « même si nous sommes dans le vrai, cela risque de ne pas suffire. Il y faut la manière. Il y faudra le temps ».

Etude de l’histoire fort déroutante sous maints aspects mais qui n’en est pas moins la grande leçon de la vie. Car, malgré l’imbroglio de ses phénomènes, la permanence de certaines règles n’en reste pas moins incontestable. Selon ce que Tarde en a pu dire : « il y a une règle du jeu d’échecs et pourtant aucune partie ne ressemble exactement à une autre. La diversité en est presque infinie parce que tout dépend de ce qui se passe dans le cerveau des joueurs ».

Et c’est par là que l’enseignement est si mal reçu par ceux qui, par tournure d’esprit, ne veulent croire qu’à un blanc ou à un noir sans mélange. Caractère beaucoup plus près qu’on ne l’imagine de celui que Bossuet a stigmatisé dans sa célèbre boutade :  « Le plus grand dérèglement de l’esprit est de voir les choses par ce qu’on veut qu’elles soient, et non par ce qu’on a vu qu’elles sont en effet ».

Un vaccin contre les fanatismes idéologiques

Une doctrine sûre, prudentiellement confirmée, illustrée par les enseignements de l’histoire, telle est, telle doit être l’harmonie de la formation que nous souhaitons donner. Sans doctrine sûre, impossibilité d’une cohérence féconde, à long et même à moyen terme. Sans les leçons prudentielles de l’histoire, impossible de concevoir une action politique et sociale vaccinée contre les exaspérations des fanatismes idéologiques.

Double leçon que l’histoire de l’Eglise confirme aussi bien que l’histoire des nations ; tant il est vrai qu’un dogmatisme, sans l’obsession d’une pastorale réaliste, en a perdu beaucoup. Et vice versa !

D’où l’importance de l’histoire pour une indispensable mise en garde contre tous les excès du dogmatisme, et de ce que Péguy a ridiculisé dans son Esprit de système[1].

Cela dit, cinq avantages d’une sérieuse étude de l’histoire méritent d’être soulignés.

Seule l’étude de l’histoire peut aider à vaincre cette conception si répandue qui tend à dissocier, et même à opposer, ce qu’on peut appeler l’ordre des idées et l’ordre des faits, l’ordre des vérités spirituelles, intellectuelles, morales et l’ordre des fécondités concrètes, des réalités pratiques.

Comme si l’ordre de la droite raison elle-même pouvait être contrainte, sinon sans rapport, avec la vérité des choses.

Tour d’esprit, habitude de penser plus particulièrement répandus et honorés, depuis Luther et (d’une façon plus précise encore) depuis Kant, avec sa trop fameuse et caricature opposition de la « raison pratique » et de la « raison pure ». Dichotomie, inconsciente le plus souvent, mais qui n’en déboussole pas moins les esprits.

Importance donc, importance décisive, de tout ce qui peut aujourd’hui contribuer à faire comprendre, à montrer, à prouver la réelle unité, l’essentielle correspondance entre ce que la droite raison, éclairée par la foi, enseigne d’une part et ce que l’expérience des siècles n’a cessé et ne cesse pas de sanctionner.

 Confirmer la doctrine par les faits

Non seulement il n’existe pas, et il ne saurait exister, d’opposition entre l’enseignement de l’histoire et l’enseignement de la droite raison éclairée par la foi, mais il est facile de démontrer que l’histoire n’a guère cessé de confirmer, de préciser, de développer, de compléter maints chapitres doctrinaux.

On peut même dire que l’histoire a fourni (et n’a certainement pas cessé de fournir) des arguments et des leçons que la seule doctrine, que la seule réflexion idéelle ne pouvait offrir dès l’abord.

Si l’on préfère, disons que maints arguments ne sont devenus doctrinaux qu’après l’irrécusable leçon d’une suffisante expérience historique.

Pour s’en convaincre il n’est que de comparer le : De regimine principium[2] de saint Thomas d’Aquin, avec la Politique tirée de l’Ecriture sainte[3]de Bossuet. Car, sans récuser le titre de ce dernier ouvrage, il est instructif d’observer combien, dans ces leçons au Dauphin, l’Aigle de Meaux se réfère aux annales du royaume de France au moins autant qu’à la Sainte Ecriture…

Ne pas tomber dans le piège

Incomparables et indispensables bienfaits de l’histoire… pour peu que l’on ait souci d’une sérieuse et réaliste formation sociale et politique.

D’où l’importance de la méthode à adopter, des précautions à prendre, du rejet des mauvaises formules.

Soient en exemples…

La schématisation excessive des époques. Piège auquel les meilleurs se laissent prendre trop souvent.

Pour être plus convaincant, plus pédagogue, on simplifie, on « essentialise », on « caractérise » outrancièrement. D’un seul caractère jugé prédominant (et qui peut l’être en effet !) on fait le tout d’une période. Piège subtil puisqu’en un sens il permet de tromper avec du vrai.

Soit le prétendu « stupide XIXe siècle ». Formule juste autant qu’injuste, trompeuse et dangereuse par là même. Car s’il est bien exact que le XIXe siècle fut celui des développements idéologiques subversifs, des implantations révolutionnaires dans le monde, il n’est d’autre part, et simultanément, aucun siècle contre-révolutionnaire plus prestigieux. Siècle des plus grands docteurs (clercs et laïcs) du Droit naturel et chrétien.

Siècles des plus justes aperçus, des plus perspicaces diagnostics en matière politique, sociale, économique. Et, pour ne citer que les plus grands noms :

Grégoire XVI, Pie IX (le « Syllabus » !… Vatican I…). Léon XIII, Dom Guéranger, le cardinal Pie, monseigneur Freppel, Joseph de Maistre, Bonald, Blanc de Saint Bonnet, Donoso Cortes, Balmes, Veuillot, Fustel de Coulanges, Le Play, La Tour du Pin, Hello, Crétineau-Joly… avec pour « outsiders » occasionnels : Sainte Beuve, Delacroix, Taine, Baudelaire, Renan, Anatole France… D’où l’ambigüité de ces références historiques, nous lancera-t-on, puisqu’en dépit de la surabondance de ces grands noms, la Révolution n’en a pas moins progressé.

Certes ! Mais sans que l’intérêt de l’histoire puisse être récusé. Bien au contraire. Car s’il est vrai que les noms cités à l’instant appartiennent bien à l’histoire, cette même histoire du XIXe siècle nous montre aussi que ce travail de haute réflexion, de pure rédaction et de simple publication ne fut complété par aucune action sérieusement conduite et judicieusement adaptée. Rien de comparable, en tous cas, à l’action patiente, tenace et infiltrante des disciples de la Révolution.

D’un côté on a pensé, on a écrit, on a publié. On avait la fortune, les places, et on était le nombre. De l’autre côté on ne pensait, on n’écrivait, on ne publiait que médiocrement. « Stupidement » ! On n’était pas les plus riches, on se retrouvait assez fréquemment en prison ou en exil[4], on était loin d’être les plus nombreux, mais on savait s’évertuer, se battre, se dépenser, bousculer ses habitudes, ne faire fi d’aucun moyen, s’astreindre à mieux agir, à pénétrer partout, à multiplier les contacts, et, surtout à ne pas attendre que les idées triomphent par le seul fait de leur publication libraire.

Telle est bien la leçon nullement « stupide » d’un XIXe siècle judicieusement observé. Qui oserait la dire sans intérêt pour nous ?

Car l’intérêt d’une judicieuse formation historique n’est pas dans une surenchère d’érudition rétrospective. Il n’est pas non plus (ou seulement !) dans la simple confirmation des données doctrinales acquises par ailleurs. Il est de compléter, d’enrichir l’acquis doctrinal par tout ce que les développements doctrinaux sont et seront toujours incapables d’atteindre. Plus encore, la judicieuse formation historique que nous évoquons, dans l’intérêt de notre travail, a pour but d’apprendre comment mieux défendre (pratiquement), mieux servir (pratiquement), mieux faire triompher (pratiquement) les vérités de la doctrine.

Pour peu qu’elle soit étudiée de cette façon et selon cet esprit, l’histoire prouve, certes, qu’il est des relations de cause à effet qui, une fois certains actes accomplis, en rendent les conséquences immanquables… mais jamais au point d’en bloquer définitivement le cours.

Ce déterminisme incontestable n’est jamais intégral. Des failles toujours nombreuses offrent aux intervenants habiles l’occasion d’en ruiner ou détourner le sens. Autrement dit, quelle que soit la rigueur de ses enchaînements, l’histoire enseigne aussi les façons d’échapper au sort de ses pires déterminismes.

D’où… (pour relative qu’elle soit, pour très difficile qu’elle paraisse en mille occasions…)… l’action de l’homme est toujours possible sur l’orientation de l’histoire. Au point qu’il est permis de dire que l’homme fait l’histoire plus que l’histoire ne fait l’homme.

Chaque époque à sa macédoine de biens et de maux, son lot de forces bienfaisantes et de forces subversives. Toutefois la victoire n’appartient qu’à ceux qui s’évertuent, à ceux qui ont souci d’agir mieux, selon les meilleures méthodes, en ayant recours aux plus sûrs moyens. Elle n’appartient pas à ceux qui croient suffisant de professer la vérité sans recourir à toutes les formes d’action possibles ».

[1] Ouvrage trop peu connu – I volume (Gallimard).

[1] Permanences n° 183, novembre 1981, p. 38 à 43.

[2] Du gouvernement royal – Petit traité de considérations politiques rédigé par saint Thomas à la demande du roi de Chypre.

[3] Louis XIV ayant choisi Bossuet comme précepteur du Dauphin, c’est pour la formation de ce dernier que l’évêque de Meaux écrivit son Discours sur l’histoire universelle et la Politique tirée de l’histoire sainte.

[4] Rappelons qu’il n’est ici question que du XIXe siècle.

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